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Accueil articles 2-lutte des classes et renaissance communiste

54e congrès de la CGT : entretien exclusif avec Jean-Pierre Page.

31 mai 2026
Temps de lecture12 mins de lecture
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Alors que s’ouvre ce1er juin 2026 à Tours le 54e congrès confédéral de la CGT, Initiative communiste a demandé à Jean-Pierre Page, ancien responsable du département international de la CGT et de la direction nationale de ce syndicat, de donner son analyse sur l’évolution du syndicalisme français. Il est l’auteur d’un livre remarqué : CGT : pour que les choses soient dites!

Initiative Communiste : Il y a trois ans, le congrès de la CGT a été très houleux et la direction réformiste sortante a été fortement contestée, notamment Martinez. Alors que la ligne de la CGT ne semble pas avoir vraiment bougé, que l’année syndicale 2025/26 a été singulièrement atone, comment expliques-tu que l’on ne voie guère monter au créneau l’opposition de classe qui avait été très visible il y a trois ans ?

Jean Pierre Page : Il est un fait que le 53e Congrès avait mis en évidence de manière révélatrice de nombreux clivages au sein de la CGT. Je veux rappeler, ce que l’on oublie souvent, que le Congrès confédéral de la CGT est le congrès des syndicats d’entreprises et non celui des structures de la CGT. Il est important d’en tenir compte pour comprendre où en est celle-ci.

Ces désaccords étaient à la fois l’expression forte de délégués de syndicats de voir maintenue une orientation de lutte de classes indépendante, c’est à dire des principes d’organisation, une identité et une orientation anticapitaliste et anti-impérialiste. Cette volonté faisait face à une direction confédérale arcboutée sur la vision d’un réformisme syndical eurocompatible privilégiant dorénavant le dialogue social et la gestion de la crise. Pour bien apprécier ce changement qualitatif, il faut rappeler que les directions confédérales qui se sont succédé ont cherché à imposer depuis plus de vingt ans un recentrage baptisé « syndicalisme rassemblé », mais sans grand succès. À la fin de son mandat, Louis Viannet m’avait dit un jour entre quatre yeux pour justifier un aggiornamento dans la CGT: «nous ne resterons pas le dernier carré ». Le 53e congrès apporta une autre réponse. Ce changement se concrétisa pour la première fois, dans la longue histoire de la Confédération, par le rejet majoritaire du rapport d’activité présenté par le secrétaire général. Ce dernier fut mis en minorité.

Pour la première fois également, un vent de résistance assumée et crédible des délégués ouvrait par le contenu des propositions une alternative à la dépolitisation et aux nombreux ralliements sur bien des plans impulsés par la direction confédérale. On assistait à une réappropriation de l’organisation par les militants eux-mêmes. Évidemment, l’important mouvement revendicatif sur les retraites avait joué un rôle.

Pour ma part, je pense que le rapport des forces qui s’est manifesté à l’occasion de ce 53e congrès aurait dû connaître des prolongements et servir de point d’appui pour permettre une offensive et des mesures d’organisation permettant que la CGT fasse le choix d’une stratégie de confrontation et de rupture avec les orientations réactionnaires de l’adversaire de classe. Cela exigeait une orientation permettant de fédérer et coordonner les luttes, de les mutualiser sur la durée, de donner du sens à la confédéralisation. L’objectif étant de réaliser un tous ensemble permettant, interprofessionnellement, de bloquer le pays. Cela supposait surtout l’élection d’une autre direction confédérale. C’est là, à ce stade, que le 53e congrès n’alla pas à son terme. Les manœuvres d’appareil, les petits arrangements politiciens au sein de la direction, le manque de courage ne permirent pas d’aller au bout de ce qui était nécessaire et souhaité par les délégués.

Par ailleurs la mise à l’écart de plusieurs camarades dirigeants d’organisations très représentatives de la CGT et la recherche de compromis entre les factions réformistes permirent de faire élire une nouvelle direction mais avec à sa tête Sophie Binet, la dirigeante de l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens (UGICT) CGT, dont les antécédents politiques ne furent pas sans indiquer dès le départ une volonté de  mise en œuvre concrète et définitive de ce ralliement au syndicalisme réformiste dominant en Europe sous l’égide de la Confédération européenne des syndicats (CES). Quelques jours plus tard, au Congrès de la CES, Sophie Binet prononça un discours d’allégeance au syndicalisme européen. Il est  regrettable que trop de militants n’aient toujours pas pris connaissance de cette intervention pourtant très éclairante. Fait significatif, on se souvient que les délégués à ce congrès de la CES réservèrent une « standing ovation » à Ursula von der Leyen.

Ces différents événements et le manque d’initiatives s’appuyant sur ce qu’avait signifié le 53e Congrès ne permirent pas de déboucher sur les prolongements nécessaires. Cela explique pour partie ce qu’a été le rôle de la CGT tout au long de ces trois dernières années, avec une confédération totalement arrimée à une intersyndicale dominée par la CFDT.

