Célébration schizophrène de « l’école républicaine »

  Par Fructidor

            Emmanuel a un incroyable talent : celui de discourir avec une force dramaturgique peu commune. Il l’a encore démontré mercredi 21 octobre en rendant hommage à Samuel Paty, ce malheureux enseignant lâchement et abjectement assassiné par un fanatique islamiste. Roi de la comédie, prince de la tragédie, le Tartuffe de la République a profité de l’occasion pour célébrer « l’école républicaine », découvrant soudainement que l’instruction, le savoir, les connaissances, l’exigence, la rigueur, autrement dit le cœur du métier des enseignants ( des écoles, et lycées), constituent le socle fondamental pour former des citoyens éclairés et réfléchis, ne cédant à aucun asservissement « spirituel et temporel » comme l’écrivit Ferdinand Buisson (que se plaît tant à citer « Jupiter »).

            Il n’y a pas à dire : Macron a un incroyable talent pour se poser en nouvel « héraut de l’école républicaine » qu’il démantèle pourtant depuis des années avec le concours du sinistre , à la suite de ses prédécesseurs également fossoyeurs de l’Éducation nationale. Oui, un talent fantastique virant à la schizophrénie et la bipolarité pour celui qui promeut depuis son arrivée au pouvoir la « start-up nation », la « théorie du ruissellement » et d’autres fadaises similaires totalement aux antipodes de ce que les citoyens et les travailleurs sont en droit d’exiger d’un grand projet pour une école véritablement émancipatrice.

            N’étant pas à une absurdité près – comme Sarkozy citant Guy Môquet en son temps, en ne précisant pas que ce dernier était communiste –, Macron s’empare à son tour de Jaurès (qu’il cite peu, heureusement pour ce dernier !) et de Buisson. Et comme à son habitude, il déforme leurs propos en se lançant dans un citationnisme de séducteur-imposteur pour conquérir son auditoire – reconnaissons volontiers que la fibre émotionnelle qu’exploite à fond Macron vibre fort. Jaurès est la première victime, Macron tronquant celui qui affirmait en 1906 que « le socialisme et la République […] sont inséparables : car sans la République, le socialisme est impuissant et, sans le socialisme, la République est vide ». En effet, faisant allusion à la « lettre aux instituteurs » écrite par Jaurès en 1888, Macron évoque « la fermeté unie à la tendresse » pour qualifier les professeurs, et en premier lieu Samuel Paty… mais sans évoquer la signification profonde des paroles de Jaurès :

Jaures
Jaures

« Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire, à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fermeté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort. »[i]

Jean Jaurès, « Lettre aux instituteurs et institutrices », La Dépêche de Toulouse, 15 janvier 1888.

« L’égoïsme aux formes multiples » : voici « la racine de nos misères » à laquelle ne se réfère pas Macron. Et pour cause : héraut du capitalisme et du « libéralisme » (du moins pour l’oligarchie bourgeoise dont il est le porte-parole) dans le cadre de la « mondialisation heureuse » et de la « construction européenne », Macron est un enfant de Mandeville et de Smith, qui font de l’égoïsme la matrice centrale de l’être humain, son essence profonde. Appliquant les préceptes des auteurs de La Fable des abeilles, ou les vices privés font la vertu publique (1714) et de La Richesse des nations (1776), il célèbre l’égoïsme comme mode de fonctionnement des relations humaines, voyant dans l’« auto-entrepreneuriat » (dans tous les domaines, y compris politique à travers ce que l’on nomme le « storytelling ») l’avenir du genre humain. Cet « auto-entrepreneuriat » concerne également l’école, aussi bien les élèves que le corps enseignant incité à multiplier les « projets » (de quoi ? pour quoi ?) plutôt qu’à instruire et élever intellectuellement les enfants que côtoient les professeurs. Sans oublier la mise en concurrence, pas libre mais bien faussée, des élèves et des établissements entre eux.

