Le « Krestintern » L’Internationale paysanne rouge – par F Hanzo

Dans le cadre de la conférence organisée par le PRCF à Paris pour les 100 ans de l’ le 30 mars dernier, F Hanzo est revenue sur le Krestintern, l’internationale paysanne communiste.

Frédéric Hanzo dit Fear Dorcha Mac Seáinín en gaélique

L’une des bases du léninisme et du bolchévisme qui portera la révolution russe, la dictature du Prolétariat en URSS et l’édification socialiste, c’est l’alliance des ouvriers et des paysans. Dans ce contexte, les fondateurs du Komintern, l’Internationale communiste, n’ont pas oublié de fonder en 1923 sous l’égide de Zinoviev, un supplément, parmi les organisations internationales sœurs du Komintern, le Krestintern, « l’Internationale des paysans ». Pourtant, son existence reste, aux yeux des communistes d’aujourd’hui, une grande inconnue. Nous allons donc partir à sa rencontre. 

Une base léniniste

 « D’aucuns pensent que la base, le point de départ du léninisme est la question de la paysannerie, de son rôle, de son importance. C’est là une opinion erronée. La question fondamentale du léninisme, son point de départ est la question de la dictature du prolétariat, des conditions de son établissement et de sa consolidation. La question paysanne, en tant que question de la recherche d’un allié pour le prolétariat dans sa lutte pour le pouvoir, n’en est qu’un corollaire. […] La question paysanne est partie de la question générale de la dictature du prolétariat et, comme telle, représente une des questions les plus importantes du léninisme. » J.V. Staline, dans « Les principes du Léninisme ».

Le Krestintern, cette organisation internationale communiste dédiée aux paysans, est la mise en pratique d’une base importante de la théorie des léninistes. En effet, pour ces derniers, l’alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie est une condition indispensable à la réussite de la révolution socialiste, et par la suite de l’édification socialiste. Voici ce que ce que Lénine disait à ce propos :

Sur la Révolution : « Tout d’abord, il faut marcher avec toute la paysannerie contre la monarchie, les propriétaires fonciers, le régime moyenâgeux (et dans cette mesure la révolution reste démocratique-bourgeoise). Ensuite, il faut marcher avec les paysans pauvres, les demi-prolétaires et tous les exploités, contre le capitalisme et ses représentants à la campagne : richards, koulaks, spéculateurs ; et ainsi la révolution devient socialiste »1

Sur l’édification socialiste : « Possession par l’État des principaux instruments de production, possession du pouvoir politique par le prolétariat, alliance de ce prolétariat avec la masse immense de petits paysans qu’il dirige, n’est-ce pas là tout ce qu’il nous faut pour pouvoir, avec la seule coopération […] procéder à la construction pratique de la société socialiste ? »2

Si la théorie bolchévique de l’alliance entre le prolétariat et la paysannerie est une théorie pleinement mise à l’ordre du jour par Lénine, elle n’en était pour autant pas absente de la théorie marxiste originale, puisque Engels déjà avait parlé des intérêts communs du prolétariat et de la paysannerie dans leur combat contre le capitalisme.

Parlant au nom des communistes, Engels disait : « Nous sommes résolument pour le petit paysan. Nous ferons tout notre possible pour lui rendre la vie plus tolérable. »3

Lénine et le Parti bolchévik, bien aidé par la guerre impérialiste et la monstruosité du régime féodal à la campagne, ont travaillé d’arrache-pied pour réussir à réaliser concrètement cette alliance des travailleurs de la ville et des champs. Dans les faits, ailleurs en Europe, la paysannerie était historiquement une réserve pour la bourgeoisie. Mais le travail des bolchéviks, les critères particuliers de la Russie des tsars et la volonté de continuer la guerre des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks, ont progressivement détourné l’immense masse paysanne des éléments bourgeois et opportunistes, pour les entraîner progressivement vers le parti du prolétariat.

Leurs efforts ont détourné les masses travailleuses du monde rural, d’abord de la bourgeoisie, puis des socialistes révolutionnaires et autres mencheviks, notamment grâce au mot d’ordre « La paix maintenant » et « La terre aux paysans ». Enfin, le mot d’ordre « Tout le pouvoir aux Soviets » entraina définitivement les paysans, membres eux-aussi des Soviets, à la suite du prolétariat dans une convergence solide contre le capitalisme et la bourgeoisie. Et c’est lors de l’insurrection de 1917 que cette alliance va prendre toute son ampleur, avec le soutien des travailleurs des campagnes à la prise du pouvoir politique par les travailleurs des villes.

