Panama papers : Les journalistes découvrent la Lune. Les politiques nous enfument. Le coup de gueule de Denis Robert

panama papers denis robert Trouvé sur la page Facebook de Denis Robert — le journaliste “lanceur d’alerte” de l’affaire —, un commentaire incendiaire sur l’affaire des Panama Papers et sur “l’étonnement” de ceux qui font mine de découvrir et de s’offusquer du problème. Voici son commentaire in extenso

Rappelons que le parlement – avec l’appui du gouvernement – a rejeté en 2015 l’amendement 340 au projet de loi de finance prévoyant que les entreprises multinationales rendent publiques chaque année leur chiffre d’affaires, leurs bénéfices, le nombre de leurs filiales et de leurs employés ainsi que le montant des impôts payés et ce, dans chacun des pays étrangers dans lesquels elles sont implantées afin de lutter contre l’évasion fiscale. Adopté lors d’un vote en première lecture, l’amendement a été rejeté lors d’un second vote demandé par Christian Eckert, le ministre du budget, en pleine nuit alors que quasiment aucun député n’étaient présents.

Rappelons que l’Union Européenne prévoit de renforcer le secret des affaires pour justement protéger l’oligarchie contre la divulgation d’informations comme celles qui ont été révélées par les affaires clearstream ou UBS.

Rappelons que François Hollande qui fait mine de défendre les lanceurs d’alerte a refusé d’accorder l’asile politique à J Assange ou E Snowden. Le premier est toujours coincé dans l’ambassade de l’Equateur à Londres, le second est accueilli à Moscou. Rappelons qu’en 2013, craignant que l’avion d’Evo Morales rapatrie Edward Snowden de Moscou la France a fermé son espace aérien (comme l’Espagne, le Portugal et l’Italie) à l’avion du président bolivien au risque de provoqué son crash.  Sur son compte twitter, Edward Snowden a taclé d’un “vraiment ?” ironique les déclarations hypocrites du président Hollande, exécuteur des basses œuvres de l’Axe UE OTAN USA.

 


J’ai vu “Cash Investigation” hier, me suis tapé les flashs des chaînes tout info et le “Grand Soir 3”, je regarde les titres dans les kiosques à journaux… “Panama papiers, l’onde de choc”…

Comment vous dire? Comment vous dire ce que je ressens sans passer pour un cuistre ou un donneur de leçon? Quand même… Des panaméennes à Panama ?!!! Houlala. Des banques françaises avec des filiales dans les paradis fiscaux ?!!! Houlalalalala…

Et Sapin (le ministre, il ressemble de plus en plus à Gorbachev, non ?) qui vient s’émouvoir sur le sort des lanceurs d’alerte. Qu’est ce que tu as glandé mec depuis deux années qu’on t’explique que c’est grave? Qu’est ce que tu as fait pour Antoine Deltour[1]  ? Pour Hervé Falciani[2]  ? Pour Stéphanie Gibaud[3]  ?

Et — au hasard et en passant — pour moi qui me suis tapé 63 procès pour dénoncer en gros la même chose (off shore, banques françaises avec filiales dans les paradis fiscaux, effacement des traces des transactions, etc) ? Rien mec. Pas bougé le petit doigt. Resté planqué dans ton ministère à user de ta langue de baobab.

Et la droite qui la ferme avec le souvenir précis de son petit roitelet — le Sarkozy — qui nous avait juré craché que c’était fini les paradis fiscaux. Quel connard ! Quel immense connard, gargantuesque, godmansachseste connard !

Et le FN — les poches pleines, les yeux vides — qui nous sort le grand air de la manip. Et Hollande qui fronce les sourcils, pire qu’une marionnette de South Park. Bientôt ce sera Juncker, vous verrez…

Les journalistes — en tête ceux du Monde — découvrent la Lune. Les politiques nous enfument. Il y a quelque chose de lamentable dans cet embrasement. De réjouissant, quand on voit des types comme Balkany ou Me Claude l’associé fraudeur de Sarkozy fuir les caméras… Mais quand même de lamentable.

Pourquoi les journalistes ont-ils tant attendu ? Pourquoi les politiques — Hollande en tête avec son foutu discours du Bourget — n’ont-ils pas bougé le petit doigt quand — tiens prenons celle-là — l’affaire est sortie. Rien. Pas un soubresaut.

Alors, bon. Ne vous étonnez pas si on est debout la nuit. On va bientôt venir vous chatouiller les doigts de pieds. On n’est pas pour les têtes à couper. Limite, le goudron et les plumes. Allez le téléphone sonne, c’est France Infos. Demain Grenoble, les mecs. Pour une conférence à 19h30. Si j’arrive à prendre mon train.

Il y a Merkel et Hollande à deux pas de chez moi à Metz. Toutes les rues sont bloquées. C’est un peu comme Achille Zavatta et ses fauves. En moins rigolo.

Notes:

[1] Antoine Deltour, lanceur d’alerte de l’affaire Luxleaks, poursuivi par la Luxembourgeoise.

[2] Hervé Falciani, lanceur d’alerte de l’affaire des évadés fiscaux de la banque HSBC, arrêté et emprisonné en raison du mandat d’arrêt international suisse.

[3] Stéphanie Gibaud, lanceuse d’alerte dans l’affaire du blanchiment de fraude fiscale en bande organisée par la banque UBS, placardisée par les entreprises privées et par l’État français après ses révélations.


et un extrait de l‘interview de Denis Robert en 2013 par l’Humanité

C’est l’affaire Clearstream qui vous a vraiment rendu célèbre. Comment vous êtes-vous engagé dans cette enquête titanesque ?

