Le carcan européen des associations de déportés – par Annie Lacroix-Riz

par Annie Lacroix-Riz, historienne

10 novembre 2019

DÉCLARATION DE L’ASSOCIATION FRANCAISE , DORA ET KOMMANDOS CONCERNANT LA RÉSOLUTION DU PARLEMENT EUROPÉEN DU 19 SEPTEMBRE 2019 SUR L’IMPORTANCE DE LA MÉMOIRE EUROPÉENNE POUR L’AVENIR DE L’
L’Association Française Buchenwald, Dora et Kommandos exprime sa totale réprobation de la Résolution du Parlement européen du 19 septembre 2019 concernant l‘importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe. Si elle approuve sans réserve l’importance de la mémoire historique pour l’éducation de la jeunesse et la construction d’une Europe libre et démocratique, elle ne saurait reconnaître comme fondée sur le plan historique la confusion entre communisme et nazisme et ses conséquences éminemment préjudiciables et contestables sur le plan mémoriel, politique et juridique.
Notre association, apolitique de par ses statuts, a été fondée en 1945 par des rescapés d’opinions diverses et reste profondément attachée à cette pluralité et à l’unité forgée dans la Résistance en France autour du Conseil national de la Résistance et poursuivie derrière les barbelés du camp de concentration de Buchenwald au sein du Comité des intérêts français. Parmi ces résistants figuraient de nombreux communistes. Nous ne saurions donc assimiler les communistes aux criminels nazis et leurs collaborateurs qui furent leurs bourreaux comme ceux du continent européen tout entier. Nous ne saurions accepter de ne pouvoir rendre hommage à tous les Résistants au IIIe Reich, en cautionnant une réécriture de l’histoire qui en exclurait les communistes lesquels pourtant en payèrent un lourd tribut.
Cette réécriture de l’histoire présente dans la Résolution du Parlement européen est également inacceptable concernant l’évocation des origines de la Seconde Guerre mondiale fondée sur une interprétation historique parcellaire et biaisée.
L’Association française Buchenwald, Dora et Kommandos apporte son plein soutien à la déclaration du Comité international Buchenwald-Dora du 8 octobre 2019. Les mémoires des crimes contre l’humanité et le combat contre les dictatures sont des composantes majeures de la construction européenne. Il importe de les préserver sans opposer les victimes, ni procéder à des amalgames ou des réécritures funestes qui contribuent à occulter la nécessité de poursuivre, en Europe comme ailleurs, la lutte pour les valeurs démocratiques et les droits fondamentaux, contre le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie et les populismes.
C’est pourquoi l’Association Française Buchenwald, Dora et Kommandos exige le retrait immédiat de la Résolution P9_TA-PROV(2019)0021.
Paris, le 8 novembre 2019

Ce très bref texte a requis de l’AFBD 50 jours de réflexion, dont un mois complet pour « apporter son plein soutien à la déclaration du Comité international Buchenwald-Dora du 8 octobre 2019 ».

La déclaration du 8 novembre de l’AFBD admet qu’elle « ne saurait reconnaître comme fondée sur le plan historique la confusion entre communisme et nazisme et ses conséquences éminemment préjudiciables et contestables sur le plan mémoriel, politique et juridique », et que « parmi ces résistants figuraient de nombreux communistes. Nous ne saurions donc assimiler les communistes aux criminels nazis et leurs collaborateurs qui furent leurs bourreaux comme ceux du continent européen tout entier. Nous ne saurions accepter de ne pouvoir rendre hommage à tous les Résistants au IIIe Reich, en cautionnant une réécriture de l’histoire qui en exclurait les communistes lesquels pourtant en payèrent (sic) un lourd tribut. »

En dehors de ces propos minimaux, ce texte est très inférieur à celui elle du 8 octobre du CIBD, que j’ai analysé le 6 novembre 2019, après son envoi par Dominique Durand, que j’en remercie à nouveau.

I. La déclaration du 8 novembre de l’AFBD

1° La déclaration du 8 novembre est beaucoup plus timide dans la condamnation absolue de la résolution du Parlement européen du 19 septembre, ainsi qualifiée le 8 octobre par   le CIBD : « une insulte intolérable aux victimes du fascisme et du nazisme », formule qu’on comparera à la pudique contestation du fondement historique de « la confusion entre communisme et nazisme et ses conséquences éminemment préjudiciables et contestables sur le plan mémoriel, politique et juridique », formule creuse.

