Pour le centralisme démocratique – par Georges Gastaud #vidéo

Qu’est ce que le centralisme démocratique ? pourquoi ce mode de fonctionnement, qui est la caractéristique d’un , est indispensable à la fois pour garantir la démocratie et l’efficacité pour les travailleurs ? C’est à ces questions que Georges Gastaud répond, dans une vidéo d’un quart d’heure.

IC publie également ci après une tribune de Georges Gastaud revenant dans le détail sur le sujet. Un texte à mettre dans toute les mains des militants communistes.

Georges Gastaud est notamment l’auteur de “Le nouveau défi léniniste” (Delga, 2017)


Voici vingt-cinq ans que, validant a posteriori une annonce tonitruante faite par G. Marchais depuis… New-York, le 28ème congrès du PCF (1994) effaçait la référence fondatrice au centralisme démocratique inscrite dans les statuts du Parti depuis le Congrès de Tours. Le prétexte invoqué pour procéder à cet abandon était qu’il fallait « décentraliser » le parti afin de donner le pouvoir aux cellules… En réalité, cet énième délestage révisionniste, qui prolongeait sur le terrain de l’organisation l’abandon de la dictature du prolétariat (1976), du et de l’internationalisme prolétarien (1979), allait précipiter la « mutation » ouvertement social-démocrate du PCF à l’issue de laquelle R. Hue, entretemps devenu secrétaire national, allait… liquider les cellules et donner de fait le pouvoir aux élus, électoralement dépendants du PS. Inutile de démontrer la nocivité de ces prétendues « novations » aux travailleurs tant soit peu conscients de l’ du mouvement ouvrier français : car tant qu’il y eut en France un PCF ancré dans la classe ouvrière, pratiquant l’analyse marxiste de la société et solidement, démocratiquement et centralementorganisé, les acquis sociaux, la paix et les libertés démocratiques faisaient mieux que résister au capital : l’espoir d’une révolution socialiste offrait alors une perspective offensive à toutes les luttes populaires. C’est pourquoi, a contrario du PCF-PGE actuel qui est devenu une auberge espagnole où l’opportunisme des dirigeants tortue entre les tendances et les contre-tendances mutantes, semi-mutantes ou quart-de-mutantes, où les financements d’Etat et la manne européenne (via le parti de la Gauche européenne alimenté par Bruxelles) subventionnent l’appareil « communiste » et où l’arrimage à la « construction » européenne est devenu un dogme indépassable, le PRCF inscrit fièrement dans ses statuts la référence au centralisme démocratique. Et il le fait avec d’autant plus de conviction que la fascisation galopante de la France (répression sanglante de manifs pacifiques, chasse aux syndicalistes, lois liberticides, flicage d’internet, etc.) et de l’UE (interdictions des PC dans presque toute l’Europe l’Est, euro-prolifération de gouvernements fascisants…) implique l’indispensable bolchevisation accrue des mouvements, PRCF en tête, qui veulent reconstruire un parti de combat discipliné et centralisant démocratiquement sa , son expression et son organisation.

Rappelons d’abord en quoi consiste le principe organisateur du centralisme démocratique.

