Anticommunisme : portrait du libérateur d’Auschwitz en génocidaire manqué !

Des soldats soviétiques libérant les détenus du camp d’Auschwitz – Janvier 1945
  • Un article à retrouver dans le prochain numéro « La lutte contre l’anticommunisme » de la revue Étincelles. Abonnez-vous !

Encore un nouveau documentaire sur Staline, en l’occurrence Vie et destin du Livre Noir. Staline et les juifs d’URSS, actuellement distribué sur France 5. Cette fois-ci sur le Staline de l’après-guerre et ses rapports avec les juifs soviétiques, l’holocauste, puis les juifs dans la guerre froide, le sionisme, la naissance d’Israël, mais aussi les artistes et écrivains juifs comme Solomon Mikhoels, Vassili Grossman, Ilya Ehrenbourg. J’énumère volontairement tous les thèmes abordés qui ne peuvent se résumer au seul syntagme « les juifs d’URSS ». Car contrairement à ce que peine à comprendre le documentaire, les juifs soviétiques n’ont jamais formé un bloc sociologique uniforme mais une réalité complexe.

À cette absence de nuances s’ajoute le fait que tout documentaire actuel sur Staline ressemble à un parcours balisé où, à chaque étape, il faut automatiquement conclure que Staline a tort ou est moralement répréhensible. Et l’on arrive ainsi à un récit parfois absurde.

Absurde en ce qu’il transforme en vulgaire émule « manqué » de Hitler l’artisan de la victoire de l’Armée rouge qui mit fin au génocide en libérant Auschwitz, et dont les déclarations solennelles contre l’antisémitisme – comparé notamment au cannibalisme – abondent. Émule manqué, car seule la mort l’aurait détourné d’un bien sombre dessein. Et le documentaire de reprendre une rumeur dont l’écrivain Vassili Grossman, très inspiré par l’unilatéralisme du rapport Khrouchtchev, s’est fait tardivement l’écho : quelque temps avant sa mort, Staline préparait la déportation de tous les juifs en Sibérie, l’exécution de victimes expiatoires sur la place Rouge et le retour des pogroms de l’ère tsariste.

Sur France Culture, lors de l’émission censée présenter le documentaire (« Le cours de l’histoire », 11 décembre 2020), l’on n’a même pas pris soin de distinguer la rumeur de la réalité. Car sans que les auteurs du documentaire, Antoine Germa et Guillaume Ribot, ni l’éminente « kremlinologue » Cécile Vaissié n’y trouvent à redire, le présentateur avait préparé un extrait audio censé emporter l’adhésion. À savoir Elie Wiesel, en 1980, citant Soljenitsyne et affirmant sans hésitation – et surtout sans preuves – la thèse du génocide auquel l’on n’aurait échappé que de justesse.

Bref, comme dans le final fort célèbre de ce parangon du western qu’est L’Homme qui tua Liberty Valance, le journaliste, après avoir écouté un récit trop fade à son goût, se lève brusquement, déchire sa copie et déclare : « Ici c’est l’Ouest, et quand la légende est plus belle que la réalité, on imprime la légende ! » Il faut croire que dans le « Far Est », où règne Calimity Staline, c’est à peu près la même idée : quand la légende est bien plus horrible que la réalité, on imprime et on filme et on refilme encore… la Légende noire.

De la rumeur à l’histoire

Pourtant, Jaurès Medvedev, dissident bien connu, adversaire du système soviétique, avait consacré en 2003 au même sujet un ouvrage que nos documentaristes auraient pu lire ou faire traduire du russe, Stalin i evreïskaïa problema. Livre où l’auteur n’a aucune peine à démontrer qu’aucune trace de ce génocide ni même de préparation de ce génocide n’a pu être trouvée, malgré le fait que c’est constamment répété dans les mauvais livres.  

Et pour ceux qui veulent également des preuves par l’absurde, Medvedev d’ajouter qu’on ne déporte pas trois millions de personnes sans préparation ni sans risque de déstabiliser complètement l’économie. Rappelons que dans les dernières années Staline, on est en pleine guerre froide et que fait rage la guerre de Corée. Il faut donc constater que Jaurès Medvedev, lui-même juif et anti-stalinien, n’avait pas envie d’enfourcher ce dada de l’histoire sans preuves et sans archives. C’est la même thèse qui est défendue dans The Unknown Stalin, livre publié en anglais avec son frère Roy Medvedev, lui aussi pourtant peu connu pour sa complaisance envers Staline.
Ajoutons qu’à la lecture du livre russe, l’on n’est pas au bout de ses surprises. Pour les « blouses blanches », l’enquête amène Jaurès Medvedev à conclure que si la campagne de presse hostile aux médecins cesse étrangement dans la Pravda quelques jours avant la mort de Staline, ce ne peut être que sur injonction de Staline lui-même, vers le 27 et le 28 février, le petit père des peuples n’ayant sans doute pas eu envie que la campagne s’exacerbe au plan international.