Depuis, des militants craignant une perte définitive de cohésion et d’unité se réfugièrent dans leur pré-carré. il aura fallu se contenter d’un syndicalisme CGT dans le style des « influenceurs », fait des buzz de la secrétaire générale. Aujourd’hui, dans les textes préparatoires du 54e congrès, il n’est plus question de lutter contre le capitalisme mais de se mobiliser contre l’internationale de l’extrême droite incarnée selon Sophie Binet par Trump, Poutine et Xi Jinping.

Malgré la poursuite de ce recentrage, les luttes se sont poursuivies dans de nombreuses entreprises et cela malgré une répression antisyndicale sans précédent, mais par contre sans perspectives véritables, confédéralement parlant. C’est pourquoi  je veux souligner l’importance d’une des plus remarquables de ces luttes, qui est celle des travailleurs d’Arcelor Mittal à Dunkerque avec leur mot d’ordre anticapitaliste clair: «On peut faire du métal sans Mittal »

Initiative Communiste : Comment se fait-il, selon toi, alors que Macron et l’UE mettent en place une économie de guerre continentale dans le but de faire la guerre à la Russie (avec d’énormes dangers pour le peuple de notre pays), comment se fait-il que la direction confédérale s’en tienne à des revendications purement économiques alors qu’à court terme, c’est la vie des travailleurs qui est menacée ?

https://www.youtube.com/watch?v=q-cSx-qBpvk

Jean-Pierre Page : Comme je viens de le rappeler, la direction de la CGT a renoncé à mettre en question cette économie de guerre voulue et imposée par Macron et l’Union européenne sous la houlette de Trump et de l’OTAN. Le combat pour la paix est depuis longtemps lettre morte dans la CGT. Sa critique est restée et demeure à la surface des choses, alors que cette politique de Macron comme du patronat est une stratégie de destruction sociale au seul bénéfice de l’oligarchie. Elle est faite de restrictions, de violences sociales, de reculs dans de nombreux domaines comme ceux des services publics, ce à quoi il faut ajouter la poursuite de la casse industrielle de nos plus importants fleurons, le chômage de masse qui fait des ravages, la pauvreté qui devient endémique, un pouvoir d’achat en berne pendant que les dividendes versés aux actionnaires atteignent des sommets. Dans ce contexte, les incantations de Sophie Binet ne masquent plus les renoncements. Toute la « stratégie » confédérale – si tant est que l’on puisse parler de stratégie – est déterminée par les décisions de l’intersyndicale donc par la CFDT. L’intersyndicale a pour finalité de maintenir les illusions du dialogue social. On se souvient du conclave de Bayrou sur les retraites, aboutissant à la neutralisation de l’action des syndicats sur l’enjeu décisif des retraites et la destruction de notre système social. On connaît donc les résultats de cette politique qui ouvre d’ailleurs un boulevard à l’extrême droite, comme c’est le cas dans la plupart des pays européens. Le vote Macron revendiqué par la direction de la CGT y aura contribué. 

Par ailleurs, il faut bien admettre une certaine cohérence entre l’impuissance syndicale et le soutien aux principes d’une défense européenne commune en particulier sur l’Ukraine malgré le prix exorbitants imposé au monde du travail. D’ailleurs, comment ne pas constater que la CGT soutient un discours russophobe qui reprend les thèmes les plus éculés de la justification d’une confrontation à laquelle il faut se préparer avec la Russie? Dois-je rappeler ici que la CGT, tout comme la CFDT, soutient financièrement la confédération ukrainienne KVPU de Mikael Volynets, un de ces pseudo dirigeants syndicaux associés à l’organisation néo-nazie Azov soutenu internationalement par la Confédération syndicale internationale (CSI), l’AFL-CIO et le National Endowment for Democracy (NED), cette couverture de la CIA?

Ces nombreuses compromissions syndicales ont évidemment un prix. Il est payé par les travailleurs et leurs familles. 

[ Avis Ouvrier ] 54e congrès de la CGT : dans la triste continuité de l’ère Martinez, un document d’orientation qui acte le renoncement ?

Initiative Communiste : Que peuvent faire les syndicalistes de lutte pour que la CGT retrouve le chemin victorieux qui fut le sien en 36, 45 ou 68, celui d’un franc engagement anticapitaliste, antifasciste et anti-impérialiste, tout en associant la défense de la paix, celle du progrès social et celle de la souveraineté de notre pays?

Jean-Pierre Page : Il faut que les forces vives de la CGT se réapproprient leur CGT. Pour ce 54e congrès, bien des voix et contributions de fédérations comme celle des industries chimiques (FNIC), d’UD et surtout de syndicats d’entreprises comme de militants se font entendre. C’est une bonne chose, mais mesurons bien le niveau des enjeux. Ainsi, il s’agit de savoir si le syndicalisme de lutte de classes incarné historiquement par la CGT continuera à exister au soir du congrès.

