Entretien avec Laurent Giblot – Délégué Central CGT Renault

Alors que la casse de l’emploi et des usines se poursuit dans les industries mécaniques, tout particulièrement le secteur de l’automobile, Laurent Giblot délégué central de la CGT Renault a accordé une interview à Initiative .

Fermeture de la fonderie de Bretagne, grave menace sur la Française de mécanique, la désindustrialisation ’accélère. Sous les recommandations de l’UE, il y a un plan de fermeture de 40% des capacités de production des fonderies en France. Désormais la France ne produit plus que 1,5 millions de voitures en 2021, contre 3,5 millions en 2000. À comparer aux 2,2 millions d’automobiles achetées en France en 2019. La filière automobile, c’est un demi million d’emplois dont 20% chez les constructeurs et le reste dans les sous traitants de la filière. Cela reste le premier débouché pour la classe ouvrière. Rappelons que le PRCF propose la (re) nationalisation des secteurs stratégiques de l’économie, Renault donc, à travers ses 30 mesures d’urgence


Bonjour, pouvez-vous vous présenter ? Quel poste occupez-vous au sein de Renault ?

Je m’appelle Laurent Giblot, je suis dessinateur industriel et je suis délégué syndical adjoint de la CGT. Je travaille pour Renault depuis 27 ans et je suis syndiqué depuis 10 ans.

Quelle est la situation de l’emploi dans les différentes usines et dans les centres de recherche de l’entreprise ?

Dans un premier temps, on va parler de la fabrication. Aujourd’hui, si je regarde les chiffres en 2019, il y avait 14.385 personnes et il est envisagé pour 2022, l’objectif de la direction est qu’il ne reste qu’environ 12.000 postes. Que ce soit au niveau du montage et de l’encadrement, pour toutes les usines françaises. Pour vous donner un autre chiffre, en 1989, en usine il y avait 99.000 ouvriers.
Pour l’engineering c’est exactement la même chose, on est 6850 et ils ont annoncé que pour fin 2022 qu’il ne restera que 5650. Les coupes franches arrivent donc, 1200 personnes vont être supprimées.

Quelles sont les luttes en cours ? les principales revendications ?

Il y a 2 grandes luttes aujourd’hui : les fonderies de Bretagne qui sont en grève depuis plus de 6 semaines. Ils sont en grève car la direction de Renault a décidé de se séparer de la fonderie car elle ne serait pas rentable. Renault veut vendre la fonderie. Les travailleurs refusent donc, ils veulent rester dans le giron de Renault car par expérience, en cas de vente, les travailleurs vont être attaqués, licenciés. C’est hors de question. Renault ’était engagé sur des volumes de fonte pour la fonderie mais cela n’a pas été respecté. On décide de ne plus donner de travail sur ce site, on délocalise en Espagne et en Turquie, et après Renault se plaint que le site n’est pas rentable. Ce n’est pas une question de compétence, de qualification, c’est qu’il n’y a pas de travail donné par le propriétaire ! Après plusieurs analyses, on sait que le travail fait à la fonderie de travail est de meilleure qualité qu’en Espagne !

À côté de ça, il y a d’autres luttes sporadiques, comme la fermeture de LARDY dans le 91 où il y a eu du mouvement. Pour l’engineering, il y a aussi une lutte qui est portée par l’intersyndicale, dans l’Essonne. Ces suppressions d’emplois, la direction ne peut pas faire de PSE  (plan de suppression de l’emploi), car les bénéfices de Renault ne justifient pas un plan comme celui là. Il faut quand même gagner de la masse salariale en utilisant la « Rupture Conventionnelle Collective » ! Ils ont fait un pont d’or aux techniciens et cadres sauf que personne ne veut le prendre ! On ne va pas quitter un emploi sûr, pour être au chômage, en pleine crise. En tant qu’ingénieur, ou technicien industriel, je serai parti avec un chèque de 150.000 euros, sauf qu’après la joie passée, il me reste 15 ans de travail à faire… À 56 ans, où est-ce que je vais retrouver du travail. Et voilà, notre âge moyen est de 46 ans. Donc nous n’avons pas pris cette RCC, sauf que la direction avec le nouveau directeur Luca de Meo, a des objectifs et que ’ils ne sont pas atteints, monsieur De Meo n’aura pas sa prime qui n’est que 6 millions d’Euros… Donc ils utilisent le restant de l’arsenal, l’article 12.24 du code du travail, qui stipule qu’une entreprise peut vendre une activité avec le personnel qui y travaille.
L’intersyndicale de LARDY se bat donc pour garder les salariés, on ne doit pas lâcher. Ce sont nos luttes vitrines, et évidemment  accompagnées de tous les autres problèmes : la dégradation des conditions de travail, le chômage partiel, le télétravail… On se retrouve avec toutes ces problématiques dures. C’est clairement un chaudron malfaisant où tout est cumulé.