Reste donc à démêler les fils des affaires compliquées du meurtre de Solomon Mikhoels, de la dissolution et de la répression du Comité juif antifasciste, de l’arrestation de l’épouse de Molotov, de l’affaire dite de Leningrad, des « blouses blanches ». En évoquant tout cela, là encore, Medvedev parle d’antisionisme mais pas d’antisémitisme stricto sensu chez Staline. À cette nuance près qu’à la même époque, comme tout le monde le sait (mais pas le documentaire), l’URSS envoie des armes à Israël, l’URSS a été le premier pays à établir des relations diplomatiques avec Israël, ce que les États-Unis n’ont fait qu’en 1949.

Ces affaires font depuis longtemps l’intérêt des chercheurs tant ils reflètent les rivalités des clans du Kremlin sur fond d’un Staline déclinant voire crépusculaire. Mais là encore, le psychologique ne saurait faire oublier le contexte. Car même pour le soutien à la naissance d’Israël, à lire toujours Jaurès Medvedev, ce n’est pas l’attitude de Staline envers les juifs qui peut servir de boussole ou de clef d’explications, mais bien plutôt l’idée, en enfonçant un coin entre les peuples arabes et leurs anciens « tuteurs », de bouter Britanniques et Américains hors du Moyen-Orient. La pression que ceux-ci exerçaient sur l’URSS, notamment en Turquie et en Iran, était jugée, et sans doute à juste titre, intolérable. Il n’est pourtant pas difficile de comprendre que l’esprit de l’époque en URSS est marqué par la peur d’une deuxième invasion. La première ayant coûté 20 à 30 millions de morts au pays, cette réaction semble assez compréhensible.

L’antisémitisme comme « fil rouge » ?

Mais le documentaire se tire à bon compte de cette masse de faits contradictoires en trouvant, comme une aiguille dans une botte de foin, un fil rouge, que Jaurès Medvedev, pourtant spécialiste de la question et ayant consulté les archives disponibles, n’évoque même pas : la volonté de censurer le « Livre noir ».

Fondée sur une idée d’Albert Einstein, rencontré aux États-Unis lors de la campagne de soutien à l’URSS pendant la guerre, le « Livre noir » devait principalement dénoncer le génocide des juifs par les nazis. Piloté par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman et porté par de nombreux écrivains, il s’agissait bien sûr d’un tour de force intellectuel et moral, d’autant que, par exemple pour Grossman, celui-ci avait perdu sa mère dans l’holocauste. Or le documentaire nous apprend que ces travaux ont servi de matériau de base au jugement de Nuremberg. La partie de Grossman, poignante, sur Treblinka, circule notamment en lors du procès. En ce sens, cet effort trouve là sa destination majeure et accomplit là son rôle majeur au regard de l’histoire.

Il faut bien sûr déplorer que, pour ce qui est de la parution de ce long et douloureux travail sous forme de livre, les autorités soviétiques aient bloqué – y compris après la mort de Staline – la parution du livre en URSS. La raison principale étaient qu’elles ne souhaitaient pas qu’on évoquât trop les collaborateurs des nazis dans les républiques soviétiques alors envahies (Ukraine, Biélorussie, pays baltes). Il faut bien sûr s’interroger sur ces désastreuses pratiques de censure et cette frilosité maladive à mettre les problèmes sur la table, ce qui n’a pas peu contribué à affaiblir la patrie du socialisme. Mais le documentaire saute une étape du raisonnement en impliquant que tout s’explique par ledit antisémitisme de Staline. L’autre incohérence du propos, dans ledit documentaire, est que la censure du livre n’a pas seulement concerné l’ère Staline.

Personne n’entend ici « absoudre » Staline de tout ce qu’on pourrait trouver à lui reprocher, mais si l’idée est de montrer qu’un pays marqué par l’internationalisme et la lutte contre le fascisme aurait pu tolérer d’avoir à sa tête un monstre hanté par l’idée d’exterminer le juif, c’est encore une fois raté.

Justifier l’injustifiable

Naturellement on imagine bien les raisons très contemporaines qui poussent à promouvoir ces documentaires aussi inutiles qu’incertains, à savoir la comparaison entre nazisme et communisme votée par le Parlement européen le 19 septembre 2019. Pour justifier ce rapprochement aussi absurde qu’odieux, on comprend bien qu’il faut à tout semer la confusion sur une réalité pourtant simple à comprendre : mettre dans le même sac nazisme et communisme, c’est fondamentalement mettre un équivalent entre ceux qui ont mis en place le génocide et ceux qui y ont mis fin. Car, enfin, il faudrait d’ailleurs demander à tous ces députés macroniens, écolos, sociaux-démocrates etc., qui n’ont pas rougi de voter avec l’extrême droite si pour eux le destin du juif leur est si indifférent au point de penser qu’entre Hitler et Staline peu importe qui a remporté la victoire en 1945 ?

Aymeric Monville, janvier 2021

Commentaire de lecteur “Anticommunisme : portrait du libérateur d’Auschwitz en génocidaire manqué !