Le projet de la direction confédérale de « Maison commune » avec la FSU, afin de faire émerger un grand pôle syndical réformiste euro-compatible dans notre pays est plus que jamais à l’ordre du jour. Les institutions européennes, le patronat, les gouvernements et plusieurs partis politiques ont toujours considéré que le syndicalisme français était une sorte d’anomalie en Europe, qu’il fallait régler, compte tenu de l’influence de cette CGT de lutte de classes. Ils veulent depuis longtemps y mettre bon ordre. C’est aussi le choix de S. Binet et de dirigeants de la CGT. Il faut faire échec à ce projet qui mettrait en cause l’identité de la CGT patiemment construite depuis plus de 130 ans, ses principes, et encouragerait plus encore la professionnalisation du syndicalisme.

Pour cela il faut partir d’en bas, depuis le lieu de travail, là où se manifeste la contradiction capital/travail. Cela doit se faire par le débat et l’action. De nombreuses forces existent, elles doivent s’unir et se rassembler, s’exprimer ensemble dans la CGT chaque fois que nécessaire, trouver des formes d’organisation. Comme ce fut le cas en d’autres périodes de la vie de la CGT, quand les syndicalistes révolutionnaires firent preuve de détermination et de responsabilité face aux dirigeants faillis de la Confédération comme Jouhaux  qui avaient fait le choix de l’union sacrée. Il n’y a de fatalité en rien. Le 54e congrès est une nouvelle étape, il y en aura d’autres. Pour ma part j’ai confiance. Toute la question étant d’être capable de se hisser à la hauteur des enjeux et de prendre les décisions nécessaires en conséquence.

En tant qu’ancien responsable du département international de la CGT, comment juges-tu l’action de la CGT au sujet de Cuba?

La CGT, jusqu’à l’élection de Bernard Thibault en 2000, s’était toujours fait un point d’honneur à organiser tout ce qui était possible pour soutenir la Centrale syndicale cubaine (CTC),  celle du révolutionnaire Lazaro Pena, un des fondateurs de la FSM. Tous les secrétaires généraux de la CGT à la tête d’importantes délégations participaient régulièrement aux congrès de la CTC, se rendaient sur place en différentes occasions, se concertaient avec la Centrale cubaine sur l’avenir du syndicalisme international de lutte de classes et bien sûr contribuaient à impulser la solidarité matérielle et politique avec la grande ile. Des bateaux pour Cuba aux contributions matérielles et financières des syndicats d’entreprises, des UL, UD, Fédérations, des jumelages comme celui de ma propre UD du Val de Marne avec la CTC de Santiago, la participation de militants de la CGT au travail volontaire faisait dire à nos camarades cubains que le soutien de la CGT était internationalement et de loin le plus important. 

Europe des luttes sociales et pacifiques : Italie, Belgique, Allemagne… et nous, et nous, et nous ?

À partir du congrès de Strasbourg, adhésion à la CES et à la CSI oblige, ce fût quasiment le choix de la rupture avec Cuba et la CTC. On assista même à une chose incroyable, à  l’occasion d’un congrès de la CTC. La déléguée de la CGT qui était une collaboratrice sans responsabilité et non membre de la direction confédérale participa de manière totalement irresponsable à des rencontres aux côtés de la représentante de la CGIL italienne à des réunions avec ce que l’on appelle « la dissidence » cubaine, dont les liens politiques et financiers avec la représentation des intérêts US étaient et sont connus.

L’action de nombreuses organisations de la CGT indépendamment des positions de B.Thibault et de la direction confédérale ont toutefois permis de faire échec à cette volonté de remise en cause des liens d’amitié et de solidarité traditionnels entre la CGT et la CTC. Par la suite, une certaine correction fut mise en œuvre confédéralement; on le doit aux militants, elle se poursuit, mais avec des limites. Ainsi au delà des déclarations de principes, la direction confédérale n’anticipe pas et n’organise pas vraiment les initiatives, les mobilisations nécessaires et la mutualisation des moyens, par exemple pour le transport de la solidarité malgré le très grand nombre d’actions organisées par les structures de la CGT en faveur des travailleurs cubains et de la CTC. Il serait par exemple nécessaire de se concerter y compris avec d’autres syndicats  en Europe pour être plus fort dans le démarchage de navires pouvant transporter les containers de la solidarité. De nombreuses organisations de la FSM en Europe sont mobilisés en ce sens, en Italie, en Espagne, en Grèce. Il en va de même quant au soutien politique.

Certes, il ne faut pas sous estimer ou négliger ce qui se fait, mais voyons bien à quel niveau il faut hisser la bataille compte tenu du blocus renforcé et des provocations de l’administration US, du fanatisme anticubain de Trump et Marco Rubio. Plus que jamais face aux risques d’intervention militaire et d’ingérence, nous devons nous tenir aux côtés de Cuba socialiste et de son peuple héroïque. De cette manière nous ferons la différence avec ceux qui, les bons sentiments en bandoulière, oublient trop vite que la pression politique décisive, c’est en France qu’il faut d’abord l’exercer contre ce pouvoir qui demeure le vassal des États-Unis au même titre que le sont les institutions européennes.


Tags: 53e congrès de la cgt54e congrès de la CGTCESCFDTCGTcongèrs de la CGTentretienJean-Pierre PageLutte des classessyndicalismesyndicalisme de luttesyndicalisme rassemblésyndicat
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