Les projets de PSA et de Renault (de fusions monopolistiques continentales/transcontinentales, qui amèneraient à des délocalisations) ne tueraient-ils pas définitivement la production automobile française, avec dans son sillage ce qu’il reste de l’industrie métallurgique ? Quelles seront les conséquences pour la classe ouvrière française ?

Je vais vous dire une chose : cela fait 40 ans que cela dure. Rendez vous compte, il ne reste plus 185.000 personnes dans l’industrie métallurgique. Cela représente à peine 6% de la masse salariale, alors qu’on était des millions avant. Il n’y a plus de classe ouvrière française, c’est un triste constat. En repartant de 1989, les ouvriers représentaient 60% des effectifs de Renault, toutes catégories confondues. En techniciens, on tournait autour de 30% et il restait entre 5 et 10% de cadres. Aujourd’hui, il y a plus de cadres et d’ingénieurs que d’ouvriers chez Renault. Les ouvriers  ne représentent plus que 27% de l’entreprise.

En gros, le travail des ouvriers a été délocalisé en dehors de la France ?

C’est pas aussi manichéen. Alors oui, la production a été délocalisée : on ne produit que 20% des véhicules Renault en France en 2019, je ne parle même pas de la période COVID. Dans les usines Renault aujourd’hui, on ne voit que la précarité : on voit des intérimaires ! Les ouvriers Renault ont été remplacés par des intérimaires. Nos ouvriers ont donc été remplacés par des intérimaires à peine payer au smic, pris dans la précarité. C’est la triste réalité des usines Renault en France. Et c’est le même processus en engineering : il n’y a plus de lutte de classes entre les cols bleus et les cols blancs : on est tous à la même enseigne. On sous-traite le travail ! Et même ça, on veut sous-traiter moins en France en augmentant la sous-traitance étrangère ! C’est une catastrophe.

On observe que toute la politique de dénationalisation des entreprises françaises est voulue par l’Union Européenne. Comme on le lisait déjà dans le traité de Maastricht en 1992 où il était dit que « l’économie de marché ouverte sur le monde où la concurrence est libre et non faussée ». Quel est vote avis sur ce point ?

Je suis d’accord avec vous, l’analyse que vous faites est vraie.

Est-ce que Renault, comme d’autres très grandes entreprises a bénéficié d’aides de l’État, d’argent public avec la crise du COVID?

Tout à fait. Juste un nombre : 150 millions d’euros par an de Crédit impôt recherche. Juste pour vider nos bureaux d’études. C’est hallucinant, les chiffres sont publics. On va donc virer énormément de personnel en étant payer par l’État pour le faire ! L’État sponsorise cette politique de suppression massive de l’emploi.

 
Renault a également bénéficié d’un PGE (prêt garanti par l’État énorme). Pour PSA, elle avait une énorme usine de fabrication de moteurs : 5500 personnes dans les années 80, aujourd’hui ils ne sont que 1500 à peine. Énormément de terrain et donc ils ont installé une énorme usine de batteries : coût 5 milliards d’Euros. L’État a investi 1.3 milliard dans cette usine. Cet argent de l’État sert en fait à virer des ouvriers, délocaliser, tuer l’industrie française.

Cet argent public qui devrait servir à préserver l’emploi, préparer l’avenir, il ne sert qu’a enrichir les dirigeants en licenciant les salariés français.

On observe que toutes les bases de l’existence sociale du monde du travail sont attaquées de plein fouet (« produire en France, services publics, protection sociale, code du travail…). Comment construire la convergence des luttes et remobiliser collectivement les travailleurs français ?

Je pense que vous êtes mous du genou ! Il faut parler d’expropriation

Ha ! Vous avez touché dans le mille !

Aujourd’hui est-ce que la nationalisation de Renault serait possible… Dans l’histoire, on l’a vu après la deuxième guerre mondiale et c’était un contexte vraiment différent. Mais il faut savoir que le premier propriétaire de Renault c’est l’État : 15.1% des actions de RENAULT sont détenues par l’État, ce sont les actionnaires majoritaires. Les autres marques peuvent dire ce qu’elles veulent en parlant de fonds de pension ou autres choses : ça reste l’État qui est actionnaire majoritaire de Renault.

Le congrès de la CGT ’approche. Comment le voyez-vous ?

Je ne peux pas vous répondre, je ne suis pas du tout dans ces instances-là. Je suis délégué central, je fais du syndicalisme de terrain. Les bagarres de la conf. ne m’intéressent pas. On est divisé au sein même de notre CGT, il y a différents courants : on se rejoint sur le fond mais pas sur la forme. En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’il faut abattre le capitalisme, c’est la cause de tous les maux de notre société. Quand on sera arrivé à ça, on pourra se prendre la tête entre nous, en tout cas il faut foutre en l’air le capitalisme avant !

On est d’accord.Merci pour votre temps ! On vous soutient à fond dans votre lutte !

Merci à vous !

Propos recueillis par Dark Vlador le 08/06/2021