De cela, Macron n’en pipe mot en rendant hommage à Samuel Paty ; tout comme il ne pipe mot de toutes les politiques qu’il met en œuvre et qui contredisent totalement les préceptes énoncés aussi bien par Jaurès que par Buisson. Car où est la « souveraineté de la nation » dont parle Jaurès quand la France est enfermée dans le carcan : de l’euro-mark et de ses imbéciles et dogmatiques « critères de Maastricht » (temporairement suspendus) ; de la prison des peuples que constitue l’UE avec les diktats de sa Commission européenne, son « Pacte budgétaire » ou encore son « droit communautaire » qui privatise et détruit tout à tour de bras ; de l’OTAN qui mène les guerres impérialistes, pousse à l’affrontement avec la Russie et coopère allègrement avec l’Arabie saoudite wahhabite, la Turquie islamiste et le sionisme raciste d’Israël (dont le premier ministre Netanyahou, boucher de Gaza et intégriste sioniste fanatique, est le « cher Bibi » et l’« ami » de Macron) ; et bien évidemment, du capitalisme exterministe que combattait farouchement Jaurès ?

De même, comment « connaître la France, sa géographie et son histoire » quand notre pays est littéralement charcuté par les euro-contre-« réformes » permettant la naissance de la « collectivité européenne d’Alsace » et de l’« euro-département de Moselle », et par le « droit à la différenciation des territoires » mettant un terme définitif à la République une et indivisible issu de la Révolution jacobine et montagnarde ? Une Révolution à propos de laquelle Jaurès, fin connaisseur de l’histoire et de la géographie de la France, n’hésitait pas à affirmer dans son Histoire socialiste de la Révolution française : « Si grands qu’ils aient été, Cambon et Carnot ont été des administrateurs, non des gouvernants, ils ont été des effets ; Robespierre était une cause. Je ne veux pas faire à tous ces combattants qui m’interpellent une réponse évasive, hypocrite et poltronne. Je leur dis : ici, sous le soleil de juin 93 qui échauffe votre âpre bataille, je suis avec Robespierre, et c’est à côté de lui que je vais m’asseoir aux Jacobins. Oui, je suis avec lui parce qu’il a à ce moment toute l’ampleur de la Révolution ».

Mais pour que les élèves puissent connaître ce qui n’est plus enseigné à l’école, encore faudrait-il que les politiques mises en œuvre soient au service des Lumières, à travers une réelle valorisation des livres et de la lecture, de la réflexion historique et philosophique, afin de comprendre et expliquer – ce qui n’est pas excuser, n’en déplaise à Manu Militari Valls –, bien davantage que dans des pseudo-« formations » « pédagogiques » et des « projets » sans aucune portée. Encore faut-il affronter « la violence, l’intimidation, parfois même la résignation » à laquelle se réfère Macron, en référence bien entendu aux barbares obscurantistes ; mais en n’oubliant pas que la première violence dont sont victimes au quotidien les enseignants est celle de l’institution scolaire elle-même. Car Macron peut bien promettre « dans chaque école, dans chaque collège, dans chaque lycée, [de redonner] aux professeurs le pouvoir de faire des républicains, la place et l’autorité qui leur reviennent », de les former et les considérer comme il se doit, de les protéger autant qu’il faudra, c’est tout le contraire que pratiquent « Jupiter » et son équipe d’illuminés. « Considérer » les enseignants, en estimant comme Si Bête Ndiaye qu’on « ne va pas demander à un enseignant qui aujourd’hui ne travaille pas de traverser toute la France pour aller récolter des fraises » au plus fort de la crise du coronavirus ? en accusant « des centaines de milliers » d’enseignants de n’avoir rien fait pendant le confinement, comme l’affirme l’abjecte députée Anne-Christine Lang ? en laissant Christine Renon, ancienne directrice d’une écolé maternelle à Pantin, se donner la mort en septembre 2019, après que celle-ci ait averti de son épuisement et de son désarroi le Rectorat de Créteil ayant « brillé » par son mépris et son silence (et pendant que les médias présentaient Christine Renon comme une personne « fragile » et « instable » ? « Protéger » les enseignants, alors que quatre professeurs du lycée Desfontaines de Melle sont pourchassés par le rectorat de l’Académie de Poitiers pour « avoir participé à la contestation de la réforme du baccalauréat » ? Mais où est donc la liberté d’expression des enseignants si chère à la macronie ? se limiterait-elle donc à la seule caricature de l’islam ?