2° La déclaration du 8 novembre prétend « apolitique » l’AFBD, prêtant à ses fondateurs un « apolitisme » qu’ils ont toujours contesté, à commencer par les grands résistants et déportés Guy Ducoloné et Pierre Durand, camarades de Marcel Paul, chef de la résistance (communiste) à Buchenwald et, entre autres, fondateur du FNDIRP, trois héros communistes et patriotes (apolitiques?). Notons que l’« encyclopédie » Wikipédia, dans sa version française si souvent partielle et partiale contre les « rouges », a remisé cet habituel venin dans sa biographie des deux premiers : https://fr.wikipedia.org/wiki/Guy_Ducolon%C3%A9, https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Durand_(r%C3%A9sistant)[1].

Le « serment de Buchenwald » serait également « apolitique »? Je le rappelle également pour mémoire :

“Nous, les détenus de Buchenwald, nous sommes venus aujourd’hui pour honorer les 51.000 prisonniers assassinés à Buchenwald et dans les kommandos extérieurs par les brutes nazies et leurs complices.
51.000 des nôtres ont été fusillés, pendus, écrasés, frappés à mort, étouffés, noyés et tués par piqûres.
51.000 pères, frères, fils sont morts d’une mort pleine de souffrance, parce qu’ils ont lutté contre le régime des assassins fascistes.
51.000 mères, épouses et des centaines de milliers d’enfants accusent.

Nous, qui sommes restés en vie et qui sommes des témoins de la brutalité nazie, avons regardé avec une rage impuissante, la mort de nos camarades. Si quelque chose nous a aidé à survivre, c’était l’idée que le jour de la justice arriverait.

AUJOURD’HUI, NOUS SOMMES LIBRES

Nous remercions les armées alliées, les Américains, les Anglais, les Soviétiques et toutes les armées de Libération qui luttent pour la Paix et la vie du monde entier.
Nous rendons hommage au grand ami des antifascistes de tous les pays, à l’organisateur et initiateur de la lutte pour un monde nouveau, que fut F.D. Roosevelt. Honneur à son souvenir.

Nous, ceux de Buchenwald, Russes, Français, Polonais, Slovaques et Allemands, Espagnols, Italiens et Autrichiens, Belges et Hollandais, Luxembourgeois, Roumains, Yougoslaves et Hongrois, nous avons lutté en commun contre les SS, contre les criminels nazis, pour notre libération.

Une pensée nous anime : NOTRE CAUSE EST JUSTE, LA VICTOIRE SERA NOTRE.

Nous avons mené en beaucoup de langues, la même lutte dure et impitoyable. Cette lutte a exigé beaucoup de victimes et elle n’est pas encore terminée.
Les drapeaux flottent encore et les assassins de nos camarades sont encore en vie. Nos tortionnaires sadiques sont encore en liberté. C’est pour ça que nous jurons, sur ces lieux de crimes fascistes, devant le monde entier, que nous abandonnerons seulement la lutte quand le dernier des responsables sera condamné devant le tribunal de toutes les Nations. L’écrasement définitif du nazisme est notre tâche.

NOTRE IDÉAL EST LA CONSTRUCTION D’UN MONDE NOUVEAU DANS LA PAIX ET LA LIBERTÉ

Nous le devons à nos camarades tués et à leurs familles. Levez vos mains et jurez pour démontrer que vous êtes prêts à la lutte”.

19 avril 1945

Ce serment, dont la direction de l’AFBD envisage de réduire la diffusion directe (bureau exécutif du 6 septembre, « 2. Point sur les adhésions, les radiations et les envois du Serment »), a été diffusé le dimanche 19 octobre 2008 par le « cercle de la Shoah (https://www.cercleshoah.org/spip.php?article375), alors rétif au présent critère d’apolitisme.

3° La déclaration du 8 novembre est d’une sidérante discrétion à propos de « l’évocation des origines de la Seconde Guerre mondiale fondée sur une interprétation historique parcellaire et biaisée ». « Parcellaire et biaisée » en quoi?, elle ne le précise pas.

Le CIBD a été plus clair. Il n’a pas eu le courage scientifique et politique d’affirmer, tâche qui s’imposait au vu des sources historiques formelles, que les observateurs diplomatiques et occidentaux avaient prévu dès 1933 et répété jusqu’au 23 août 1939 inclus que l’URSS serait contrainte, en l’absence d’une alliance tripartite du type 1914 avec la France et l’Angleterre, absence qui la confronterait seule à l’agression allemande, à passer compromis avec le Reich hitlérien pour « gagner du temps » dans ses préparatifs militaires.

