
Le 23 juin 2026, la République française rend un hommage solennel à Marc Bloch en l’introduisant au Panthéon, aux côtés de son épouse Simonne. Annoncée par le président Emmanuel Macron en novembre 2024 à l’occasion du 80e anniversaire de la Libération de Strasbourg, cette panthéonisation célèbre à la fois l’historien cofondateur de la revue Annales, le soldat des deux guerres mondiales et le résistant exécuté par la Gestapo le 16 juin 1944 à Lyon. Elle intervient près de 82 ans après sa mort et témoigne d’une reconnaissance très tardive mais nécessaire pour un intellectuel dont la lucidité sur l’analyse des raisons du choix de la défaite de 1940 reste d’une brûlante actualité.
Dans L’Étrange Défaite, témoignage rédigé à chaud en 1940 et publié posthumement en 1946, Marc Bloch ne se contente pas d’analyser les erreurs militaires et tactiques de la campagne de France. Il dénonce avec courage et vigueur les causes profondes et structurelles de l’effondrement. Pour lui, la défaite n’est pas seulement « étrange » par sa rapidité ; elle révèle les failles d’une société française gangrenée par ses élites dirigeantes, des responsables politiques et militaires plus soucieux de préserver leur ordre social que de défendre la République. Bloch, Juif assimilé et patriote farouche, pointe déjà les responsabilités de ceux qui, par lâcheté ou calcul, ont ouvert la voie à la collaboration, faisant le choix du fascisme. Dans un article anonyme publié en avril 1944 dans Les Cahiers politiques, peu avant son arrestation, il va plus loin : « Le jour viendra […] où il sera possible de faire la lumière sur les intrigues menées chez nous de 1933 à 1939 en faveur de l’axe Rome-Berlin pour lui livrer la domination de l’Europe en détruisant de nos propres mains tout l’édifice de nos alliances et de nos amitiés. » Ces lignes constituent un appel pressant à dévoiler les complicités et les choix pro-allemands d’une partie des élites françaises avant même l’Occupation.

C’est précisément cet appel que l’historienne Annie Lacroix-Riz a entendu et auquel elle a répondu de façon magistrale dans son ouvrage majeur, Le Choix de la défaite. Les élites françaises dans les années 1930 (Armand Colin, 2006 ; réédition revue et augmentée en 2010, puis édition de poche en 2024). S’appuyant sur une masse impressionnante d’archives françaises, allemandes, britanniques et américaines, Lacroix-Riz démontre que la défaite de 1940 n’a pas été subie passivement. L’historienne, en revenant aux sources établie les faits : les élites économiques, financières, industrielles, politiques et militaires ont, dès les années 1930, « choisi » la défaite pour en finir avec le Front populaire, écraser le mouvement ouvrier et s’accommoder d’un ordre nouveau inspiré des régimes fascistes. Leur volonté de préserver leurs intérêts de classe prime, à nouveau, sur la défense nationale, conduisant à des manœuvres en faveur d’un rapprochement avec le Reich. Le choix du fascisme face à la montée du communisme. Son travail prolonge directement celui de Marc Bloch : là où l’historien résistant appelait à éclairer les intrigues, Lacroix-Riz apporte les pièces du dossier, nomme les responsables et reconstitue les réseaux de connivence qui ont rendu possible la collaboration économique et politique de Vichy.