Pour commencer, signalons qu’il ne s’agit pas d’une « invention russe ». Initialement, on a affaire à une innovation politique majeure de la Révolution française jacobine et sans-culottes. Contre l’aile droite girondine, qui voulait « fédéraliser » la France, en faire un agrégat hétéroclite de provinces disposant de législations différentes et dominées par les notables bourgeois locaux, la gauche jacobine a proclamé une République une et indivisible dans laquelle les communes, élisant leurs maires au suffrage universel (masculin…), œuvraient librement dans le cadre de la loi républicaine. Le Club des jacobins était alors l’épicentre de l’unification républicaine du tout nouveau « territoire national » et sans son effort de centralisation démocratique, il eût été impossible aux forces révolutionnaires de battre la réaction et ses mentors de la coalition monarchique européenne. Bref, c’est parce que Marat, Robespierre et Saint-Just surent centraliser tous les efforts que, montant « tous ensemble et en même temps » aux frontières envahies, les Soldats de l’An II purent vaincre l’insurrection royaliste, ouvrir une ère nouvelle à toute l’humanité, comme l’avait compris Goethe au soir de la bataille de Valmy. C’est cette ère nouvelle, issue des Lumières, que voudrait clore la réaction actuelle : prenant appui sur la contre-révolution anticommuniste des années 1990, faisant fonds sur la re-mondialisation de l’exploitation capitaliste et sur l’accélération de la « construction » euro-atlantique qu’elle a permises, la grande bourgeoisie « française » actuelle désavoue ses origines révolutionnaires. C’en est au point que Macron, l’homme-lige de l’oligarchie, veut imposer un « pacte girondin » qui, dans le cadre d’une « armée européenne » et d’une Europe fédérale centrée sur Berlin, ne laisserait pas pierre sur pierre de la République indivisible, de la loi laïque de 1905 et de l’ « exception française » (nationalisations, statuts publics, conventions collectives, services publics, Sécurité sociale, retraites par répartition, Code du travail…) héritée du Front populaire et du CNR. C’est dire aussi à quel point la question du centralisme démocratique est un enjeu stratégique de l’affrontement de classes entre, d’une part, les destructeurs euro-libéraux de la nation, et d’autre part, les forces populaires qui veulent « mettre le monde du travail au centre de la vie nationale » (dixit le programme du CNR) afin de construire une République sociale et souveraine en marche vers le socialisme.

Cette référence à la Révolution jacobine, que nos dirigeants bourgeois actuels dénigrent sans trêve, n’est pas gratuite. Dès les débuts du mouvement ouvrier russe, ses acteurs étaient conscients que les bolchéviks formaient la « Montagne » du mouvement prolétarien russe (ses ennemis ne nommaient-ils pas ironiquement Lénine « Maximilien » ?), alors que les menchéviks étaient vus, à juste titre (et, bien entendu, dans la limite que comporte toute analogie historique), comme la « Gironde » du parti ouvrier russe. Et cela se répercutait, non seulement dans les stratégies divergentes des bolcheviks et des menchéviks[1], mais dans leur conception même de l’organisation militante. Pour les mencheviks, avec lesquels flirtait alors Trotski, le parti devait être le plus décentralisé et « ouvert » possible ; ses organes et ses comités devaient jouir de la plus grande autonomie, y compris le comité de rédaction de son journal. Retrouvant les travers communs des mencheviks russes et du parti socialiste français d’avant 1914, le PCF mutant n’a-t-il pas rendu l’Humanité indépendante du parti (mais pas de l’argent de Lagardère…), avant de couper officiellement les fils entre le journal et le parti… avec les beaux résultats que l’on sait pour le lectorat de l’Humanité ? Les commissions d’étude du PCF, notamment la sinistre « commission économique » qui, sous l’égide d’Herzog et de Boccara, a inspiré la « mutation », ne sont-elles pas rapidement devenues autonomes, orientant le parti plus bien qu’il ne les dirigeait lui-même ?  Le groupe parlementaire du PCF ne s’est-il pas autonomisé au point que les élus ont tiré à hue et à dia (surtout à Hue, d’ailleurs…) et que beaucoup ont cessé de verser leurs émoluments au parti ? Les liens de solidarité avec le syndicalisme de classe n’ont-ils pas sciemment été rompus par la « mutation », toujours au nom  de l’ « autonomie » et de la « modernité », au risque d’abandonner la CGT, la tendance Unité Action de la FSU ou l’ex-UNEF/Renouveau (dirigée par les étudiants communistes) aux pires influences euro-réformistes ? Et cette belle « autonomie », si « démocratique » et « libératrice » en apparence, n’a-t-elle pas abouti finalement à la mainmise globale de la social-démocratie et de l’UE (via la C.E.S. ou par l’entremise du PGE) sur le mouvement ouvrier français tant politique que syndical ? Double catastrophe pour le mouvement populaire, privé de son indépendance de classe, donc de sa liberté réelle et pratique au nom de fumeux discours « libertaires », et pour la nation française elle-même, dont la classe ouvrière est la colonne vertébrale, et qui se désintègre à vive allure dans l’acide maastrichtien de la « souveraineté européenne », des euro-délocalisations, des pôles universitaires européens et des euro-privatisations sans fin ?

