Lettre ouverte au directeur du Musée de la Résistance – par Léon Landini

 

Bagneux, le 7 novembre 2018

Léon Landini
Officier de la Légion d’Honneur
Médaillé de la

Monsieur le Directeur du de la Résistance,

Malgré sa couverture alléchante, votre programme pour la saison 2017/2018 nous a choqués au plus haut point.

Nous constatons avec amertume que vous présentez avec beaucoup d’égards votre exposition « Goulag », tout en traînant dans la boue la vaillante Union Soviétique à laquelle nous devons une grande part de notre libération.

Cette exposition représente une insulte caractérisée tout d’abord pour les plus de 21 millions de Soviétiques qui y perdirent la vie pour libérer notre continent du nazisme, au moment où tout est fait pour faire croire aux Français qu’ils ne doivent leur libération qu’aux soldats américains débarqués le 6 juin 1944. Les résistants que nous étions combattaient et mourraient avec la conviction que nous allions changer ce monde, conviction qui se changea en certitude après la formidable victoire que remportèrent les soviétiques à Stalingrad. Cette certitude fut encore confortée après la plus grande  bataille de chars de tous les temps à Koursk, où l’armée Rouge infligea la plus grande et ultime défaite à l’armée nazie, dernière étape avant la ruée vers Berlin.

Ne pensez-vous pas qu’en cette année qui marque le centenaire de la création de l’Armée Rouge, à laquelle nous devons tant, il aurait mieux valu vous intéresser à son rôle dans la Seconde Guerre Mondiale et dans la libération des camps d’extermination, plutôt que de hurler avec les loups de l’ actuellement en vogue en Europe.

En tant que Musée de la Résistance, vous devriez avoir honte de faire appel à des anticommunistes de service, tels que N.Werth. D’ailleurs n’a-t-il pas contribué aux côtés du répugnant Courtois à l’écriture du Livre Noir du Communisme ?

Toutefois, n’ayant pas vu votre exposition, nous ne pouvons préjuger de son contenu final, mais le programme augure mal de ce qui va suivre. Les chiffres des personnes véritablement internées ou mortes au ne correspondent en rien à ceux étalés scandaleusement par votre « historien » et par vous-mêmes. Ceux qui suivent proviennent de l’ouvrage « Le Siècle Soviétique (Fayard, 2003) de Moshe Lewin, un grand spécialiste de l’ de l’URSS, qui a travaillé à partir des archives soviétiques. Le nombre de détenus au Goulag se monte à 2.631.397 exactement (et non pas à 25 millions comme vous l’annoncez)  dont 963.766 sont morts en détention (et non pas 4 millions).

Par ailleurs, les « crimes et répressions »  que vous évoquez sont, en nombre et en nature, du même ordre que pendant la Révolution française : pour les comparer, voir un autre historien américain, Arno Mayer, (Les Furies, Fayard, 2002). “Le plus vaste et durable système de travail forcé du XXe siècle” s’avère la colonisation, notamment française (en Afrique et en Indochine). En URSS même, Béria mit fin au travail forcé en 1953. Enfin, la « répression du corps social » à laquelle vous faîtes allusion ne fut pas dénoncée (à tort ou à raison) en Occident mais à Moscou dès le XXe Congrès du Parti Communiste d’Union Soviétique de 1956.

Par votre choix de thématique, vos approximations et raccourcis, vous nous faîtes penser au National Museum of African History and Culture de New York, consacré en principe à la lutte des Afro-Américains pour l’égalité (en commençant par les droits civiques) et qui, sous couvert d’une prétendue ‘défense des droits de l’homme, en profite pour accabler Cuba, modèle et défenseur du Tiers Monde, des calomnies les plus farfelues.

Cette exposition est tout aussi injurieuse pour les résistants et déportés communistes et apparentés, ainsi qu’à d’autres gaullistes qui croyaient sincèrement à l’amitié franco-soviétique telle que l’avait définie le Général de Gaulle lors de son voyage en URSS.

Cela étant, votre manque de considération pour les FTP-MOI n’étonnera personne dans la mesure où ces derniers brillent par leur discrétion dans vos collections permanentes, alors qu’ils menèrent la grande majorité des actions contre l’occupant dans la région Rhône-Alpes. Je vous rappelle que les FTP-MOI ont été officiellement homologués par le Ministère des Armées en tant qu'”Unité combattante” dès le 1er mai 1941. Charles Tillon, fondateur et et Commandant  National des FTP, a déclaré :

Carmagnole-Liberté, formation d’élite, est un des plus beaux fleurons, si ce n’est le plus beau fleuron de la Résistance armée française.”

Pierre Villon, un des fondateurs du Conseil National de la Résistance a, quant à lui, affirmé que :

« Les FTP-MOI, fer de lance de la Résistance armée française, se sont couverts de gloire dans la lutte contre l’occupant ». Pour Serge Barcellini, Historien, chef de Cabinet du Ministre des Anciens Combattants « Les FTP-MOI ont été le fer de lance de la Résistance armée dans nos villes ».

