Robert Schuman un homme de paix ? Vous voulez rire ! – par Jean Pierre Combe

par Jean-Pierre Combe

L’Agenda de la Paix de 2 018, dans sa page du 16 mai, cite la déclaration faite par le 9 mai 1 950, et que voici :

« La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent. La contribution qu’une organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques. En se faisant depuis plus de vingt ans le champion d’une unie, la France a toujours eu pour objet essentiel de servir la paix. »

Cette citation illustre un court article par lequel son auteur présente tout à la fois Robert Schuman comme un militant pacifiste et l’unification de l’Europe comme le moyen d’assurer durablement la paix.

En lisant cet article, je me suis demandé quels romans de fiction avaient pu séduire son auteur au point de lui faire prendre le faux pour le vrai, le chef ( re )constructeur de l’Empire européen Robert Schuman pour un homme de paix, et l’unification étatique de l’Europe comme un moyen sûr d’assurer la paix !

Il faut pour cela qu’il ignore tout, mais vraiment tout, de la vie réelle qui fut la nôtre au lendemain de la Libération de 1 944, et des véritables évènements qui l’ont marquée !

Depuis des décennies en effet, le premier souvenir de 1944-1 945 qui revient aux survivants, et qu’ils transmettent à leurs enfants est celui d’une fête très amère et très triste : très triste à cause, évidemment, de la mort des nôtres ; mais déjà montait l’amertume, à cause des bruits qui nous parvenaient presque en même temps que la nouvelle de la capitulation allemande. Selon ces bruits, les services secrets et les Etats-majors américano-britanniques s’efforçaient de relancer la guerre en intégrant les restes des armées hitlériennes dans leurs armées, afin de reconquérir les territoires soviétisés par la Révolution de 1 917 à 1 922 et d’y détruire le socialisme, c’est-à-dire, d’y rétablir le capitalisme. De devoir bientôt constater en outre l’incroyable impunité et le retour en activité économique et politique de personnages qui avaient collaboré à un très haut niveau avec l’occupant, au point de s’être rendus coupables de haute trahison, rendait l’amertume insupportable.

J’ai su plus tard que les bruits concernant le renversement des alliances étaient fondés, que des contacts discrets et au plus haut niveau avaient eu lieu entre l’Etat-major hitlérien et les Etats-majors britanniques et américains, aboutissant à la signature, le 7 mai 1 945 à 2 heures 41 à Reims, d’un acte qui aurait pu passer pour un acte de capitulation séparée si la délégation soviétique, informée en toute dernière extrémité, n’avait pu rejoindre le lieu de la signature.

Qui était Robert Schuman ?

Qui était Robert Schuman ? Dans son ouvrage aux origines du carcan européen ( 1900-1960 ), publié par les éditions DELGA en 2 016, Annie Lacroix-Riz présente une relation très documentée de sa carrière, que je résume ici :

Robert Schuman est né sujet allemand en 1 886 ; il accomplit toutes ses études scolaires et universitaires dans l’empire allemand ( le Deuxième Reich ) ; en 1 914, il est mobilisé dans un service auxiliaire de l’armée impériale ( la Reichswehr ) ; en 1 915, il est détaché dans l’administration civile à Boulay-Moselle. Jusqu’en 1 918, il a vécu comme un bon sujet allemand catholique et loyal à l’Empereur ( Guillaume 2 ), tenant d’une Europe vaticane principalement appuyée sur l’Allemagne. Selon un de ses biographes ( Roth ), aucun membre de sa famille n’a jamais opté pour la France.

Aussitôt que Robert Schuman fut devenu français, les de Wendel et Seillières le mandatent pour une carrière politique impliquant de diriger en Moselle leur Action catholique lorraine ( ACL ) ; il est élu député dès 1 918 ; l’Action catholique lorraine est tout-à-fait comparable, pour son antimaçonnisme, son antilaïcité, son antisémitisme, son anticommunisme, et à partir de 1 936, son franquisme, aux ligues fascistes qui vont marquer l’entre-deux guerres.

Robert Schuman adhère dès leur fondation à deux des premières ligues fascistes ( la ligue des Droits du Religieux Ancien Combattant – DRAC, et la Fédération Nationale Catholique du général Castelnau – FNC ), soutient en Alsace le « Heimatbund » financé par le troisième Reich, soutient les séparatismes croates, allemands des monts Sudètes, etc… ; comme député, il pourfend les lois laïques, qu’il qualifie d’« infâmes » et attise sans cesse la question scolaire dans les trois départements revenus à la France en 1 918.

Il accompagne activement les complots que Philippe Pétain et ses complices fomentent contre la République, devient secrétaire d’Etat aux réfugiés dans le cabinet de Paul Reynaud le 21 mars 1 940 et le restera jusqu’au 13 juillet suivant.