Alors, nous pourrions penser que l’aboutissement final de cette alliance fut la révolution d’Octobre, mais ce n’est en fait que son commencement. Lénine nous disait que la Révolution n’était rien si elle n’instaurait pas la dictature du prolétariat et le Socialisme. Or, ces deux tâches immenses du prolétariat révolutionnaire seraient impossibles sans le concours de la paysannerie, surtout dans un pays comme la Russie de 1917, où le prolétariat était peu développé.

En effet, la dictature du prolétariat n’aurait pu se maintenir en URSS sans le soutien du monde rural et des paysans, soutien obtenu par l’expropriation des propriétaires fonciers et dans le combat face aux koulaks, notamment. Cette mise en place pratique du mot d’ordre « La terre au paysan » a véritablement renforcé l’alliance entre les ouvriers et les paysans, et donc a renforcé la dictature du prolétariat, laissant la bourgeoisie sans réserve et désarmée.

Mais aussi, la dictature du prolétariat, visant à écarter définitivement la classe bourgeoise du pouvoir politique grâce au mot d’ordre « Tout le pouvoir aux Soviets », ne serait rien qu’une chimère si elle n’introduisait pas et n’encadrait pas la construction de la société et de la production socialiste. Or, comment construire un nouveau modèle de production et de répartition, ainsi qu’une nouvelle société, sur les bases du socialisme, sans être en alliance avec l’immense majorité de la population, et sans être uni avec les producteurs agricoles ? Cet enjeu de la construction socialiste a provoqué deux réponses au sein du Parti Bolchévik à la disparition de Lénine :

  • Ou bien nier le rôle révolutionnaire de la paysannerie et son alliance effective avec le prolétariat, et conditionner la réussite de la construction socialiste à la révolution d’autres prolétariats européens développés, c’est la Théorie de Trotskyet de « la révolution permanente ».
  • Ou bien affirmer le rôle révolutionnaire de la paysannerie et son alliance effective avec le prolétariat, et conditionner à celle-ci la réussite de la construction socialiste en URSS sans attendre, c’est la théorie de Staline et du « Socialisme dans un seul pays » 

C’est la proposition du camarade Stalinequi sera retenue et c’est donc sur cette base que le léninisme et le bolchévisme vont poursuivre leurs travaux. C’est avec cette théorie qu’ils vont entreprendre le défi de construire le socialisme en URSS, malgré l’encerclement capitaliste, le sous-développement des forces productives du pays et l’absence d’autre révolution prolétarienne européenne.

Voici ce que disait Stalineà ce sujet :

À propos du rôle de la paysannerie dans l’édification du socialisme : « Les sceptiques le nient, déclarant que la paysannerie se compose de petits producteurs et, par suite, ne peut être utilisée pour l’organisation des bases de la production socialiste. Mais ils se trompent, car ils négligent certains facteurs d’une importance capitale en l’occurrence. […] Une paysannerie qui a traversé trois révolutions, qui a lutté contre le tsar et le pouvoir de la bourgeoisie avec le prolétariat et sous sa direction, et qui a reçu la terre et la paix grâce à la révolution prolétarienne, est devenue un auxiliaire fidèle du prolétariat. […] Le léninisme a raison de considérer les masses paysannes comme la réserve du prolétariat. Le prolétariat au pouvoir peut et doit utiliser celle-ci pour souder l’industrie à l’économie rurale et poser solidement les fondations de l’économie socialiste. »4

Voilà donc le contexte théorique et pratique de la création du Komintern. L’ donnera raison au camarade Staline, puisque l’URSS va réussir son défi, permettant l’augmentation de plus de 20 ans de l’espérance de vie de la population, réduisant l’analphabétisme et les famines chroniques de l’Ex-Russie tsariste, construisant une industrie et une suffisamment forte pour repousser la machine de guerre nazie.

C’est donc tout naturellement que la création, en 1923, du Komintern, l’Internationale communiste, fut accompagnée rapidement par la création de l’internationale paysanne communiste, le Krestintern5.

Pour une internationale paysanne rouge

Le but de cette création était de lancer une internationale des paysans, qui soit communiste et révolutionnaire. Son premier dirigeant fut un français, Marius Vazeilles. Ce garde forestier des Eaux et Forêts, devenu ensuite expert forestier, était un militant syndicaliste paysan et membre du Parti communiste. Il sera élu sous cette étiquette député de la circonscription d’Ussel (Corrèze) lors du Front populaire. Son objectif initial fut d’abord de répandre le mot d’ordre de « L’union des ouvriers des champs et de ceux des villes » dans les pays capitalistes, puis de développer des échanges internationaux entre la paysannerie révolutionnaire de l’URSS et celles des autres pays, souvent encore sous l’emprise de l’idéologie bourgeoise.