Le CIBD a cependant fourni des exemples précis de certaines étapes de l’« Apaisement » occidental envers le Reich hitlérien qui rendirent en Europe la guerre inévitable. Récusant en effet la thèse de la responsabilité soviétique dans le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale via la signature du pacte de non-agression germano-soviétique, il a concédé le 8 octobre que « d’autres causes » avaient été à l’œuvre,  « telles que : le Traité de Versailles, la crise économique de 1929, la réoccupation de la Sarre (1935), le pacte Anti-Komintern, (novembre 1936), l’axe Rome-Berlin (novembre 1936), l’annexion consentie de l’Autriche (mars 1938), les accords de Munich (septembre 1938) ».

Le CIBD a malheureusement omis la guerre d’Espagne, qui ne fut pas « civile », mais « étrangère », germano-italienne, et que l’Axe (ou futur Axe) Rome-Berlin ne put conduire contre la République espagnole qu’avec la complicité passive et active des « démocraties », France et Royaume-Uni en tête, sans oublier les États-Unis. N’auront pas manqué de remarquer cette omission tous ceux qui, au sein de de l’AFBK, sont restés fidèles à la mémoire des fondateurs. Car tous ces derniers avaient formellement condamné la prétendue « non-intervention » franco-anglaise et combattu par les armes en faveur de l’Espagne républicaine, pour les Espagnols sous leur drapeau national, pour nombre de non-Espagnols, au sein des Brigades internationales, création d’initiative communiste et soviétique.

Le CIBD n’a pas eu le courage de rappeler que c’est l’Armée rouge qui, pratiquement seule jusqu’au bout, a vaincu la Wehrmacht génocidaire (autant que les SS, l’historiographie allemande en convient)[2]: tous les Français le savaient en mai 1945 mais il faut aujourd’hui ‑‑ à l’heure où le Parlement européen a l’audace de transformer les génocidaires de la Deuxième Guerre mondiale en frères siamois de ceux qui ont arrêté les génocides, et, notamment, « la destruction des juifs d’Europe »[3] ‑‑, du courage politique pour l’écrire ou le dire.

Le CIBD a eu en revanche la pudeur de rappeler « les souffrances et les pertes infligées à l’Union soviétique par l’agression nazie à l’ouest, et par les forces japonaises à l’Est du territoire »[4]. L’AFBD n’ose même pas prononcer le nom de l’URSS, se gardant d’évoquer non seulement ses souffrances (estimations actuelles établies à 27-30 millions de morts), mais aussi sa victoire militaire de mai 1945 contre le Reich hitlérien et sa Wehrmacht, qui fut la victoire de tous les peuples d’Europe.

4° La déclaration du 8 novembre revendique une soumission à l’Union européenne plus marquée que celle du CIBD, pourtant déjà très avancé sur cette voie.

Les associations de résistants s’estimant désormais tenues de faire allégeance à toute occasion à l’Union européenne, le CIBD avait cru pouvoir mettre sur le même plan, dans « l’insulte » infligée par le Parlement européen, les « victimes du fascisme et du nazisme » et les prétendus « constructeurs d’une Europe apaisée, démocratique et libre » ‑‑ mythe balayé par les sources historiques mais qui fait l’objet d’une propagande quotidienne, proportionnelle au rejet désormais général de la « construction européenne » par les populations européennes.

L’AFBD va beaucoup plus loin dans son exaltation d’« une Europe libre et démocratique ». Elle soutient que « les mémoires des crimes contre l’humanité et le combat contre les dictatures sont des composantes majeures de la construction européenne ». Ses fondateurs seraient épouvantés par cette contre-vérité, eux qui ont, à leur retour des camps, lutté sans répit, entre autres, contre le retour en gloire en Allemagne occidentale (depuis 1949 RFA), des dignitaires civils ou militaires, qui n’avaient jamais été « dénazifiés » ou sortirent de prison au plus tard en 1951. L’AFBD renie donc le combat acharné de ses fondateurs contre le réarmement allemand par création américaine de « la nouvelle Wehrmacht ». L’ampleur de cette « renazification » éclate dans la seule Année politique de 1951, revue dirigée par d’éminents responsables de l’Institut d’études politiques (Https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34428703x/dat )[5].

Et pour montrer que, décidément, c’est de la défense acharnée de l’Union européenne qui constitue désormais son objet social, l’AFBD  ajoute à « la lutte […] contre le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie » celle contre les « populismes ». Ce terme-valise de pure propagande désormais commun à tous les « européistes » présente un l’avantage de faciliter l’amalgame du nazisme et du communisme, auquel l’Union européenne travaille avec application depuis des décennies, et qu’elle a officialisé par « la Résolution du Parlement européen » du 19 septembre.