Donc, Robert Schuman sert le gouvernement Pétain lorsqu’il adresse à l’Etat-major allemand une demande d’armistice, le 17 juin 1 940, ainsi que lorsque le traité d’armistice est signé, le 22 juin 1 940. Le 10 juillet 1 940, il vote, comme tous les siens ( 569 parlementaires contre 80 ), les pleins pouvoirs demandés par Pétain.

Le 13 juillet, ses mandants et protecteurs de Wendel adressent au chef d’Etat-major allemand un requête de économique dont la conclusion est : « Le but que nous nous proposons correspond entièrement aux vues du gouvernement allemand ».

En août 1 940, les autorités du Troisième Reich ont de nouveau annexé l’Alsace-Lorraine ; elles autorisent Robert Schuman à revenir en Moselle ; à partir de cette date, sa vie s’entoure d’un épais mystère qui dure deux ans. Il semble avoir été arrêté à Metz et assigné à résidence surveillée en Allemagne. Au début de 1 941, il aurait plaidé sa cause par lettres auprès des chefs hitlériens de Moselle, en les assurant n’avoir rien fait contre l’Allemagne ni contre le Deutschtum avant ou après 1 933, ainsi qu’en arguant de sa formation acquise dans les universités allemandes et de sa tendance naturelle au rapprochement et à la coopération pacifique, etc …

Ce mystère débouche en août 1 942 sur son arrivée à Lyon, où il est présumé « évadé » ou « réfugié » ; il participe alors à une institution créée dans le cadre de la politique de collaboration pétainiste par le groupement des chambres de commerce d’Alsace et de Lorraine ; un vice-président de cette institution est Hubert de Wendel.

Lors de la Libération, malgré tout ce passé et le mystère qui en cache une grande partie, Robert Schuman, tout comme le chef d’industrie et de presse Jean Prouvost, fut soustrait aux instructions diligentées par la Haute Cour de Justice et laissé en liberté ; le 15 septembre 1 945, il fit l’objet d’un non-lieu et entreprit alors une ascension vertigineuse : ministre des finances dans le gouvernement Ramadier après juin 1 946, il participe le 4 mai 1 947 à l’éviction des ministres communistes, ce grâce à quoi sont relancées les procédures judiciaires initiées jadis par le gouvernement de Philippe Pétain contre les Résistants, mais que la Libération avait arrêtées ; président du conseil des ministres le 24 novembre 1 947, il organise avec son ministre de l’intérieur Jules Moch la sanglante répression des grandes grèves ; ministre des Affaires étrangères de juillet 1 948 à septembre 1 952, ministre de la justice et garde des sceaux de février à décembre 1 955, président d’un « Mouvement européen » de 1 955 à 1 961, président de l’Assemblée européenne de 1 958 à 1 960. En 1 958, le général De Gaulle redevient président de la République : c’est lui qui met fin aux poursuites pétainistes relancées après juin 1 947 contre les anciens résistants.

Pendant toute cette période, Robert Schuman apparaît comme un agent de la grande bourgeoisie capitaliste attaché à refondre les organes du gouvernement politique de notre pays de telle manière qu’ils s’intègrent bien dans les organes du futur gouvernement européen eux-mêmes en chantier ; les principales caractéristiques de cette refonte ont été :

  • la substitution de l’hégémonie états-unienne à l’empire allemand sans préjudice de la domination économique du capital allemand sur toute l’Europe ;
  • le renforcement dans toute l’Europe de la répression policière et judiciaire de tous les mouvements populaires de libération qui avaient combattu les armées fascistes et nazies ;
  • l’encadrement de l’évolution des Etats restés capitalistes dans une intention d’hostilité guerrière à l’encontre de l’URSS et des autres pays socialistes, ainsi que dans une représentation de l’humanité fondée dans l’intégrisme catholique et la fidélité vaticane.

Pour quels motifs, à l’approche de la victoire, les Etats-majors anglo-américains ont-ils tenté en l’absence d’un représentant de l’URSS de signer avec celui du Reich nazi un document qui, en l’absence de la signature soviétique, aurait pu devenir un traité de paix séparée ?

Le fait est que la guerre avait multiplié la puissance de l’industrie des Etats-unis d’Amérique, et dans une moindre mesure de la Grande-Bretagne, en leur permettant de se débarrasser des machines et des technologies désuètes, ainsi que de serrer au maximum les contraintes matérielles et idéologiques dans leurs empires.