Dialectique du « centre » dirigeant et de la démocratie

A l’inverse, les bolcheviks – qui voulaient sérieusement abattre le tsarisme et placer la classe ouvrière à l’avant-garde de la future Russie rouge, voire de l’humanité progressiste tout entière – comprirent d’emblée, grâce à Lénine, les énormes enjeux de classe d’une organisation communiste démocratiquement centralisée. Représentant d’une classe qui ne « joue » pas à la révolution, qui n’a que faire d’offrir aux petit-bourgeois le plaisir de palabrer à l’infini sur « la liberté de critique »[1] et qui a vitalement besoin d’organisations solides et fermement dirigées pour gagner son combat vital, le parti bolchevik s’est peu à peu émancipé, non sans mal d’ailleurs[2], de la social-démocratie russe impuissante, en affichant clairement les principes du centralisme démocratique :

  • Primat du congrès du parti qui fixe démocratiquement, et majoritairement, l’orientation à laquelle est soumis le comité central du parti
  • Subordination des comités locaux du parti au CC élu par le congrès et autonomie desdits comités sur les questions relevant de leur territoire, pour mettre en œuvre localement l’orientation commune
  • Subordination au CC de tous les organismes nationaux du parti, de ses commissions de travail comme du comité de rédaction de son organe central
  • Subordination de tous les élus au parti, au CC pour les élus nationaux, aux comités locaux du parti pour les élus locaux ; subordination de tous les dirigeants au CC ; ces derniers sont tous élus par le CC et sont révocables à tout moment ; en contrepartie, tous les militants doivent apporter loyalement leur concours aux dirigeants élus aussi longtemps qu’ils sont en place
  • Critique et autocritique dans un esprit constant de fraternité et de construction collective
  • Libre délibération sur la base des statuts, des principes et des orientations stratégiques prises par les congrès, vote à la majorité et subordination de la minorité à la majorité une fois la décision prise et appliquée par TOUS. Vérification ensuite, de congrès en congrès, de la justesse de la ligne fixée.
  • En un mot, démocratie la plus large possible, naturellement sur la base des objectifs communistes, mais aussi discipline stricte dans l’application de ces décisions, aucune « personnalité », aucun « élu » ne pouvant se soustraire aux décisions prises dans les instances régulières.

Tous ces principes sont détaillés par Lénine dans nombre de textes célèbres, notamment dans ceux, comme Que Faire ?, où il raille durement les mencheviks qui ne cessaient d’exalter la « liberté de discussion » ou la « liberté de critique » pour s’exempter des décisions collectives, privilégier les membres petit-bourgeois du parti, monter toutes sortes de « comités » Théodule indépendants du parti et de sa direction, idéaliser le « mouvement spontané » au détriment de l’effort permanent et centralisé d’éducation, d’organisation et de conscientisation. En un mot pour semer la désorganisation de manière irresponsable alors qu’il fallait affronter avec discipline et surtout, abnégation, la sanglante machine répressive du tsarisme (puis celle de la révolution, de la guerre civile et de la construction à marche forcée de l’industrie lourde).