Denis Robert. Par une rencontre, encore une fois. J’étais arrivé à un moment de ma vie où j’étais résolu à arrêter les documentaires et les films sur l’argent et la politique. Mon chant du cygne, c’est Journal intime des affaires en cours, un film que j’ai écrit avec Philippe Harrel. À la fin, sur des images de Metz la nuit, avec des parkings déserts, je fais une métaphore, en voix off, sur les lapins, les chiens et les dingos. Quand les dingos sont arrivés en Australie, ils ont fait un carnage chez les lapins. Indirectement, les chiens en ont pâti car ils ne pouvaient plus se nourrir. Ils ont disparu. En revanche, les lapins ont été assez malins pour développer leurs pattes arrière et s’adapter à un nouvel écosystème. L’analogie était pour moi troublante avec la vie politique et démocratique. C’était ma vision, très noire, de la situation à la fin des années 1990. Les traders et les prédateurs financiers apatrides se jouant des frontières avaient gagné la partie. Les tenants du pouvoir – la bourgeoisie installée, les rentiers, les hommes politiques des grands partis – n’avaient rien vu venir, même s’ils continuaient à faire illusion dans un monde qui avait bougé. En revanche, je considérais que le peuple, lui, s’en sortirait, quitte à faire une révolution ou à vivre dans les caves. Le film se terminait donc sur l’idée que les prédateurs, ces voleurs de démocratie, avaient gagné la partie avec leurs modems puissants et que les plus forts des juges ne pouvaient rien contre cela. J’avais une vision parcellaire de ce qu’était l’univers financier, le problème des paradis fiscaux, etc. Et là, je rencontre Ernest Bakes au (un ex-responsable de haut niveau de Clearstream – NDLR)…

Qu’est-ce que ça change à ce moment-là ?

Denis Robert. Je découvre que les prédateurs, ces « dingos de la finance », sont piégés par l’informatique. Contrairement à ce que j’avais imaginé auparavant – c’est-à-dire que lorsque l’argent passe une frontière, il disparaît –, il y a une traçabilité des échanges financiers. Je découvre que les valeurs entrent dans une sorte d’immense ordinateur, qu’il y a des lieux centralisés où se dénouent les échanges financiers internationaux. C’est ma découverte de Clearstream. Je comprends à ce moment-là que le problème des paradis fiscaux est un leurre, l’enjeu étant le contrôle des chambres de compensation (1). Or, à l’époque, peu de gens savaient ce que c’était, même pas les juges. Plus grave, je découvre qu’une des deux chambres de compensation (Clearstream, l’autre étant Euroclear – NDLR) triche. Elle a mis en place une double comptabilité avec, à l’échelle internationale, un système industriel d’effacement des traces de transactions. L’enquête durera deux ans. Le premier livre sort en 2001. Je subis les premières plaintes en diffamation et je suis très peu soutenu par la . Je publie un deuxième livre et je récolte une deuxième salve de procès. Je commence à les gagner, puis, en 2006, débute une autre histoire, un scandale politique, avec l’histoire du trafic des listings par l’escroc Imad Lahoud. Cela va durer jusqu’à ce que je gagne en cassation, en 2011.

Après cette enquête, vous sentez-vous plus pessimiste encore qu’en 1996 ?

Denis Robert. Non, j’ai vieilli de dix ans et parfois la vie réserve de belles surprises qui peuvent changer la donne. L’affaire Cahuzac en est une. Elle montre l’absolue légèreté de la classe politique et du Parti socialiste, qui est au pouvoir en ce moment. Il a fallu que ce ministre fasse ces aveux incroyables pour que, soudain, on redécouvre un certain nombre d’évidences et qu’on parle de travailler sur l’évasion fiscale. Cela dit, ce n’est pas fait de manière intelligente, surtout quand on sait que le lobby bancaire est le plus puissant du monde.

Il y a des tas d’affaires qui sortent, mais rien ne bouge. Croyez-vous encore au journalisme ?

Denis Robert. Ça dépend des jours. Et cette question est complexe car on ne peut y répondre qu’en pensant le journalisme comme une activité sociale en interaction avec d’autres champs sociétaux… Le journalisme va mal car la démocratie va mal. Le journalisme n’est pas le responsable de ce malaise. Il en est le symptôme. La raison principale pour laquelle j’ai quitté Libé, c’est parce que je ne me supportais plus en auxiliaire de justice. Ça peut paraître gratifiant de faire tomber un ministre, mais ce n’est pas le but du jeu. On l’a bien vu avec Cahuzac. Mediapart fait le boulot mais ensuite Plenel joue les procureurs en demandant l’ouverture d’une information. Et le proc s’exécute. On marche sur la tête. La France n’est pas le pire pays où le journalisme est en perte de crédit et de repère. Aux États-Unis, malgré les whistleblower (lanceurs d’alerte – NDLR) et Edward Snowden (2), je trouve la situation encore plus dramatique. Ce pays envoie quand même Bradley Manning (3) en cour martiale alors qu’il mériterait le prix Nobel du journalisme. Partout où la crise est la plus forte, le journalisme agonise. Regardez la Grèce, l’Espagne… Partout où la justice dysfonctionne, où les politiques sont trop aux ordres des magnats ou des lobbys, le journalisme doit se bagarrer, prendre des risques… Il y a une sorte de devoir supérieur d’informer surtout quand ça va mal… Le fait que Guéant ou Tapie et sa clique d’avocats soient au cœur de nouveaux scandales, c’est un double signal. Ça montre que la justice fonctionne un peu mieux aujourd’hui. Ça montre aussi que les journalistes, comme les juges, ont été en dessous de tout sous Sarkozy. Ce sont souvent les mêmes d’ailleurs dans les grand public. Je crois au journalisme, je crois aux livres, sinon je ne ferais pas ce que je fais.