C’est encore un fait que, tant en Grande Bretagne qu’aux Etats-unis d’Amérique, la guerre avait renforcé les liens étroits tissés entre les « capitaines d’industrie » et les gouvernements : par ces liens, les plus puissants chefs d’industrie transmettaient à leurs gouvernements, et à leurs Etat-majors, la tentation qu’ils éprouvaient de conquérir les territoires de l’Est européen ; la première raison de cette tentation était évidemment la puissance donnée par la guerre au système militaro-industriel des Etats-unis d’Amérique ;

la deuxième raison était que la guerre avait produit sur l’économie de l’URSS, parce qu’elle était socialiste, des effets exactement contraires à ceux-là : les vingt-trois millions de morts étaient autant de femmes et d’hommes dans la force de l’âge et que rien ni personne ne remplacerait jamais ; les destructions dues à la guerre dans l’ouest de l’Union soviétique furent telles que la crise du logement qui en résultait dans toute l’URSS ne fut pas résolue avant 1 973, et qu’il a fallu y reconstruire de toutes pièces une industrie dans les territoires dévastés en y remontant d’urgence des machines démontées de l’Allemagne de l’est au titre de la réparation des dommages de guerre ; il faut noter que les territoires soviétiques dévastés étaient ceux où l’agriculture produisait le plus, et ceux où avait été développée l’industrie depuis l’empire des Tsars et jusqu’en 1 941 ( veille de l’invasion-surprise de l’URSS par les armées de la coalition nazi-fasciste ).

Au début de la guerre, l’Union soviétique avait heureusement accompli le véritable exploit de déporter dans l’Oural l’essentiel de l’industrie métallurgique située en Ukraine, puis de bâtir autour d’elle et en Sibérie une puissante industrie sidérurgique et métallurgique tournée vers la production d’armements ; mais les combats coûtaient cher en personnel et en matériel, et parvenue en Allemagne, l’armée soviétique devait combattre pour chaque mètre carré de terrain, pour chaque maison, pour chaque rez-de-chaussée, pour chaque cave ; au lendemain de la victoire, les tâches de la reconstruction de l’ouest de l’Union soviétique imposaient comme une urgence brûlante de bâtir une industrie de paix, ce qui nécessitait de reconvertir vers la paix une grande part de l’industrie de guerre, alors même que les femmes et les hommes nécessaires à toute production manquaient cruellement …

De sorte qu’une seule conclusion s’imposait aux synthèses de renseignements militaires que produisaient les services occidentaux d’espionnage les mieux informés : l’URSS arrivait au bout de tous ses efforts de guerre possibles, et ne pourrait continuer d’exister que dans la paix.

L’, une création belliqueuse pour défendre le système capitaliste et attaquer contre l’Union Soviétique

Des atouts de poids confirmaient la tentation anglo-américaine de continuer la guerre en renversant leurs alliances : les forces armées allemandes, aussi bien la Wehrmacht que la SS, n’étaient pas entièrement détruites : la cessation de toute défense contre les armées anglo-américaines après qu’elles eurent franchi le Rhin n’a pas seulement permis à celles-ci de parvenir en quelques jours et sans pertes sur l’Elbe, où avait été fixé le rendez-vous avec l’armée soviétique : elle a surtout permis à un certain nombre de régiments allemands de se rendre ; ces régiments n’ont en général pas été immédiatement désarmés.

L’impérieuse tentation ressentie par les capitaines d’industrie des Etats-unis et de Grande-Bretagne devait faire que les Etats-majors anglo-américains évaluent comme une intention du commandant suprême l’éventualité de repartir en guerre contre l’URSS en intégrant les restes des armées hitlériennes : le premier facteur de l’étude, le rapport des forces armées en présence, leur serait évidemment favorable, et défavorable à l’armée soviétique.

Les Etats-majors devaient alors examiner un autre facteur important dans toute guerre : l’état d’esprit des populations qui habitent les théâtres de la guerre envisagée, tous situés en Europe ; c’est là que le beau projet des capitaines d’industrie a capoté !

Les populations d’Europe en effet étaient opposées à toute reprise de la guerre ; leurs raisons étaient que beaucoup des membres des peuples de l’Europe connaissaient très bien la contribution majeure de l’Armée Rouge, puis de l’Armée Soviétique à la victoire sur l’empire nazi-fasciste ; que dans l’ouest européen aussi, on avait un besoin vital de reconstruire en paix les pays dévastés, plutôt que d’ajouter les dévastations aux dévastations, et l’injustice profonde au malheur !

Les bourgeoisies européennes elles-mêmes avaient été diversement affectées par la guerre, par l’action de leurs gouvernements alliés à l’empire nazi-fasciste et par leur participation à son effort de guerre : si la bourgeoisie franquiste espagnole en sortait sans grand dommage, la bourgeoisie italienne avait sauvé les meubles en mettant fin au gouvernement de Mussolini remplacé par le comte Ciano.