Le centralisme démocratique comme base organisationnelle de l’indépendance politique de la classe ouvrière

Mais on se tromperait si l’on ne voyait dans le centralisme démocratique qu’un ensemble de règles d’organisation. En réalité, ce principe léniniste d’ascendance jacobine et « sans-culottes » renvoie au cœur même du marxisme et, à travers lui, au cœur du projet communiste et prolétarien. Il faut partir du constat fait par et par Engels : dès 1845, dans L’Idéologie allemande (le texte fondateur du matérialisme dialectique et historique), Engels et Marx faisaient le constat décisif que « dans toute société divisée en classes antagonistes, les pensées dominantes sont les pensées de la classe dominante. Car ceux qui possèdent les moyens de production matériels sont aussi, du même coup, ceux qui possèdent les moyens de production spirituels ». Et loin de « vieillir », ce constat n’a fait que s’aggraver de nos jours : les capitalistes possèdent les moyens de formation spirituels, soit directement (journaux, grands sites informatiques, GAFAM, journaux d’entreprise publiés par le MEDEF…), soit indirectement par le biais des appareils d’Etat (on apprend dès l’école que « Staline = Hitler », que Robespierre était un tyran, etc.), de la pub[1] ou des appareils religieux (qui, non sans contradiction, n’ont jamais cessé de prêcher qu’il faut « rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César »). Si bien que, en dehors peut-être des périodes directement révolutionnaires où les masses s’autonomisent par rapport au capital, surtout s’il existe des partis d’avant-garde pour les aider à tenir bon, à s’auto-organiser et à voir clair, le « mouvement spontané » des masses qu’idéalisent les tenants du « mouvementisme » peut dévier à tout moment, soit vers la résignation, soit vers le suivisme à l’égard des idéologues montés en neige par les médias, soit vers des solutions très partielles et souvent équivoques, réformistes en un mot, qui permettent aux dominants de dévoyer les revendications populaires, de diviser le peuple, d’opposer tel particularisme à tel autre (les fonctionnaires aux salariés du privé, les Français aux immigrés, les croyants aux laïques, les femmes aux hommes en général, les salariés aux artisans et paysans, etc.)… quand les chefs de file du grand capital ne tentent pas de surfer sur ces revendications « spontanées » pour « habiller » de rouge (ou, de nos jours, de jaune… ?) de nouvelles régressions sociales et démocratiques : casse des retraites, journée fériée en moins, fin des 35 h, réduction du nombre de députés…

C’est pourquoi, anticipant le Printemps des peuples de 1848, Marx et Engels écrivirent le Manifeste du PARTI communiste pour expliquer que la condition principale pour construire un parti prolétarien, c’est l’indépendance idéologique et organisationnelle de la classe ouvrière, sa capacité à former un parti émancipé des forces bourgeoises et petite-bourgeoises : non pour s’isoler stérilement, mais pour devenir acteur conscient de sa stratégie, maître de ses alliances sociales et politiques au lieu de servir de masse de manœuvre à telle ou telle fraction bourgeoise. En ce sens, le léninisme et sa théorie/pratique du centralisme démocratique n’ont rien d’une excroissance ou d’une « russification » indue du « marxisme de Marx » : ils en sont plutôt le couronnement direct et hautement légitime. Comment un parti prolétarien véritable pourrait-il se former, en empêchant que le peuple travailleur soit l’éternelle dupe et chair à canon des politiciens bourgeois, s’il n’est pas pleinement maître en sa maison, ce qui constitue la finalité même du centralisme démocratique ? Observons à ce sujet les partis sociaux-démocrates, et aussi leurs innombrables satellites anarchisants ou trotskisants : divisés en tendances, fractions, sous-tendances, ateliers indépendants, chapelles latérales, instituts et autres « think tanks » divers et variés, ils sont la proie facile de l’idéologie bourgeoise. En effet, à chaque tournant politique, les maîtres du capitalisme et/ou des médias qui décident de valoriser tel courant et de discréditer tel autre, de « ringardiser » telle direction et de présenter comme “sympa”, « novateur », « djeun’ » etc., tel autre courant, sont à même de « faire leur marché » dans ces organisations dont elles se servent comme d’une inoffensive pépinière de nouveaux cadres : en particulier combien de Cambadélis et autre Jospin (ex-trotskistes), de Glucksmann (ex-mao) ou de Cohn-Bendit (« libertaire »), la bourgeoisie a-t-elle su tirer des chapelles post-soixante-huitardes ou, plus tardivement, des tendances droitières qui se sont formées dans le PCF délesté du centralisme démocratique, perclus de tendances et devenu adepte d’une fausse « démocratie » ? Or, ce « marché  des tendances », la bourgeoisie et ses gourous médiatiques n’avaient jamais pu en bénéficier à l’époque du PCF léniniste des Cachin, Sémard, Thorez et autre Duclos ; car alors, l’orientation stratégique n’était alors pas fixée par une lutte de tendances arbitrée du dehors par la bourgeoisie aidée par tout ce qu’une organisation prolétarienne porte inévitablement de sensibilités non prolétariennes. Au contraire, les partis communistes de combat issus de l’Internationale communiste travaillaient avec abnégation et sans clinquant sur la base …