En guise de « considération », l’(In)Education de moins en moins « nationale » et ses agents sont « gâtés » avec Macron et Blanquer : confirmation du gel du point d’indice des fonctionnaires grevant encore davantage un niveau de vie qui a déjà baissé depuis quarante ans (20% du salaire net entre 1981 et 2004, et le déclassement se poursuit toujours, n’en déplaise aux pseudo-« journalistes » et « experts » de LCI) ; adoption du jour de carence non compensé financièrement en cas d’absence pour maladie (autant aller en cours, ne rien faire, contaminer les élèves si besoin et toucher son salaire journalier !) ; contre-« réforme » Blanquer créant un des « établissements publics locaux d’enseignement international » (EPLEI) bénéficiant « des concours de l’Union européenne ou d’autres organisations internationales ainsi que des dons et legs » (de quoi créer davantage de ghettos bourgeois financés par le patronat !) et délivrant un « baccalauréat européen » mettant fin de facto au principe du diplôme national unique qu’est le baccalauréat national ; contractualisation croissante des enseignants, participant à la casse du statut des fonctionnaires et des concours de recrutement des enseignants ; ou encore appel à cibler les élèves en voie de radicalisation « politique » ou « sociale » (ne sera-t-il donc plus possible de parler de la lutte des classes et du communisme en France ?!) ou qui mèneraient une « fronde contre les mesures gouvernementales » prises face au coronavirus (« liberté d’expression », où es-tu ?!).

Macron peut se plaire à citer Ferdinand Buisson, il omet curieusement le passage en gras dans le texte suivant : « Pour faire un républicain, il faut prendre l’être humain si petit et si humble qu’il soit (un enfant, un adolescent, l’homme le plus inculte, le travailleur le plus accablé par l’excès de travail) et lui donner l’idée qu’il peut penser par lui‑même, qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne, que c’est à lui de chercher la vérité et non pas à la recevoir toute faite d’un maître, d’un directeur, d’un chef quel qu’il soit, temporel ou spirituel. » Quel dommage de ne pas explicitement faire référence à « l’homme le plus inculte » et surtout au « travailleur le plus accablé par l’excès de travail », autrement dit aux travailleurs victimes de l’exploitation et de l’alinéation capitalistes afin de les maintenir dans les ténèbres, soit la politique des thuriféraires de l’ordre capitaliste euro-atlantique dont la macronie est la représentante zélée. Car plus les formules s’entassent, et plus le boomerang revient à la figure de celui qui évoquait les « gens qui ne sont rien », les « illettrés », les « cyniques, fainéants et extrêmes », qui matraquait, gazait et éborgnait les gilets jaunes, qui réprimait les syndicalistes de combat, les lycéen(ne)s et étudiant(e)s, les enseignant(e)s en lutte contre la destruction de l’École – en plus bien entendu des personnels hospitaliers, pompiers, avocats, retraités, etc. pour construire “Un pays [une classe – scolaire et sociale] qui se tient sage” (titre du documentaire de David Dufresne).

Oui, « les pressions, l’abus d’ignorance et d’obéissance que certains voudraient instaurer, n’ont pas leur place chez nous », à commencer par celles de Macron, Blanquer et leur clique de recteurs pourchassant les enseignants qui ne marchent pas au pas. Car dans le fond, « eux [aussi] se repaissent de l’ignorance », « eux [aussi] cultivent la haine de l’autre » en qualifiant de « complotistes » tous ceux qui « enseigne[nt] l’histoire, ses gloires comme ses vicissitudes ». Oui, la macronie est en guerre contre les Lumières, la démonstration rationnelle et argumentée, une véritable connaissance de l’histoire : quel plus bel exemple que d’approuver l’infâme résolution du Parlement européen du 19 septembre 2019, assimilant honteusement le communisme au nazisme ; quel plus bel exemple que cet « oubli » de la secrétaire d’État aux armées dans un « tweet » du 8 mai 2020 qui ne rend même pas hommage à l’URSS, principal vainqueur de l’Allemagne nazie ; quel plus bel exemple que cette « célébration » des 150 ans de la naissance de la Troisième République le 4 septembre 1870, sans évoquer la Commune de Paris et sans rappeler que la République est fille de la Révolution jacobine et montagnarde, mensongèrement assimilée à la « Terreur » par Macron et ses sbires.