Avant-guerre, la solidarité capitaliste avait porté les plus puissants chefs de la bourgeoisie financière et industrielle française vers une coopération aussi étroite que possible avec leurs collègues allemands et s’était encore resserrée lorsque ceux-ci ont revêtu l’uniforme des dignitaires de la SS ; à l’approche de la défaite du Troisième Reich, la solidarité capitaliste s’approfondissant et s’étendant vers le niveau mondial, la grande bourgeoisie française passait progressivement sous l’égide ( sous le bouclier ) de la grande bourgeoisie états-unienne ; ce faisant, elle ne renonçait pas à gouverner notre pays.

Mais la bourgeoisie française s’était divisée ; pendant que ses membres économiquement les plus puissants se compromettaient gravement dans la kollaboration avec l’empire nazi, quelques-uns sauvaient leur honneur en préférant suivre le général De Gaulle jusque dans la « belle et bonne alliance » avec l’Union soviétique.

Divisée avant-guerre, la bourgeoisie britannique s’était regroupée derrière Winston Churchill, sauvegardant sa discipline de classe afin de sauver l’empire de Sa Majesté, c’est-à-dire son empire colonial.

Quant aux bourgeoisies allemande et autrichienne, privées du bouclier de leurs Etats, elles ne pouvaient plus se refaire que sous la protection du plus puissant de leurs alliés naturels, la bourgeoisie capitaliste des Etats-Unis.

L’autorité des bourgeoisies européennes sur les peuples de leurs pays était donc diversement et gravement compromise …

Pour toutes ces raisons, les services d’espionnage états-uniens et britanniques ont estimé que les populations européennes s’opposeraient partout, à des degrés divers, à une nouvelle guerre dont le but serait de détruire le pays qui avait supporté l’effort principal dans la guerre contre le nazi-fascisme : en France, la puissance du mouvement progressiste issu de la Résistance est attestée par les résultats électoraux obtenus par le parti communiste français lors des élections politiques qui ont suivi la Libération de notre territoire, par la persistance de ces résultats après la démission du général De Gaulle ( janvier 1 946 ) et pendant quelques années ensuite, ainsi que par le retentissement de l’appel à la création d’un grand mouvement pacifiste lancé en 1 947 par dix résistants français de grand renom et par l’immense mobilisation populaire au sein de ce mouvement.

Dans les autres pays d’Europe, divers mouvements d’opinion prenaient des orientations progressistes, notamment celle de défendre la paix ; la défense de la paix prit bientôt la force d’un mouvement mondial, comme le confirme le succès que nous pouvons aujourd’hui considérer comme extraordinaire de la campagne de signatures au bas de l’Appel de Stockholm contre la bombe atomique.

Tout cela était évidemment observé de semaine en semaine par les états-majors occidentaux pour évaluer l’attitude négative qui serait celle des peuples d’Europe et notamment du peuple de France, en cas de relance de la guerre contre l’URSS ; au mieux, les peuples ralentiraient les mouvements des troupes au point de condamner toute offensive à l’échec, et au pire, ils les immobiliseraient complètement ; aucun général ne peut envisager de faire la guerre dans de telles conditions.

Il fallait d’abord rétablir la discipline capitaliste dans les territoires européens ; tel était l’objet du Plan Marshall, qui fut aussi le moyen politique d’une première tentative de reconquête énonomique des pays libérés par l’Armée soviétique ou avec son aide ( Bulgarie, Roumanie, Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne, Yougoslavie ).

Aux origines de l’Union Européenne

Le Plan Marshall fit l’objet d’une grande campagne de propagande dans toute l’Europe occidentale et centrale ; cette campagne flamboyante avait deux effets : obtenir l’adhésion des gouvernements aux termes d’échanges tout-à-fait inégaux du Plan Marshall, et masquer les premières mesures d’élaboration de l’empire occidental, qui étaient clandestines ; l’élaboration de cet empire aux vues et au su du public était impossible tant que les peuples éprouvaient de la gratitude envers l’ennemi désigné ; les maîtres du capitalisme devaient donc d’abord réprimer cette gratitude et faire naître la haine de l’URSS, tout en encadrant fermement les populations.

S’est alors développée dans chacun des pays d’Europe occidentale une intense propagande visant à créer l’illusion d’une menace soviétique et communiste pesant sur chacun de ces pays ; il fallait donner à cette illusion une dimension telle qu’elle justifie l’élaboration prochaine d’un Etat capitaliste encadrant l’Europe occidentale, et ayant vocation à encadrer l’Europe entière ; il fallait aussi masquer aux yeux des peuples l’élaboration des premières structures de cet Etat.