  • d’un ancrage prioritaire au sein de la classe ouvrière, du monde du travail et des entreprises (ce que notre PRCF a cent fois décidé sans s’y mettre partout avec constance, reconnaissons-le)
  • du rôle central de la théorie marxiste : les partis communistes véritables travaillent certes avec soin à leur « image » et à leur « com », mais en aucune façon ils ne survalorisent ces questions et ne « marchent à l’image ». Plus encore, contrairement aux partis sociaux-démocrates, ils ne fixent jamais leur ligne à partir de « synthèses » boiteuses et de compromis équivoques entre tendances et contre-tendances : ils s’efforcent au contraire d’établir la cohérence politique objective d’une situation de classe donnée en lui opposant la cohérence non moins forte d’une stratégie révolutionnaire, d’un projet communiste et d’un programme de lutte alternatif. Contrairement à ce que cultivent ces ennemis du prolétariat communiste conscient que sont les « ouvriéristes », c’est donc bien l’indépendance de classe du parti prolétarien que défend et que protège l’adage léniniste bien connu « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ». L’historien Stéphane Sirot a du reste montré, à propos de l’involution réformiste-défaitiste de l’actuel mouvement syndical français, qu’elle découle largement du fait que dans notre pays la théorie et la pensée révolutionnaires (que porta longtemps cet « intellectuel collectif » qu’était le PCF, pour parler comme Gramsci), ont été sacrifiés par le PC mutant à une quête éperdue de la « modernité », du « look » et de l’image dans les sondages d’opinion.
  • D’une organisation exigeante, forte, où s’équilibrent le contrôle des dirigeants révocables à tout moment par le CC (lui-même émanation du congrès), et le rôle reconnu et plénier des directions qui, dans l’intervalle entre deux sessions du CC, doivent être fraternellement secondés en permanence: ni culte des chefs, ni contournement des directions, qu’elles soient locales, nationales ou mondiales (à l’époque où l’Internationale communiste existait). L’ex-secrétaire général du PC portugais, le fin Alvaro Cunhal, a d’ailleurs écrit des pages décisives sur ces sujets.

Centralisme démocratique dans le parti et mouvement spontané des masses : leur dialectique

Tous ces principes d’organisation renvoient en dernière analyse à ce que le marxisme-léninisme appelle la fonction d’avant-garde populaire du parti communiste. Déjà en 1997, dans un article de mon livre Mondialisation capitaliste et projet communiste (Temps des cerises) intitulé Réduire la fracture idéologique, je montrai comment le grand mouvement gréviste de décembre 1995 avait partiellement avorté faute d’un PCF assumant sa fonction d’avant-garde en ciblant politiquement la construction européenne qu’affrontait alors objectivement, mais sans en avoir totalement conscience, la grande grève des cheminots. Le paradoxe est alors que, contrairement à ce que prétendent les « mouvementistes », qui dénigrent la « forme-parti » et qui confondent le parti-guide autoproclamé avec la fonction d’avant-garde (toujours à reconstruire et à reconquérir concrètement), le centralisme démocratique au sein du parti a pour finalité ultime d’activer au maximum l’autonomie politique et l’initiative des masses populaires. Historien de la Révolution russe, Marc Ferro (qui n’a rien de communiste…) a toujours noté qu’en 1917, le parti bolchevik fut le catalyseur du mouvement populaire foisonnant, mais disparate, tel que le portaient les soviets d’ouvriers, de paysans et de soldats ; et le souci constant de Lénine, par des mots d’ordre tels que « tout le pouvoir aux soviets » (mot d’ordre audacieux puisqu’alors les soviets étaient encore sous domination menchévique), puis l’insurrection d’Octobre elle-même, fut d’activer au maximum cette immense mais très « tâtonnante » révolution populaire en fédérant les masses en mouvement autour d’objectifs accessibles objectivement et subjectivement compréhensibles : la terre aux paysans, le pouvoir aux soviets, le contrôle ouvrier sur la production et la rupture immédiate avec la guerre impérialiste.

