
La Révolution des Flamants Roses : l’Albanie se soulève contre Edi Rama et la prédation de son littoral par les intérêts étrangers
Dans la soirée du 21 juin 2026 plus de 350 000 personnes ont envahi les artères centrales de la capitale albanaise, du boulevard Dëshmorët e Kombit jusqu’à la place Skanderbeg et au-delà. Des drapeaux albanais rouge et noir flottaient au vent, des flamants roses en carton ou gonflables brandis comme autant de symboles de résistance, des sifflets et des tambours résonnaient sans relâche. Les slogans, repris en chœur par des dizaines de milliers de voix, étaient clairs et non négociables : « Edi Rama, jep dorëheqjen ! » (« Edi Rama, démissionne ! »), « Shqipëria nuk është në shitje ! » (« L’Albanie n’est pas à vendre ! »), « Rama në burg, Berisha në burg ! » (« Rama en prison, Berisha en prison ! »).
Cette manifestation du 21 juin, l’une des plus massives de l’histoire contemporaine albanaise, s’inscrivait dans une série de 19 jours consécutifs de mobilisations pacifiques mais déterminées. Ce qui avait commencé fin mai comme une protestation environnementale localisée contre un projet de complexe touristique de luxe sur l’île de Sazan et la zone protégée de Vjosa-Narta (près de Vlora) s’est mué en un soulèvement national contre le régime d’Edi Rama, au pouvoir depuis 2013. Le mouvement, baptisé « Révolution des Flamants Roses » (Flamingo Revolution), a révélé au grand jour la nature profondément néocoloniale d’un pouvoir qui brade le patrimoine naturel et la souveraineté du pays au profit d’intérêts étrangers, dont ceux de la famille Trump.
Elle démontre comment le ressort de la souveraineté nationale, celui du contrôle populaire sur le pays, est un facteur de tous ensemble et de prise de conscience de classe. A méditer en France à la veille d’une année d’élection présidentielle : sous l’égide de l’Union Européenne et sous la coupe des structures supranationales des milliardaires, c’est la prédation et l’exploitation comme à Sazan qui attend les peuples.
L’affaire Sazan-Kushner : le symbole d’une colonisation
L’étincelle est venue d’un projet pharaonique porté par Jared Kushner, gendre de Donald Trump, via sa société Affinity Partners et Atlantic Incubation Partners LLC. L’île de Sazan – la seule île d’Albanie, ancienne base militaire désaffectée devenue zone protégée – devait être transformée en complexe de luxe ultra-exclusif d’environ 1,4 milliard d’euros. Un projet plus vaste, incluant le littoral adjacent de Zvërnec et la lagune de Narta (Vjosa-Narta Protected Landscape), portait le total à 4-5 milliards d’euros, avec des milliers de chambres et villas de standing.Ce n’est pas un simple investissement touristique. Le gouvernement Rama a accordé au projet le statut d’« investissement stratégique », modifié la loi sur les zones protégées pour autoriser les constructions de luxe (5 étoiles et plus) dans des espaces jusqu’alors intouchables, et accordé des avantages fiscaux massifs (zéro impôt pendant la phase de construction, infrastructures publiques à la charge de l’État). L’île et les plages environnantes, patrimoine collectif des Albanais, ont été privatisées de facto pour 99 ans au profit d’intérêts liés à la famille Trump.
Ivanka Trump elle-même a vanté « son » île privée dans des podcasts, décrivant une découverte romantique lors d’une escale en bateau. Les Albanais, eux, ont découvert l’affaire par la presse et les réseaux sociaux. Ils l’ont immédiatement surnommée « Ishulli i Trumpëve » (l’Île des Trump). Des images de clôtures érigées par des agents de sécurité privée, de travaux préparatoires dans une zone de reproduction des flamants roses (l’un des plus importants habitats de Méditerranée, avec des milliers d’individus), ont circulé. Des confrontations locales ont éclaté fin mai à Zvërnec, avec des militants et riverains expulsés ou aspergés de gaz poivre.
Ce projet cristallise tout ce qu’est le capitalisme : la capture de l’État par des oligarques et des intérêts étrangers, le mépris des normes environnementales et démocratiques, et la transformation de l’Albanie en terrain de jeu pour milliardaires. Comme l’a résumé un militant : « L’Albanie n’est pas à vendre. » La présence de la famille Trump, symbole mondial du capitalisme prédateur et du népotisme, a donné une dimension internationale à la colère. Mais au-delà de Kushner et d’Ivanka, c’est le régime de Tirana qui est accusé de colonialisme intérieur : vendre le pays morceau par morceau à qui paie le plus, au détriment de ses propres citoyens.