En premier lieu, cette campagne définissait le croquemitaine :

  • elle reprenait et intensifiait le dénigrement de l’URSS que les partis bourgeois développaient avant-guerre, en mettant une très lourde emphase sur la transfiguration des soviets en organes de pouvoir de la dictature personnelle de Staline ;
  • elle relatait de façon mensongère les évènements qui avaient lieu dans les pays qui refusaient d’adhérer au Plan Marshall ( Tchécoslovaquie, Roumanie, Hongrie, Pologne, Bulgarie )
  • elle caricaturait les partis communistes en décrivant faussement leurs principes de fonctionnement :
  • elle interprétait le centralisme démocratique comme un principe d’obéïssance au chef,
  • elle interprétait le matérialisme dialectique comme une forme de jésuitisme ;
  • elle niait absolument l’indépendance des partis communistes, faisant d’eux autant de services extérieurs de diable sait quel ministère du gouvernement soviétique.

En second lieu et au moins en France, cette campagne étendait la définition du croquemitaine, en accusant toutes les associations et autres organisations démocratiques de notre pays de dépendre organiquement du parti communiste français, et donc, d’être autant de services extérieurs de ministères soviétiques ; il suffisait pour subir cette accusation que des communistes soient membres de ces associations ou organisations, et que l’un de ces communistes soit élu dans son bureau ; cela visait :

  • parmi les mouvements de résistance : la CGT, le Front national ( celui de la Résistance ), les FTP-F et FTP-MOI ;
  • dans le mouvement ouvrier : Tourisme et Travail ;
  • dans le mouvement pacifiste : l’ARAC, les associations d’amitié avec les peuples d’Europe centrale et orientale, le Mouvement de la Paix ;
  • parmi les associations de vulgarisation scientifiques : l’Association française des Amis de Mitchourine et de Jean Daniel ;
  • parmi les mouvements d’enfance : l’Union des Vaillants et Vaillantes.

En troisième lieu, elle assurait au gouvernement bourgeois la liberté de gouverner dans l’intérêt de la grande bourgeoisie capitaliste en adjoignant à tout cela des actes, processus et moyens de répression suivant, qui ont tous commencé de fonctionner au cours des mois qui ont précédé et suivi notre Libération et n’ont pas cessé de produire leurs effets :