Par conséquent, la « spontanéité des masses » ne s’oppose pas à l’organisation fortement centralisée du parti communiste, elles sont les deux pôles d’un même mouvement révolutionnaire victorieux. Car sans centralisme démocratique, impossible pour le parti, en période révolutionnaire, de prendre rapidement, voire « sur les chapeaux de roue », les virages tactiques qui permettent de maintenir et d’attiser l’ardeur révolutionnaire des masses, de dynamiser leurs initiatives et de rapprocher l’explication finale entre le travail et le capital. Symétriquement, le centralisme démocratique n’a pas sa fin en lui-même et il doit au contraire tourner en permanence le Parti, non pas vers l’introspection et l’auto-flagellation, mais vers l’extériorisation, vers l’engagement plénier dans le mouvement populaire, vers l’écoute des travailleurs en lutte, en favorisant un constant aller-retour dialectique entre les masses et leur avant-garde. Car le parti n’est vraiment l’avant-garde, donc n’est parti communiste de plein droit, que lorsqu’il est l’avant-garde du mouvement ouvrier fédérant l’ensemble du peuple travailleur pour isoler le grand capital et bâtir la société nouvelle.

Conclusion

Si un peu de réflexion sur l’avant-garde et sur le centralisme démocratique éloignent du mouvement populaire et de sa spontanéité révolutionnaire, beaucoup nous y ramène. L’avant-garde est en définitive ce qui permet, non pas de faire l’histoire à partir de « minorités agissantes » se substituant aux masses, mais de permettre aux masses elles-mêmes de faire l’histoire ; car pour cela, elles ont besoin d’outils organisationnels politiques, syndicaux, culturels, associatifs (mais étant donné la nature même du politique, le parti est seul à même de jouer le rôle d’un état-major) pour échapper aux influences délétères de l’ennemi de classe. La classe travailleuse peut ainsi devenir vraiment, non pas dans les mots mais en pratique, non pas d’infinis bavardages petit-bourgeois sur le « droit de tendance » et la « liberté de critique » chers aux mencheviks, aux anars et aux trotskistes, le sujet réel de son devenir : en un mot d’accéder vraiment, pratiquement, à la véritable liberté.


[1] Lénine raille impitoyablement les mencheviks qui opposaient la « liberté de critique » ou « de recherche » (sans d’ailleurs produire jamais un résultat scientifique nouveau) à la direction centralisée du parti ouvrier en construction[

[2] Car Lénine n’était pas adepte des auto-proclamations politiques… la fonction d’avant-garde se mérite, donc le titre de parti communiste, ne se proclame pas, il se mérite.

[3] Les mencheviks mettaient le prolétariat à la remorque de la bourgeoisie libérale, les « cadets ». Leur aile gauche trotskiste refusait toute alliance de classe et prônait le « gouvernement ouvrier ». Lénine et les bolcheviks voulaient doter la classe ouvrière d’un solide parti, bien à elle, capable de DIRIGER l’alliance des ouvriers et des paysans (majoritaires en Russie) pour isoler les classes exploiteuses, réaliser la république démocratique et créer les meilleures conditions pour accomplir la révolution socialiste. C’était le mot d’ordre léniniste de la « dictature démocratique de la classe ouvrière et de la paysannerie ».