Des manifestations immenses et un mouvement qui s’élargit, le régime revendique un projet moteur pour adhérer à l’UE
Les protestations ont rapidement dépassé le cadre environnemental. Dès les premiers jours de juin, des milliers de personnes convergeaient chaque soir vers le bureau du Premier ministre à Tirana. Le mouvement s’est étendu à Vlora, Durrës, Korçë, Shkodër, Fier et d’autres villes, ainsi qu’à la diaspora (New York, Berlin, Londres, Paris, etc.). Le 13 juin, 100 000 à 200 000 personnes manifestaient. Le 20 juin, le record a été battu avec plus de 250 000 à 350 000 participants selon les estimations et les images aériennes.
Le symbolisme des flamants roses est puissant : ces oiseaux migrateurs, menacés par le béton et la pollution lumineuse, incarnent la nature sauvage albanaise sacrifiée sur l’autel du profit. Des pancartes « Je ne veux pas d’une Albanie comme Dubaï », des flamants en polystyrène ou gonflables, des chants patriotiques et des marches nocturnes ont rythmé les soirées. Le mouvement est resté majoritairement pacifique, malgré quelques heurts avec la police ou des agents de sécurité privés.
Edi Rama a minimisé l’ampleur (« quelques milliers »), insulté les manifestants (« hajvan » – terme méprisant signifiant grossiers ou idiots –, comparés à des fascistes ou des extrémistes), et accusé une « guerre hybride » étrangère. Il défend le projet comme créateur d’emplois et moteur de l’adhésion à l’UE. Mais la rue lui répond : ce n’est pas du développement, c’est de la prédation.
Les revendications principales de la population albanaise
Au-delà de l’annulation immédiate du projet Sazan-Zvërnec, les manifestants ont synthétisé une plateforme en cinq points :
- Démission immédiate et sans condition d’Edi Rama et de son gouvernement.
- Gouvernement technique de transition non partisan pour 12 mois.
- Référendum sur des changements constitutionnels : limite de deux mandats pour le Premier ministre, réforme du code électoral et du financement des partis.
- Abrogation ou révision profonde des lois sur les zones protégées, le « Mountain Package », les investissements stratégiques et le patrimoine culturel, qui ont servi à brader le pays.
- Nouveau contrat social impliquant citoyens, experts et intellectuels, indépendamment des partis.
Les slogans révèlent une colère accumulée contre 35 ans de transition post-communiste marquée par la corruption, l’oligarchie et l’impunité. « Rama et Berisha en prison » cible les deux figures dominantes depuis la chute du régime communiste. « Nouvelle Albanie » exprime l’aspiration à rompre avec un système qui enrichit une minorité au détriment de la majorité.
Des militants écologistes comme Joni Vorpsi (PPNEA-BirdLife Albania) insistent : « Nous voulons l’arrêt total des constructions et le retrait des machines lourdes des zones protégées. Ce projet transformerait la région en un immense chantier de 10 à 15 ans, comme une nouvelle ville, détruisant un habitat magique pour les flamants, les tortues, les phoques moines et plus de 200 espèces d’oiseaux. » Denisa Kasa et Xhemal Xheri (militants PPNEA) dénoncent la loi sur les zones protégées qui « ouvre la porte à d’autres projets dans d’autres zones protégées ». Ermal Progni ajoute : « La catastrophe environnementale en cours insulte notre dignité de pays. »D’autres voix élargissent le propos. Oljam Dervishi (ONG Resu) : le projet crée un précédent fatal pour toutes les aires protégées. Jonida, manifestante : « On peut penser au tourisme d’élite plus tard, mais hors des zones protégées. On ne change pas les lois par corruption. J’espère que Rama démissionne. » Françeska Muço (société civile) : « C’est une protestation contre tout le système post-communiste et les modèles négatifs qu’il a normalisés. » Redi Muçi (député opposition) : « L’Albanie est devenue invivable pour les Albanais », avec la vie chère, les Airbnb et les resorts qui chassent les locaux.
Un littoral livré à la prédation capitaliste pour le tourisme de masse
L’affaire Sazan n’est pas isolée. Depuis des années, le littoral albanais – l’une des plus belles côtes d’Europe, épargné à l’inverse du littoral espagnol, italien ou français très largement victime de la spéculation capitaliste, avec ses plages vierges, ses lagunes et ses falaises – est livré à une urbanisation sauvage et prédatrice. Des constructions illégales ou semi-légales prolifèrent, souvent au profit d’oligarques locaux liés au pouvoir ou d’investisseurs étrangers. Des plages publiques deviennent privées, des zones humides sont asséchées, des écosystèmes fragiles bétonnés pour des resorts de masse ou de luxe.