  • contre les mouvements de résistance : les militants réactionnaires, miliciens et autres, avaient toujours pris le relais de la diffusion des mensonges que publiaient la SS ou la Wehrmacht en même temps qu’elles accomplissaient leurs crimes de guerre ou leurs crimes contre l’humanité ; ces mensonges tendaient à accuser de ces crimes les communistes et les résistants ; diffuser ces mensonges était un moment essentiel du système de terreur nazi-fasciste, qui accompagnait chaque crime ; remarquons que cette diffusion terroriste a quelque peu diminué lors de notre libération, mais qu’elle n’a jamais cessé : en réalité, les tentatives actuelles de réécrire l’ pour glorifier le nazi-fascisme et le pétainisme en dénigrant la Résistance ne sont rien d’autre que la continuation du terrorisme idéologique dont les nazis accompagnaient chacun de leurs crimes de guerre et de leurs crimes contre l’humanité : elles prolongent la propagande de criminels qui n’ont pas été punis ;
  • contre la culture nationale : en signant les « accords Blum-Byrnes » Léon Blum met en place dès avant que la guerre soit finie un mécanisme qui va faire obstacle à la renaissance du cinéma français ; ce mécanisme bénéficie aussi aux sociétés capitalistes d’édition de disques, qui vont exploiter la sympathie que notre peuple éprouve pour les soldats américains en diffusant massivement leur musique, qui est en général un très bon jazz, mais en le diffusant au détriment des chanteurs français, de nos musiques de concert et de nos musiques à danser ( musette, « variété » et autres musiques nationales et régionales ) ;
  • contre l’instruction publique : une lourde propagande réactionnaire handicape la commission Langevin-Wallon chargée en novembre 1 944 de définir selon le programme du CNR une rénovation complète de notre système scolaire et universitaire ; cette commission n’a pas pu produire le véritable plan de renouvellement que la Résistance espérait : elle n’a pu remettre au gouvernement, début juin 1 947, qu’un schéma de principes théoriques ; après l’éviction des ministres communistes ( 4 juin 1 947 ), le gouvernement cède à la pression réactionnaire, et renonce à réaliser la rénovation du système scolaire et universitaire, jette aux oubliettes les principes inscrits dans le programme du Conseil national de la Résistance ; on ne fera que quelques expériences limitées, sans véritables lendemains, et quelques changements partiels et de pure forme ;
  • au gouvernement : le 4 juin 1 947, les ministres communistes sont évincés ;
  • depuis cette date, l’action du gouvernement français se développe contre le mouvement populaire français :
  • dans l’administration judiciaire de toute la France : les procédures diligentées pour faits de résistance par le gouvernement de Philippe Pétain et arrêtées lors de la Libération du territoire sont relancées à la faveur de l’éviction des ministres communistes ; elles accusent un millier de FTP ( une dizaine en moyenne par département ) et conduisent à leur emprisonnement ; ils resteront dix ans en prison, jusqu’à ce que le Général De Gaulle, revenu au pouvoir en 1 958, ordonne de les libérer ;
  • les industriels et beaucoup de hauts fonctionnaires kollaborateurs de l’occupant sont amnistiés ;
  • dans la vie économique et sociale : le gouvernement réprime les grèves ouvrières en faisant arrêter et condamner les syndicalistes de la CGT ; il s’attache à aveugler la classe ouvrière et la paysannerie sur les possibilités d’évolution sociale ouvertes tant par la création du régime général de retraites par répartition que par les deux articles du statut d’EDF-GDF qui créent les Caisses d’action sociale de cette entreprise ; à cette fin, il brise l’unité du régime général proposée par Ambroise Croizat et détourne l’attention de tous les travailleurs du fait que le statut d’EDF-GDF aurait permis aux caisses d’aides sociales d’entrer en synergie avec les mouvements associatif, coopératif et mutualiste en vue de toutes sortes d’initiative communales, cantonnales et départementales de progrès tant culturel et social qu’économiques ;
  • en politique générale : les manifestations pacifistes contre le développement de l’OTAN sont réprimées avec la dernière violence, alors même que des groupes terroristes liés à l’OTAN ( « les armées secrètes de l’OTAN » ) commettent des attentats meurtriers, notamment en Belgique et en Italie ; on trouvera des études sans doute partielles de ces activités criminelles dans les ouvrages consacrée aux réseaux Gladio et Stay-behind par quelques auteurs, dont Daniele Ganser : à partir du moment où fut signé l’acte de capitulation des armées allemandes, ces réseaux ont causé de nombreux morts et blessés pour réprimer le mouvement progressiste que les peuples d’Europe de l’ouest avaient développé en prolongement de leurs mouvements de résistance à l’empire nazi-fasciste ;
  • en matière d’instruction publique et d’éducation nationale : au milieu du siècle, l’action gouvernementale met en chantier quatres sabotages : celui de la laïcité de l’école, celui de la cohérence humaniste de nos enseignements généraux héritée de la Troisième République ( notamment en effaçant l’unité de l’organisme vivant des programmes de sciences de la vie et de la terre, et en effaçant la chronologie des programmes d’histoire ), celui de tous les niveaux des enseignements diplômants, ainsi que celui des enseignements professionnels publics, … ;
  • en matière de relations civiques et humaines quotidiennes : depuis quelques années, l’ensemble des mesures par lesquelles nos gouvernements travaillent à généraliser l’enseignement et l’usage de la langue anglaise des affaires au détriment de l’enseignement et de l’usage de la langue française et des langues régionales se présente comme un véritable feu d’artifice du sabotage non seulement de l’enseignement public en France, mais de la culture française dans son ensemble, tant nationale que régionale et locale.

Dès les premiers mois de ce sabotage général, les idéologues bourgeois ont pris conscience de l’utilité d’élargir la désignation de leur ennemi : les associations accusées d’être inféodées au parti communiste s’en défendaient trop bien, simplement en rappelant que leurs membres ne faisaient qu’exercer leurs droits humains et civiques ; afin de tourner cette défense, les idéologues bourgeois se mirent à distinguer les associations politiques et les associations a-politiques, et se mirent à accuser simplement d’être politiques les associations qu’ils voulaient réprimer : c’est ainsi que désormais, la bourgeoisie au pouvoir admet toutes les associations qui ne font pas de politique !

En vérité, la bourgeoisie réprime l’activité politique des citoyens afin de réduire le mouvement communiste ; elle révèle ainsi que l’a-politisme n’est rien d’autre qu’un déguisement de l’anticommunisme ; il est remarquable qu’elle assimile ainsi au communisme toute politique que font les citoyens.

Que les grands notables de la bourgeoisie capitaliste, les principaux chefs de nos plus grosses entreprises, ceux qui gouvernaient notre pays et certains « intellectuels » connus se soient engagés dans le lancement et dans la promotion de la campagne visant à rendre durable l’illusion d’une menace soviétique et communiste montre bien comment les grands bourgeois se situent par rapport à l’éventualité d’une guerre contre l’URSS : les anciens kollaborateurs, profiteurs de la politique de collaboration signée par Pétain et Hitler, voulaient cette guerre ; il est évident qu’ils ne croyaient pas à la menace soviétique ! Ils prenaient par contre très au sérieux la véritable menace que le mouvement populaire faisait peser sur le pouvoir politique totalitaire que leurs biens leur assurent, et par conséquent sur leurs biens : c’est cette menace qu’ils appellent la menace communiste.