Là est l’essentiel ou la clé de tous les silences de la brévissime et tardive déclaration du 8 novembre, et notamment de la capitulation de l’AFBD sur le dossier des drapeaux.

II. Le silence de plomb maintenu sur « l’interdiction des drapeaux à l’intérieur de du camp »

L’AFBD se tait obstinément sur ce qui a à l’évidence motivé la brièveté et le caractère vague de sa déclaration du 8 novembre: « l’interdiction des drapeaux à l’intérieur de du camp ». Car elle a observé une parfaite discipline à l’égard du diktat qu’ont émis à ce propos les instances européennes qu’elle tient pour garantes d’« une Europe libre et démocratique ».

Son bureau exécutif du 6 septembre a été largement consacré aux difficultés engendrées par la médiocrité de ses « placements financiers », laquelle compromet ses activités et l’oblige à solliciter son accueil par des institutions historiquement aussi peu apolitiques qu’elle : le Musée de la Résistance nationale de Champigny et la… mairie d’Ivry, via son local du Musée des Combattants.

Le BE a par ailleurs, en son point « 3. Projets 2019-2020. Voyage 2020 », avalisé « l’interdiction des drapeaux à l’intérieur de du camp », drapeaux rouges et drapeaux nationaux donc, imposée à l’AFBD et à toutes les associations de déportés. À cette occasion, Dominique Durand et Agnès Triebel[6] ont d’abord précisé qu’« il est possible que l’interdiction des drapeaux à l’intérieur de du camp, mise en place pour la cérémonie du 5 avril 2020, soit maintenue le 11 avril »; puis ils ont « inform[é] le conseil que les drapeaux seront interdits à l’intérieur du camp lors des cérémonies du 75anniversaire. » On comprend donc que « les informations » qu’il convenait de « prendre […] auprès du Mémorial » avaient d’ores et déjà été prises et qu’il ne s’agissait pas d’« informations » mais d’injonctions.

Le « Mémorial » lui-même avait auparavant agréé « l’interdiction des drapeaux à l’intérieur du camp », et communiqué à l’AFBD cette décision formelle « mise en place », forcément, par les instances européennes maîtresses des « cérémonies » officielles d’avril 2020.

Le 6 septembre, que savait, via « le Mémorial », la direction de l’AFBD du fait que la participation de M. Juncker ou de tout autre dignitaire « européen » aux cérémonies d’avril 2020 serait subordonnée à « l’interdiction des drapeaux à l’intérieur du camp »?

Il est impératif que M. Lalieu, qui s’est jusqu’ici contenté de faire vertement tancer les importuns par sa cohorte de défenseurs, explique les motifs de la paralysie et de la discrétion de l’association qu’il préside entre l’été et le 8 novembre 2019. Je ne doute pas que nombre de membres de l’AFBD, ulcérés par l’orientation en cours, le convainquent de cette nécessité.


[1] Le venin ressurgit parfois à propos de Marcel Paul, qui mentionne la campagne anticommuniste conduite par Pierre-Henri Teitgen contre Marcel Paul après le décès de ce dernier. Sur Teitgen, mémorable ministre de la Justice de 1945-1946, qui protégea les collaborationnistes de toute épuration, voir l’index de La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950, Paris, Dunod-Armand Colin, 2019.

[2] Mythe de la Wehrmacht propre,  https://de.wikipedia.org/wiki/Saubere_Wehrmacht#cite_note-6, dont Wolfram Wette,traduction, Les crimes de la Wehrmacht, Paris, Perrin, 2009, 2013.

[3] Titre de l’ouvrage-maître de Raul Hilberg, Paris, Gallimard, 1991, 2 vol.

[4] Au prix d’une erreur historique qu’on lui pardonnera : l’URSS n’a pas eu à souffrir de ce double assaut parce qu’elle avait vaincu l’agression du Japon en 1938-1939, lui imposant un pacte de non-agression que Tokyo respecta après sa rude défaite.

[5] Je tiens une série de références bibliographiques et de sources originales sur le réarmement allemand à la disposition des amateurs : elles anéantissent la légende selon laquelle « les mémoires des crimes contre l’humanité et le combat contre les dictatures sont des composantes majeures de la construction européenne ».

[6] « Titulaire d’une maîtrise de sciences politiques et d’un doctorat de droit maritime, Consultante de l’Institute for defense analysis aux USA (sic)», dont l’intérêt récent pour la déportation et le rôle dirigeant dans l’AFBD surprennent, comme celui de son compagnon de plume Jean-Pierre Audoux, https://data.bnf.fr/fr/12301295/agnes_triebel/ ; https://data.bnf.fr/fr/12301297/jean-pierre_audoux/ ;