La stratégie de départ du Krestintern était donc double :

  • Soustraire de l’emprise de l’idéologie bourgeoise les masses de paysans des pays capitalistes grâce aux échanges avec la paysannerie révolutionnaire russe ;
  • Et encourager, partout où cela est possible, à l’union effective des ouvriers et des paysans dans leur combat contre le capitalisme, sur la base du modèle de la révolution russe.

Rapidement, sa situation va évoluer, et ses objectifs aussi. En 1925, Boukharine, alors très en vue, reprend les rênes de l’organisation. Celui-ci va développer une nouvelle stratégie dite « de front unique » laissant la possibilité aux éléments communistes de la paysannerie de faire alliance avec d’autre éléments plus modérés de celle-ci, jusqu’au démocrates-chrétiens. Cet axe de direction du Krestintern fut un des éléments reprochés à Boukharine dans le cadre de sa dérive « droitière ». Cette déviation poussera à sa mise à l’index par le pouvoir soviétique et le Komintern. Le Krestintern ne s’en remettra pas. En effet, il ne prendra pas l’influence qu’il espérait avoir sur les paysanneries d’autres pays capitalistes. La période d’une relative stabilisation sociale qui suivra les répressions des soulèvements prolétariens alsacien, irlandais, allemand et italien ne lui sera pas favorable au niveau international. Sans parler des erreurs stratégiques de Boukharine. De plus les immenses tâches se présentant au Komintern laisseront au second plan les actions à entreprendre pour réussir le Krestintern.

Staline tenta, à la fin de la vie du Krestintern, de relancer son activité autour de la diffusion internationale des réussites scientifiques, techniques et politiques de la paysannerie de l’URSS. Sans critiquer l’utilité d’une telle campagne d’information au niveau international, à destination des prolétariats et paysanneries des pays capitalistes, ce virage consacre la fin (elle a eu beaucoup de peine à jouer son rôle) de l’internationale paysanne rouge en tant que « Coordination internationale des paysanneries révolutionnaires » et aussi la fin de l’idée d’un « Conseil international des paysans ». A cet instant, le Krestintern commence à évoluer lentement en appareil international de propagande agricole communiste.

La fin

Après la crise économique mondiale, le début des années 1930 voit l’internationale paysanne disparaitre officiellement, en 1932, pour laisser place à l’organisme qui incarne le seul rôle que Staline aura réussi à lui donner : L’institut Agraire International. Ce dernier, dévolu à être principalement un instrument de propagande des réussites agricoles de l’URSS ainsi qu’un lieu d’échanges scientifiques et techniques, n’est alors plus lié directement avec le Komintern, et disparaitra lui aussi pendant la seconde guerre mondiale, en 1940.

Un nouveau Krestintern ?

La mort de l’internationale paysanne communiste est-elle pourtant définitive ? Depuis, l’exterminisme capitaliste a atteint tout ce qu’il pouvait, et entraîne dans sa chute toute l’Humanité. Les nouveaux défis climatiques, alimentaires et économiques ne rendrait-il pas nécessaire aujourd’hui une organisation internationale des paysans ? Cette dernière, pourrait préparer la Révolution pour sauver la planète de la destruction capitaliste. Mais elle pourrait aussi devenir l’outil principal pour construire l’agriculture de demain. Elle pourrait aussi aider les paysans du monde entier à faire face aux immenses besoins alimentaires du monde et à faire face aux dérèglements climatiques. Enfin, elle construirait l’union internationale des paysans pour édifier collectivement une agriculture socialiste et paysanne, durable, respectueuse des hommes et des écosystèmes. Ce projet de faire naître une organisation d’échanges, de partages et de coordination de la paysannerie du monde entier, n’est-t-il pas plus que jamais à l’ordre du jour ?

1 Lénine, « La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky », éditions BE, 1957

2 Lénine, « De la coopération », Œuvres choisies, 1948, tome II

3 Engels, « La question paysanne », édition de Paris, 1899

4 Staline, « Les Principes du Léninisme », Editions sociales, 1952

5 Serge Wolikow, L’Internationale communiste (1919-1943). Le Komintern ou le rêve déchu du parti mondial de la Révolution, Les Éditions de l’Atelier, 2010

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