Il faut noter cependant, que lors de la Libération, certains chefs d’entreprise français refusaient la guerre de reconquête des territoires soviétiques : il faut les chercher parmi ceux qui s’étaient ralliés au gouvernement de la France libre présidé par le général De Gaulle ; dans l’après-guerre, ils auraient préféré faire vivre sur le plan économique la « belle et bonne alliance » franco-soviétique ; mais dans le concert tonitruant de la propagande réactionnaire, les liens économiques du capitalisme ne leur laissaient déjà plus la liberté de se faire entendre : peu après la Libération, les bourgeois gaullistes, je veux dire partisans de la « belle et bonne alliance » gaulliste avec l’URSS, ont dû se sentir bien seuls au sein de la bourgeoisie française …

Une institution supranationale pour renforcer la dictature de la classe capitaliste contre les peuples

Le gros problème, pour les profiteurs français du système capitaliste, c’était la puissance du mouvement progressiste français ; afin de reprendre le contrôle de la France, ils devaient réprimer ce mouvement : ils se sont d’abord appuyés sur le grand allié états-unien pour évincer les ministres communistes ( 4 juin 1 947 ) ; ensuite de quoi le gouvernement français prit en charge la répression violente du mouvement ouvrier ainsi que la répression judiciaire des témoins de la Résistance …

Robert Schuman expose la ligne politique de tous ces évènements, que jalonnent d’incessantes provocations anticommunistes, dans un article publié en avril 1 951 dans la Revue de Paris ; on lira cet article en annexe ci-après : Robert Schuman argue d’un danger devant lequel se trouveraient placés les pays d’Europe qu’il dit « libres » : ce danger serait « l’expansionnisme communiste », attesté selon lui par « la présence russe au cœur de l’Europe et plus spécialement au cœur de l’Allemagne, l’emprise brutale que le régime soviétique exercerait sur les populations et sur les économies des pays de l’Est ainsi que de la zone orientale d’occupation », ainsi que par les menaces que feraient peser sur tout l’Occident l’agitation du Kominform et les prétentions russes. Dans tous les pays situés à l’ouest de la Baltique et de l’Elbe, les mêmes problèmes résulteraient selon lui de tout cela.

En vérité, Robert Schuman ne croyait pas davantage que ses mandants à la « menace soviétique » ; il proclamait seulement, en 1 951, que le communisme est violent, expansionniste et étranger à tous les pays dits « libres » ; contre lui, il préconise un Etat supranational, dont l’autorité serait indépendante, car dépendant des intérêts de la communauté supranationale qu’il pose en principe comme distincts des intérêts et des objectifs des nations encadrées par cet Etat.

Ce projet est en réalité un projet violent et antipopulaire, comme le montre la recommandation que fait Robert Schuman d’exclure tout arbitrage entre les intérêts nationaux et à cette fin, de les fusionner. Mais comment une autorité politique supranationale pourrait-elle fusionner les intérêts nationaux sans faire violence aux peuples ?

C’est dans ces circonstances que le député Maurice Thorez, qui était secrétaire général du parti communiste français, a prononcé son célèbre discours à l’Assemblée nationale dans lequel il dénonçait la calomnie antisoviétique et en appelait aux intérêts nationaux, lesquels sont portés par chacun des membres des peuples ; il déclarait notamment que le peuple de France ne ferait jamais la guerre au peuple de l’URSS, parce que l’URSS est le pays de la paix.

Dans un numéro du Social-Démocrate publié le 23 août 1 915, Lénine examinait le contenu et la portée économiques du mot d’ordre socialiste des Etats-unis d’Europe ; il écrivait :

« Au point de vue des conditions économiques de l’impérialisme, c’est-à-dire des exportations de capitaux et du partage du monde par les puissances coloniales “avancées” et “civilisées”, les États-Unis d’Europe sont, en régime capitaliste, ou bien impossibles, ou bien réactionnaires. »

Lénine décrit alors ces conditions économiques :

« Le capital est devenu international et monopolisateur. Le monde se trouve partagé entre une poignée de grandes puissances, c’est-à-dire de puissances qui s’enrichissent dans le pillage en grand et dans l’oppression des nations. Quatre grandes puissances d’Europe : Angleterre, France, Russie et Allemagne, avec une population de 250-300 millions d’habitants et une superficie de près de 7 millions de kilomètres carrés, possèdent des colonies dont la population est d’environ un demi-milliard de personnes (494,5 millions), et la superficie est de 64,6 millions de kilomètres carrés, soit près de la moitié du globe (133 millions de kilomètres carrés sans les régions polaires). Ajoutez à cela les trois pays d’Asie : la Chine, la Turquie, la Perse actuellement déchirées par les forbans qui font la guerre “émancipatrice” : le Japon, la Russie, l’Angleterre et la France. Ces trois pays asiatiques, que l’on peut appeler semi-colonies (en réalité ils sont maintenant, pour les neuf dixièmes, des colonies) comptent 360 millions d’habitants et 14,5 millions de kilomètres carrés de surface (c’est-à-dire près d’une fois et demie la surface de toute l’Europe).