En réalité, la macronie ne peut qu’être schizophrène face à l’« école républicaine », appelant à célébrer des valeurs qu’elle piétine à longueur de temps, à défendre la que « Jupiter » affaiblit en voulant « réparer le lien abîmé entre l’Église et l’État ». Macron et leurs sbires ne sont pas des héritiers de l’école républicaine de Condorcet et Robespierre, de Ferry et Buisson, de Célestin Freinet et Jean Zay, de Paul Langevin et Henri Wallon : ils en sont les fossoyeurs. Ils ne veulent pas des Lumières communes : ils cultivent l’ignorance crasse pour fabriquer des « crétins digitaux » exploitables et corvéables à merci par un patronat qui noue des « partenariats » croissants avec l’Éducation nationale. Ils accomplissent la politique de l’ancien directeur de TF1 Patrick Le Lay, qui assumait « vendre du temps de cerveau humain disponible », arguant que « rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. »

Avec les chaînes d’« information » en continu et leurs éditocrates, “experts” chroniqueurs et « journalistes » incultes et haineux (Pascal Praud, Eric Zemmour, Ruth Elkrief, Luc Ferry, David Pujadas, Jean-Michel Apathie, Alain Duhamel, Eugénie Bastié, Charlotte d’Ornellas, William-Gilles Goldnadel, Olivier Truchot et Alain Marshall, etc.) qui passent leur temps à élucubrer sur « l’ »islam, « l’ »immigration et « l’ »insécurité, à « commenter l’actualité » et non à l’analyser (à l’image des (Dés)Informés de France Info), la macronie et l’extrême droite sont bien servis. Et comment pourrait-il en être autrement quand on est des ayatollahs d’un prétendu « Nouveau Monde » et de la « nouvelle raison du monde » (Christian Laval et Pierre Dardot) dont l’objectif est de « voir en [l’homme] le sujet actif qui doit participer totalement, s’engager pleinement, se livrer tout entier dans son activité professionnelle » – autrement dit, tout ce que dénonce Ferdinand Buisson ?

Macron et sa clique ne sont pas des remparts contre les fanatismes et les intégrismes politiques et/ou religieux, à commencer par les forces réactionnaires et fascistes dont les idées et propos toujours plus fascisants et racistes ont pignon sur rue dans les médias (BFM, C-News, TF1, LCI, France Info, RMC, etc.) qui censurent et insultent en permanence les communistes, la Révolution française, les oppositions à la sacro-sainte « construction européenne », etc. Ils sont le meilleur carburant de la fascisation, de l’islamisme et de tous les obscurantismes qui se déchaînent et menacent de plonger la France dans une guerre civile. Jaurès l’avait déjà parfaitement compris en son temps, fustigeant la schizophrénie des cléricaux réactionnaires et bourgeois capitalistes de son temps en novembre 1893 :

« En vérité, vous êtes dans un état d’esprit étrange. Vous avez voulu faire des lois d’instruction pour le peuple : vous avez voulu par la presse libre, par l’école, par les réunions libres multiplier pour lui toutes les excitations et tous les éveils. Vous ne supposiez pas, probablement, que, dans le prolétariat, tous au même degré fussent animés par ce mouvement d’émancipation intellectuelle que vous vouliez produire. Il était inévitable que quelques individualités plus énergiques vibrassent d’une vibration plus forte. Et parce que ces individualités, au lieu de se séparer du peuple, restent avec lui et en lui pour lutter avec lui, parce qu’au lieu d’aller mendier je ne sais quelles misérables complaisances auprès du capital soupçonneux, ces hommes restent dans le peuple pour préparer l’émancipation générale de la classe dont ils sont, vous croyez les flétrir et vous voulez les traquer par l’artifice de vos lois ! [ii]»

Jean Jaurès, Discours prononcé à la Chambre le 21 novembre 1893, en réponse à une longue déclaration de Charles Dupuy, président du Conseil.

Après les Jacobins et les sans-culottes, les Communards et Jaurès, Marx et Engels, Lénine et Thorez, le Front populaire et le CNR, à nous de poursuivre et gagner le combat pour une école véritablement émancipatrice et au service du genre humain.


[i] Jean Jaurès, « Lettre aux instituteurs et institutrices », La Dépêche de Toulouse, 15 janvier 1888.

[ii] Jean Jaurès, Discours prononcé à la Chambre le 21 novembre 1893, en réponse à une longue déclaration de Charles Dupuy, président du Conseil.

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