Au sujet des Francs-Tireurs Partisans de la Main d’Oeuvre Immigrée, l’historien Ralph Schor constate que

« Morts sous la torture, fusillés ou décapités, les « étrangers » payèrent un lourd tribut ». François Marcot, Conservateur du Musée de la Résistance de Besançon, remarque que « Quelle que soit la forme de combat des « étrangers », ce qui frappe c’est son extrême intensité ….. La guérilla urbaine est sans doute l’activité des « étrangers » qui a le plus modifié le cours de la Résistance en France ». Enfin François Mitterrand, Président de la République, a déclaré à Besançon, à l’occasion de l’inauguration d’un monument destiné à rendre hommage aux combattants « étrangers » : « Ces étrangers, femmes et hommes, étaient venus  d’un peu partout : travailleurs immigrés, Arméniens, Juifs d’Europe centrale fuyant les persécutions nazies, Républicains espagnols défaits par les franquistes, ……. mais tous, on peut le dire, étaient animés par la volonté de combattre pour la liberté des autres et l’ennemi ne s’y trompait pas, qui espérait encore diviser la Résistance et la discréditer en faisant jouer la corde xénophobe, opposer les français à ces étrangers là. …………… Trop nombreux sont encore ceux qui veulent oublier ce que la France doit à des hommes et des femmes venus de partout, qui ont répliqué à une politique d’exclusion systématique en s’intégrant, parmi les premiers, aux mouvements de Résistance Française ».

Afin que vous puissiez comprendre notre colère, nous tenons à brièvement vous rappeler que les bataillons Carmagnole et Liberté ont effectué 439 opérations militaires réalisées dans la région Rhône-Alpes, dont 261 par Carmagnole à Lyon et 178 par Liberté à Grenoble, toutes officiellement homologuées auprès du Ministère de la Défense :

  • à Lyon (Carmagnole) : 46 attaques contre les usines travaillant pour les occupants,
  • 51 attaques directes contre les troupes d’occupation, 52 déraillements et sabotages de dépôts ferroviaires, 14 attaques contre les garages où étaient parqués des véhicules allemands.
  • à Grenoble (Liberté) : 53 attaques contre les usines, 16 attaques directes contre les troupes d’occupation, 39 déraillements et sabotages de dépôts ferroviaires, 12 attaques contre les garages allemands.

Toutes ces attaques, nous  le répétons, sont officiellement homologuées, mais un grand nombre de nos opérations ne l’ont pas été, d’une part parce que des rapports écrits ont été perdus et, d’autre part, parce qu’une partie de nos camarades d’origine immigrée ne savaient pas écrire le français, et par conséquent ne faisaient pas de compte rendu de l’opération menée.

Il conviendrait également de rajouter à cela tous les combats de la Libération (soit quelque 200 opérations non homologuées). A ce sujet, il ne faut pas oublier que contrairement à la Zone Nord, la résistance armée dans la Zone Sud n’a commencé qu’après l’occupation de cette zone (c’est à dire en novembre 1942).

Claude Collin, professeur à l’Université de Grenoble et que vous devez probablement connaître, a écrit, après une étude approfondie, que les FTP-MOI de la région grenobloise ont accompli environ 70 %  des opérations militaires contre l’occupant.

Nous nous permettons également d’attirer votre attention sur une opération militaire (qui semble totalement oubliée) que nous avons effectuée et qui figure parmi les plus prestigieuses attaques réalisées en France contre l’occupant, dans le cadre de la guérilla urbaine. Elle a été menée à Grenoble par les combattants du bataillon Liberté des FTP-MOI. Le 31 janvier 1944, un détachement allemand, composé de 150 à 160 soldats qui défilaient, fut attaqué au moyen de mines électriques à l’angle de la rue Branly et du quai Claude Bernard. Un très grand nombre d’entre eux furent tués et les quelques survivants furent tous grièvement atteints.

Après la Libération, une plaque rappelant cette attaque fut apposée sur les lieux même où eut lieu cette action militaire. Monsieur le Ministre des Anciens Combattants se déplaça personnellement de Paris en hélicoptère pour venir dévoiler cette plaque. C’est très vraisemblablement une des seules plaques apposées en France (sinon la seule) rappelant une attaque contre l’occupant et qu’un Ministre se soit spécialement déplacé pour la découvrir.

Cela laisse clairement apparaître que les FTP-MOI ont grandement contribué à ce que la ville de Grenoble soit honorée du titre de Compagnon de la Libération. Pourtant, l’on a beau feuilleter les documents relatant cette remise de distinction, l’on ne trouve  nulle trace de cette attaque: ne serait-ce pas parce que les FTP-MOI avaient été constitués par le Parti Communiste Français ?

Si vous rendiez compte de cette lettre dans l’une de vos brochures, vous en seriez honoré.

Léon LANDINI – Président de L’Amicale des Anciens FTP-MOI des bataillons Carmagnole et Liberté. Grand Mutilé de guerre suite aux tortures endurées au cours de mon internement par la Gestapo.

Pour information : 52 de mes camarades de combat sont morts sous la torture, mais malgré les supplices endurés, pas un seul n’a parlé, OUI ! Pas un seul n’a parlé; pas un mot, pas un nom ne leur a été arraché.


Jean-Paul BATISSE –  Agrégé de l’Université – Auteur de « Il Etait Une Fois l’URSS » (éd. Delga)

Léon landini, Réponse à Michel Onfray et autres textes sur la Résistance et l’engagement