Le livre a rencontré un succès d’audience et de diffusion considérable. Réédité à plusieurs reprises, il a touché un public large et exigeant, au-delà des cercles universitaires, dans les milieux attachés à une histoire osant affronter le long travail d’analyse des sources pour établir les faits historiques. A l’inverse d’une certaine histoire de cours, aux conclusions écrites d’avance servant tout à la fois les puissants et les trajectoires des jolies carrières qu’ils peuvent offrir à qui leur construit une histoire contemporaine sous influence. Ses analyses, nourries de références précises, ont circulé largement, y compris en format poche, et continuent de susciter débats et réflexions sur les responsabilités des élites dans les heures sombres de la France. C’est bien en raison du sérieux de son travail universitaire qu’Annie Lacroix-Riz est frappée par une censure tenace et multiforme. Black-out quasi total dans la grande presse et les médias dominants, ostracisme académique systématique et systémique, silence ou dénigrement dans certaines revues spécialisées inversement proportionnel aux refus de confronter arguments contre arguments et sources à l’appui les thèses qu’elle a démontré : ses travaux sont marginalisés ou ignorés par l’institution historique officielle. Des tentatives de musellement institutionnel ont même été signalées, notamment lors de ses recherches sur la collaboration économique ou l’implication de certains acteurs dans le commerce du Zyklon B. Cette répression, loin d’être anodine, révèle la difficulté pour la mémoire officielle forgée par les rapports de domination actuel qui demeure ceux de ce système capitaliste qui a générer le nazisme, le fascisme et l’a collaboration d’accepter une mise en exergue historique du rôle joué par les puissances d’argent et les élites dirigeantes dans la défaite et l’Occupation. Elle témoigne d’une politique de mémoire totalement marqué par le refus d’affronter pleinement les continuités entre les années 1930 et le régime de Vichy, une histoire officielle loin de l’histoire scientifique qui est chaque jour d’avantage tournée vers une bataille idéologique, celle de la criminalisation du communisme, accompagnant de facto la dédiabolisation de l’extrême droite et pavant la voix à la réhabilitation des collaborateurs et des nazies.
L’entrée de Marc Bloch au Panthéon constitue donc bien plus qu’un hommage posthume. Elle offre l’occasion de réaffirmer l’exigence de vérité historique que Bloch lui-même formulait au péril de sa vie. En prolongeant son combat par une documentation rigoureuse, Annie Lacroix-Riz incarne cette exigence. La dénoncer ou la réduire au silence, c’est trahir l’esprit même de l’historien résistant que la République s’apprête à honorer. La mémoire nationale gagne à rester vivante, critique et ouverte aux voix qui, malgré l’adversité, refusent l’oubli et la complaisance.
une mémoire qui doit interpeler politiquement alors que le même président qui officiera l’entrée au Panthéon de Marc Bloc est celui qui, les mêmes causes produisant les mêmes effets, impulse un défilé ce 14 juillet 2026 sur les Champs Elysées de bataillons « ukrainiens » armés par l’OTAN sur le front de l’Est en Ukraine qui célèbrent ouvertement les collaborateurs du IIIe Reich en Ukraine et arborent pour insigne des symboles directement issus de la division SS Das Reich…
« l’étrange défaite » de March Bloch :
CONFÉRENCE CAFÉ MARXISTE – SAMEDI 27/06 – 14h à 16h – à la Commune Libre d’Aligre, 75012 Paris. Panthéonisation de Marc Bloch : l’enterrement d’un historien résistant – avec Annie Lacroix-Riz. Depuis une quinzaine d’années, l’historien-résistant Marc Bloch est vénéré par des historiens muets sur ses écrits clandestins, cœur de sa Résistance. Il a, entre L’étrange Défaite et l’article écrit peu avant son assassinat par la Gestapo (juin 1944), compris le complot ourdi contre la République et contre la Nation par les hauts militaires, principaux coupables selon lui, « les politiciens comme Laval, les journalistes comme Brinon, les hommes d’affaires comme ceux du Creusot, les hommes de main comme les agitateurs du 6 février ». Que voulait dire le grand médiéviste mué en historien « du temps présent » en tranchant, dès l’automne 1940 : « En 1940, Bazaine a réussi »? C’est de ce constat de Marc Bloch, caché par sa panthéonisation-neutralisation, qu’on traitera.



![Grands récits : peut on encore croire au progrès ? [ le débat en vidéo – café marxiste ]](https://www.initiative-communiste.fr/wp-content/uploads/2026/06/20260621-grands-recits-progres-cafemarxiste-120x86.jpg)