La comédie humaine au travail ou méthodes managériales et exploitation capitaliste

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www.initiative-communiste.fr vous propose de retrouver gratuitement une des articles du numéro 160 d’Initiative Communiste de septembre 2015 !


Lecture impertinente

livreFin mars, j’assistais au forum FSU-59-62 dédié à « la souffrance au travail ». Danièle Linhart, sociologue, directrice de recherches émérite au CNRS, membre d’un laboratoire associé aux universités de Paris 8 et 10, y intervenait. Son propos, poli voire bienveillant, ne masquait nullement ses critiques sous-jacentes à l’encontre du capitalisme globalement mais aussi envers ceux qui furent (sont encore… ? ) ses adversaires : organisations politiques ou syndicales ! Intéressé, je me fendais donc des 19€ demandés pour prix de son dernier opus : La comédie humaine au travail (Ed. Érès ; Col. Sociologie clinique – 2015)…

Étoffé de nombreuses citations et références bibliographiques, émaillé d’abondants cas concrets issus du parcours professionnel de l’auteur, il se propose de démontrer les objectifs du moderne et les stratégies qu’il déploie. Non sans le relier à son histoire, à l’Histoire sociale moderne (fin XIXe – début XXIe).

Taylorisme et déshumanisation.

Taylor s’est attaché à promouvoir une « organisation scientifique du travail » qui disait viser l’augmentation de la productivité et la diminution de la pénibilité assorties d’une augmentation salariale censée permettre aux travailleurs de consommer en plus grande quantité les biens issus de leurs propres efforts.

Derrière cette vitrine, il s’agissait en fait de priver les prolétaires de leur pouvoir le plus grand : la maîtrise de leurs métiers, savoirs et savoir-faire professionnels, leur capacité à bloquer la machine et donc le système ! Inverser le rapport de force en spoliant les travailleurs au profit de penseurs installés dans des bureaux d’étude, bureaux des méthodes, c’est à dire au plus près des possédants-exploiteurs !

Pour parvenir à ses fins, il développa une stratégie solidement assise sur quelques « fondamentaux » : 1) interposer la supposée sciences entre les ouvriers et leurs patrons ; 2) individualiser la prise en compte des besoins et qualités ; 3) modifier les rapports sociaux en considérant l’Homme au travail d’abord comme un humain.

Donc, l’ouvrier déqualifié (1) n’a plus qu’à s’en remettre aux fiches de poste et devient un exécutant ; le paternalisme (3) et l’isolement (2) visant à briser toute velléité de négociations collectives, à disqualifier le syndicalisme !

L’auteur pointe du doigt une « erreur » – selon elle – de Lénine qui « s’aggravera » sous Staline. Au nom d’un productivisme progressiste (socialisé, hors notion de profit [note de JV]), elle aurait consisté en l’adoption de cette organisation supposée scientifique du travail et empêché la recherche d’autres méthodes, d’autres logiques. « Le postulat que le travail peut se dérouler indépendamment de la bonne ou mauvaise volonté des ouvriers […] a été démenti […] Sans l’implication des ouvriers […] il n’y aurait jamais eu de gain de productivité aussi élevés. » (sic). Et D. Linhart de prendre l’exemple de la grève du zèle où la stricte application des consignes (le travail prescrit, par opposition au travail réel) aboutit à ce que « rien ne marche. » (sic). *

Management et sur-humanisation.

Ce nouveau modèle managérial semble s’adresser préférentiellement aux jeunes et aux cadres, parce que les uns sont plus sensibles à l’immédiateté, au défi à relever, plus accommodants avec la précarité ou le stress « considéré comme un glorieux apostolat » (sic) et doués « d’une propension naturelle à jouer, faire semblant, donner le change » (sic) ; parce que les autres sont résolument installés dans une posture individualiste, fortement centrés sur leur travail et un parcours personnel visant à la réussite « en tant qu’acteurs de leur vie » (sic) tout en étant convaincus de disposer des moyens d’en préserver les aspects privés.

Mais les cadres sont aussi les mieux placés pour connaître les effets pervers du système, d’autant plus qu’ils s’y sont fortement investis ! Quant aux jeunes, ils ne le resteront pas ! Et l’auteur de se demander entre autres si le néo-management ne repose pas sur « un mode discriminant de mise au travail qui rejette à la périphérie ceux qui ne se caractérisent pas par leur jeunesse ? » (sic) Perpétuellement ?…

Etant enseignant, j’ajoute volontiers que le système éducatif actuel contribue à la réussite de ce modèle : absence de repères dans l’Histoire sociale, individualisation des cours et parcours, dé-professionnalisation des enseignements (pluridisciplinarité), édulcoration des programmes (fourre-tout), etc. Sans oublier toutes les « Educations à » contribuant à l’acceptation future des bonnes pratiques édictées !

Reprenons le fil…

Ce nouveau modèle reprend les fondamentaux du taylorisme en y ajoutant ses touches personnelles. L’individualisation devient compétition, la scientificité abjure les qualités professionnelles pour sanctifier les « compétences », le paternalisme devient « dialogue social » et son emprise idéologique percole les C.E., C.T. et autres CHSCT ! S’y ajoutent quelques avatars de bonne conscience (chartes éthiques, codes déontologiques…) afin de mieux convaincre pour plus contraindre. Quelques histoires aussi (le « storytelling » des anglo-saxons), porteuses de légendes sur l’entreprise.

« s’avance le système « managinaire » […] qui mise sur la satisfaction narcissique des salariés. Un pas de plus dans la mise en scène des rapports sociaux fondés sur […] du donnant-donnant, il y a une inversion de sens judicieusement opérée et qui met la « réalité la tête en bas » selon l’expression de Marx. » (sic)

Et puis il y a la précarisation subjective… Et son arme fatale : le changement permanent ! La version 3.0.14 de la fiche protocolaire qui vient écraser la précédente à quelques semaines d’intervalle, la Nième réforme débarquée sans évaluation des précédentes, etc. Plus le temps de réfléchir, de prendre du recul, d’assimiler même ! Alors on obéit… Tous précaires car déjà frappés d’obsolescence. Subjective, elle aussi !

L’auteur explique aussi pourquoi ce système fait plus de dégâts parmi les travailleurs de France que dans d’autres pays… Evoquant l’honneur du travail, et du travail bien fait, en particulier dans les services publics.

Addendum : Comment ne pas faire le lien avec ce slogan, quasi programme politique : « L’humain d’abord ! » ?… L’ouvrage mentionne à quel point le langage véhicule l’idéologie, surtout dominante ! Etre humaniste ou plein d’humanité est une qualité – sans nul doute – dans la sphère personnelle voire dans la « sociétale ». Oublier l’Homo faber, le travailleur, le prolétaire, lui substituer cet humain trop humain dans la sphère politique et sociale est bien plus qu’une erreur voire qu’une faute, c’est un renoncement, donc une… défaite ! Affichée en Novlangue.

Joel Vuylsteker pour Initiative Communiste n°160 septembre 2015

* Nous reviendrons sur la question dans un prochain numéro


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