Le modèle est clair, c’est celui de la prédation capitaliste : tourisme low-cost ou ultra-luxe qui profite à une minorité (promoteurs, hôteliers, intermédiaires), tandis que les populations locales subissent la pollution, la spéculation immobilière et la perte d’accès à la mer. Le sud (Saranda, Ksamil, Himara) a déjà été massivement transformé ; le nord et le centre suivent. Le projet Kushner accélère cette logique en ciblant une zone protégée et en bénéficiant de passe-droits légaux. Comme le dit un militant : « Partout où il y a des zones protégées, elles ne le sont plus. »Ce n’est pas du « développement durable ». C’est une extraction de rente foncière et naturelle, où l’État albanais joue le rôle de facilitateur pour le capital étranger, au détriment de la biodiversité et des générations futures.
On est bien au coeur ici de la logique impérialiste. Satellite de l’Union Européenne, l’Albanie est le débouché d’exportation des capitaux du centre impérialiste (Union Européenne et encore plus centralement les USA) qui y viennent pour y exploiter ressources naturelles et travailleurs, afin de faire gonfler leurs taux de profits.
Une population pauvre dans un pays « satellite » de l’UE au développement faible
L’Albanie reste l’un des pays les plus pauvres d’Europe. En 2026, le PIB par habitant avoisine 12 000-13 500 dollars nominaux, soit environ 35 % de la moyenne européenne. La croissance, autour de 3,5-4 % ces dernières années, ralentit et repose un peu sur le tourisme, la construction et essentiellement sur les transferts de la diaspora. Le chômage officiel est autour de 8-9 %, mais le chômage des jeunes dépasse 21 %, et l’émigration massive vide le pays de sa main-d’œuvre qualifiée (la population a chuté de 14 % depuis 2011 : illustrant comme dans bien des pays de l’Est le terrible bilan capitaliste).
La pauvreté touche plus de 23 % de la population selon les seuils supérieurs (et bien plus selon des mesures relatives). Les salaires restent bas par rapport au coût de la vie, surtout dans les villes. Les services publics (santé, éducation) sont dégradés. Beaucoup d’Albanais travaillent dans l’informel . Comme le résume une manifestante : « Les soins de santé sont horribles, la vie ici est très chère par rapport aux salaires. On n’en peut plus. »Ce modèle économique, promu par le gouvernement Rama comme « succès » de l’intégration européenne, est en réalité fragile et inégalitaire.
L’Albanie est un satellite de l’UE : candidate à l’adhésion, base arrière de l’achèvement du morcellement la Yougoslavie permettant d’installer une énorme base militaire américaine au Kosovo, elle dépend des fonds européens, des investissements étrangers et du marché unique, sans avoir développé une base industrielle solide, une productivité élevée ou une économie diversifiée. Le tourisme de masse et les grands projets immobiliers créent des emplois précaires et saisonniers, tandis que l’essentiel des richesses s’évadent sous formes de profits étrangers. La corruption et la capture de l’État par des réseaux oligarchiques empêchent un développement inclusif.
Des militants syndicaux et écologistes le disent clairement. Olsi Nika, biologiste ayant œuvré pour le parc national de la Vjosa : ce n’est pas seulement contre Kushner, mais contre des décennies de négligence des normes environnementales et de corruption politique. Arlind Qori (Lëvizja Bashkë) : « Le projet Kushner est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase des injustices. Les gens en ont marre du système oligarchique et d’un Premier ministre qui se comporte comme le propriétaire du pays. » Kaltrina Hyka (Eco Albania) dénonce le manque de transparence et de responsabilité envers la population
La Révolution des Flamants Roses n’est pas qu’une réaction à un projet immobilier. Elle exprime le refus d’un modèle capitaliste où l’État albanais traite son territoire et sa population comme des ressources exploitables par des élites locales et des capitaux étrangers (qu’ils soient américains, du Golfe ou européens). En révélant la collusion entre le pouvoir de Tirana et des intérêts comme ceux de la famille Trump, elle expose la nature coloniale d’un régime qui sacrifie la souveraineté populaire et l’environnement pour des fausses promesses de croissance illusoire pour le peuple les profits étant exclusivement captés par les milliardaires étrangers .Les manifestants ne demandent pas seulement l’arrêt d’un chantier : ils exigent un changement de paradigme. Une Albanie souveraine, sous contrôle populaire, qui protège ses trésors naturels, qui rende la vie digne à ses citoyens, qui rompe avec la prédation foncière et le clientélisme. Que ce mouvement aboutisse ou non à la démission immédiate d’Edi Rama, il a déjà marqué l’histoire : l’Albanie n’est plus silencieuse. Les flamants roses ont réveillé une nation et sa nécessité de souveraineté nationale pour impulser une politique sociale, démocratique, écologique.





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