Alors que l’odieux régime khmer rouge dirigé par Pol Pot et auteur d’un massacre de masse au Cambodge est constamment présenté comme l’un des « crimes majeurs du communisme », voici ce qu’écrivait à ce propos un journaliste australien présent à Phnom Penn à l’ouverture du procès des dirigeants khmers rouges survivants. Outre les faits rappelés dans l’article, à savoir la manière atroce dont a été traité le Cambodge par les Américains durant la Guerre dite du Vietnam, outre le fait que Pol Pot a été soutenu à l’époque non seulement par la direction post-maoïste de la Chine (par haine gauchiste de l’URSS et de son allié vietnamien, auquel la Chine a même osé faire la guerre en 1979!), il faut rappeler que dans le cadre de la grande alliance antisoviétique engagée par Nixon et Chou Enlaï dans les années 70 (à l’époque Pékin soutenait n’importe qui, de Pinochet au régime d’apartheid sud-africain pour tenter, non sans succès, d’isoler Moscou et Hanoi),le régime khmer rouge a été soutenu par tout l’Occident prétendument antitotalitaire, y compris par la clique giscardienne au pouvoir à Paris et par une bonne partie de la « gauche » française. Allié sur ce point avec Pékin, l’Occident collectif empêchait le nouveau Cambodge en reconstruction sauvé de l’extermination par l’intervention militaire vietnamienne et dirigé par Hun Sen, d’occuper son siège à l’ONU. En effet, l’Occident et la Chine réservant ce siège à la coalition fictive regroupant les KR et l’ex-roi Norodom Sihanouk, à l’époque grand chouchou des médiats français.
Alors les Khmers rouges, « crime du communisme » ou bien CRIME DE L’ANTICOMMUNISME ET DE L’ANTISOVIETISME? – Georges Gastaud
Cambodge. Mais où sont les complices des Khmers rouges ?
The Phnom Penh Post 25 février 2009 – Article signé par le regretté John Pilger (1939-2023) Grand reporter, réalisateur, écrivain et correspondant de guerre australien
Au moment où le premier procès d’un ancien responsable khmer rouge s’ouvre, un spécialiste de la question s’interroge sur l’absence de certains dirigeants occidentaux, qui ont pourtant soutenu le régime de Pol Pot.
Dans l’hôtel où je logeais, à Phnom Penh, les femmes et les enfants étaient assis d’un côté de la salle et les hommes de l’autre, respectant l’étiquette. Ce soir-là, la fête battait son plein et l’ambiance était bon enfant. Mais, soudain, les gens se sont dirigés vers les fenêtres, en pleurs. Le DJ venait de lancer une chanson de Sin Sisamouth, un chanteur adulé qui avait été forcé, sous le régime de Pol Pot, de creuser sa propre tombe et de chanter l’hymne khmer rouge avant d’être battu à mort [la rumeur dit que ses tortionnaires lui auraient arraché la langue]. J’ai été témoin de nombreuses “piqûres de rappel” de la sorte. Un jour, dans le village de Neak Leung [sur le Mékong, au sud-est de la capitale], j’ai traversé un champ de cratères de bombes au côté d’un homme éperdu de douleur. Toute sa famille, treize personnes au total, avait été pulvérisée par les bombes d’un B-52 américain. C’était en 1973, deux ans avant l’accession de Pol Pot au pouvoir. Selon les estimations, plus de 600 000 Cambodgiens ont péri de cette façon.
Le problème, avec le procès – soutenu par l’ONU – contre les anciens chefs khmers rouges qui s’est ouvert à Phnom Penh, c’est que seuls les assassins de Sin Sisamouth y seront jugés, et pas ceux de la famille de l’homme de Neak Leung, ni leurs complices. L’holocauste cambodgien comporte trois phases. Le génocide commis par Pol Pot est l’une d’elles, mais c’est la seule à avoir une place dans la mémoire officielle. Pol Pot n’aurait sans doute jamais réussi à prendre le pouvoir si le président Richard Nixon et son conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger, n’avaient déclenché une offensive au Cambodge, pays alors neutre. En 1973, les B-52 ont largué davantage de bombes sur le centre du Cambodge [où passait une partie de la piste Hô Chi Minh, utilisée par le Vietcong pour ravitailler ses troupes au Sud-Vietnam] que sur le Japon pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Certains dossiers prouvent que la CIA mesurait parfaitement les conséquences politiques de ces bombardements. “Les dégâts causés par les raids des B-52 sont au centre de la propagande [des Khmers rouges]”, signalait le chef des opérations le 2 mai 1973. “Cette stratégie a permis de recruter un grand nombre de jeunes gens [et] a été efficace auprès des réfugiés [obligés de fuir les campagnes].” Ce que Nixon et Kissinger avaient commencé, Pol Pot l’a terminé. Kissinger ne prendra pas place sur le banc des accusés à Phnom Penh, car il est occupé à conseiller le président Obama en stratégie géopolitique.
Les SAS britanniques ont entraîné les Khmers Rouges
Margaret Thatcher ne sera pas là non plus, ni ses ministres et hauts fonctionnaires, aujourd’hui à la retraite, qui, en soutenant secrètement les Khmers rouges après avoir été chassés par les Vietnamiens, ont pris directement part à la troisième phase de l’holocauste cambodgien. En 1979, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont imposé un embargo dévastateur à un Cambodge moribond parce que son libérateur, le Vietnam, n’était pas dans le bon camp pendant la guerre froide. Peu de campagnes orchestrées par le ministère des Affaires étrangères britannique ont atteint ce degré de cynisme ou de violence. Les Britanniques exigèrent que feu le régime du Kampuchéa démocratique conserve le “droit” de représenter ses victimes aux Nations unies. Pour déguiser ce crime, le Royaume-Uni, les Etats-Unis et la Chine, principal allié de Pol Pot, inventèrent une coalition “non communiste” en exil, qui, en réalité, était dominée par les Khmers rouges. En Thaïlande, la CIA et la Defence Intelligence Agency entretenaient des liens étroits avec le mouvement khmer rouge. En 1983, le gouvernement Thatcher envoya les SAS, ses forces spéciales, former la “coalition” aux technologies des mines terrestres. “Je confirme”, écrivit néanmoins Margaret Thatcher au leader de l’opposition, Neil Kinnock, “que le gouvernement britannique n’est impliqué en aucune façon dans l’entraînement, l’équipement ou une coopération quelconque avec les forces khmères rouges ou leurs alliés.” Un mensonge éhonté. En 1991, le gouvernement Major a été forcé de reconnaître devant le Parlement que les SAS avaient secrètement entraîné la “coalition”.
À moins que la justice internationale ne soit une comédie, ceux qui se sont rangés du côté des criminels devraient être appelés à comparaître devant le tribunal de Phnom Penh. Leurs noms devraient pour le moins être inscrits sur une liste de la honte et du déshonneur.
* Correspondant de guerre, réalisateur et écrivain. Il a notamment réalisé Year Zero: The Silent Death of Cambodia [Année zéro : la mort silencieuse du Cambodge, 1979] et Cambodia: The Betrayal [Cambodge : la trahison, 1990





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