« Poursuivons. L’Angleterre, la France et l’Allemagne ont placé à l’étranger un capital d’au moins 70 milliards de roubles. Pour toucher un appréciable profit “légitime” sur cette agréable somme, – profit qui dépasse trois milliards de roubles par an, – il existe des comités nationaux de millionnaires, appelés gouvernements, qui sont pourvus d’une armée et d’une flotte militaire et qui “installent” dans les colonies et semi-colonies, fils et frères de “monsieur le milliard”, en qualité de vice-rois, consuls, ambassadeurs, fonctionnaires de toute sorte, popes et autres vampires. »

Depuis 1 915, la guerre a ravagé toute l’Europe, y détruisant quatre empires ( allemand, austro-hongrois, ottoman et russe ) ; la Révolution socialiste s’est imposée dans les terres de l’ancien empire russe, y a instauré une Fédération ( l’URSS ) et apporté à l’être humain de très importants progrès, puis a été minée de l’intérieur du territoire fédéral par une contre-révolution qui a remis l’économie capitaliste en fonctionnement et disloqué l’URSS.

De sorte qu’aujourd’hui, l’impérialisme domine à nouveau presque toute la terre, sauf Cuba et la Corée du Nord, et sauf quelques pays tels la Chine, la Russie, le Vénézuéla et d’autres pays dans lesquels le mouvement populaire revendique au moins de limiter les pouvoirs politiques des propriétaires des plus gros capitaux : partout ou presque, l’impérialisme impose aux utopies socialistes les mêmes obstacles réels.

Nous pouvons donc, et nous devons considérer aujourd’hui comme Lénine le faisait en 1 915, que dans les conditions économiques de l’impérialisme, qui consistent dans le régime capitaliste, l’exportation des capitaux et le partage du monde par les puissances riches qui se prétendent civilisées, les Etats-unis d’Europe sont ou bien impossibles, ou bien réactionnaires.

Un siècle d’expérience nous donne à constater que Lénine avait raison de réfuter le mot d’ordre des Etats-unis d’Europe : dans le territoire même de l’Union Européenne, l’élaboration de l’Etat supranational n’a jamais été et ne peut être que violence systématiquement faite aux peuples par le gouvernement capitaliste des sociétés.

Non, Robert Schuman n’était pas un homme de paix, et son œuvre, la construction européenne, n’a jamais assuré la paix : nous avons constaté de nombreuses preuves contraires, notamment en Yougoslavie et en Ukraine, où elle a soutenu et soutient le fascisme dans sa prise du pouvoir et dans la guerre civile par laquelle il tente de se maintenir …

Annexe

En avril 1951, La Revue de Paris publie l’article :

Faire l’Europe

par Robert Schuman

« Notre objectif est de réintégrer l’Allemagne dans le circuit productif et économique des pays démocratiques. Les Français, dans leur grande majorité, sont persuadés qu’il ne faut pas recommencer l’erreur commise au lendemain de la Première Guerre mondiale, c’est-à-dire nous obstiner à chercher une garantie contre la revanche ou contre l’hégémonie allemande dans l’isolement de l’Allemagne, qu’on tiendrait enserrée dans un système de restrictions et de prohibitions. (…)

« Dans un autre ordre d’idées, les nécessités de la défense des pays libres d’Europe nous amènent à une conclusion identique. Ces pays se trouvent placés devant un même danger : l’expansionnisme communiste. La présence russe au coeur de l’Europe et plus spécialement au coeur de l’Allemagne, l’emprise brutale que le régime soviétique exerce sur les populations et sur les économies des pays de l’Est ainsi que de la zone orientale d’occupation, les menaces que font peser sur tout l’Occident l’agitation du Kominform et les prétentions russes, tout cela pose les mêmes problèmes dans tous les pays situés à l’ouest de la Baltique et de l’Elbe. Il faut à ces pays une politique harmonisée. (…)

« Désormais, les traités devront créer non seulement des obligations, mais des institutions, c’est-à-dire des organismes supranationaux dotés d’une autorité propre et indépendante. De tels organismes ne seront pas des comités de ministres, ou des comités composés de délégués des gouvernements associés. Au sein de ces organismes, ne s’affronteront pas des intérêts nationaux qu’il s’agirait d’arbitrer ou de concilier ; ces organismes sont au service d’une communauté supranationale ayant des objectifs et des intérêts distincts de ceux de chacune des nations associées. Les intérêts particuliers de ces nations se fusionnent dans l’intérêt commun, comme ceux des citoyens se confondent avec l’intérêt national. »