On peut tout faire avec Lukács, sauf s’asseoir dessus

En hommage à l’ouvrage « Pourquoi Lukács ? » de Nicolas Tertulian (Fondation de la maison des sciences de l’homme, Paris, 2016, 382 p., 42 euros)

Depuis l’arrêt de son séminaire tant regretté sur la pensée allemande moderne à l’EHESS, le grand sur le philosophe marxiste hongrois Georg (György) Lukács (1885-1971) auquel travaillait Nicolas Tertulian (né en 1929 à Iași, en Roumanie) était très attendu. Le lecteur est enfin récompensé de son attente et gratifié d’un voyage en « Lukácsie » et dans la pensée philosophique contemporaine sous la forme d’un passionnant Bildungsroman, où le vécu se mêle au conceptuel, dans la grande tradition de l’humanisme critique que Tertulian chérit et incarne. A l’exception du beau livre de Guido Oldrini, György Lukács e i problemi del marxismo del novecento (La Città del Sole, Naples 2009), il n’existait pas encore de synthèse aussi ambitieuse des problématiques touchant à l’œuvre de Lukács sur l’ensemble de son parcours.

Le principal mérite de l’ouvrage est qu’il n’est pas seulement celui d’un disciple, pour proche que fût sa relation avec le maître, mais aussi celui d’un érudit, qui peut confronter Lukács à ses détracteurs et leur opposer une fin de non-recevoir argumentée, un « Lukács malgré tout », qui est aussi un «  malgré tout », avec la même rigueur dont le maître hongrois faisait preuve, au terme d’un parcours mouvementé au sein du mouvement communiste international (deux fois ministre, deux fois emprisonné, et communiste jusqu’au bout !), mais avec une détermination, qui frisait le sublime, à penser un dans toutes ses potentialités spéculatives et critiques.

Contre le jugement de Salomon de la guerre froide

Le refus de l’éclectisme et la volonté de dépeindre son modèle à toutes les étapes de sa vie et de sa pensée est le souci premier de Nicolas Tertulian. On sait que Lukács, de par l’importance de sa signification dans l’histoire de la pensée contemporaine, était devenu à lui seul un enjeu de la guerre froide, et son œuvre la victime expiatoire d’une sorte de jugement de Salomon implicite visant à séparer violemment ses œuvres de jeunesse à celles de la maturité. L’ouvrage de Tertulian fait ainsi litière de ces diverses manipulations. On peut certes tout faire avec Lukács, le tirer dans tous les sens pour illustrer telle ou telle thèse, mais certainement pas s’assoir dessus et méconnaître son aspect incontournable, dans l’entièreté de son travail. Et cela, des livres prémarxistes (L’Ame et les Formes, La Théorie du roman) ou encore le très célèbre Histoire et Conscience de classe, jusqu’aux ouvrages composés après son premier exil en Union soviétique puis son retour en Hongrie après la guerre et placés sous le sceau d’un léninisme rénové mais parfaitement assumé : Le Jeune Hegel, La Destruction de la raison, sa grande Esthétique en deux volumes (non parue en français), et enfin L’Ontologie de l’être social, à l’enseigne de l’émancipation du genre humain en-soi, du passage de l’hétéronomie à l’autonomie vers l’éclosion d’une humanité libre et émancipée incarnée par le genre humain pour-soi.

Dans la croix du présent

Fondamentalement, le passage des œuvres de jeunesse à celles de la maturité est marqué – à partir du moment où Lukács approuva comme une sorte de « rose dans la croix du présent » la nécessité de construire le socialisme dans un seul pays et de défendre l’URSS comme seul rempart crédible au fascisme  –  par l’adieu à l’utopisme de jeunesse qui marque son ouvrage le plus connu Histoire et conscience de classe, et par son ralliement à une attitude de plongée « mitten im Dünger der Widersprüche » (dans le ferment des contradictions, pour reprendre l’expression de Marx). Comme Lukács l’a laissé entendre à plusieurs endroits, cette attitude s’inspire bien plus de la « réconciliation avec la réalité » de Hegel que de l’attitude du contemporain et condisciple du précédent, Hölderlin, demeuré fidèle, jusque dans le mutisme et la folie, à un idéal impossible de résurrection de la démocratie ou de la république antique.

Tertulian trouve d’ailleurs les mots justes pour décrire cette démarche par « le besoin ressenti par [Lukács] de rendre justice à la densité du réel et à la substantialité et à l’épaisseur de l’histoire ». On peut néanmoins regretter que l’érudit roumain cède parfois aux schémas de pensée de ceux qu’il entend le plus souvent réfuter, jusqu’à parler d’un « alignement [de Lukács] au Thermidor stalinien » (Slavoj Žižek parlait, lui, et avec moins de nuances, de « Thermidor personnel »). C’est en effet céder sans doute un peu trop à une vulgate trotskiste mal définie. On connaît pourtant la piètre estime dans laquelle Lukács tenait le trotskisme, à qui Tertulian rappelle lui-même « qu’il [lui] a toujours dénié la légitimité intellectuelle et politique ».

Certes, l’on ne peut qu’approuver Tertulian définissant les insuffisances de la forma mentis stalinienne, par exemple l’idée, bien présente dans le fameux chapitre de vulgarisation philosophique de l’Histoire du PCbUS, selon laquelle des principes apodictiques du matérialisme dialectique pourraient s’appliquer comme extension au matérialisme historique (ce que nie implicitement le principe marxien de l’historicité comme attribut fondamental de l’être et de ses catégories). Néanmoins on peine à voir céder un penseur aussi nuancé que Tertulian à la vision quelque peu tératologique du phénomène stalinien issue directement de la guerre froide (le chercheur roumain parle même de « perversion stalinienne », de « dérive pathologique ») à propos de ce qui fut après tout, avec toutes ses limites et ses grandeurs, un « primo-socialisme » (expression que nous empruntons à G. Gastaud).

En effet, si Lukács n’avait pas trouvé le « socialisme réellement existant » amendable, pourquoi serait-il resté du « mauvais » côté du rideau de fer malgré tout ? Et ce, jusqu’à réintégrer le parti hongrois en 1967 en dépit du fait qu’il pouvait légitimement, à plus de quatre-vingts ans, aspirer à une retraite paisible après tant de péripéties pas toujours heureuses ? De plus, si les idées deviennent une force matérielle lorsqu’elles s’emparent des masses, il faut pouvoir aussi penser que ce processus ne peut se faire que sous le mode de l’apprentissage contradictoire (le critère de l’expérience des masses dont parle Lénine dans La Maladie infantile, le « processus d’apprentissage » théorisé par D. Losurdo) et de ses nécessaires médiations.

C’est en effet dans ce « refus de rester confiné » dans l’utopiste dont parle d’ailleurs Nicolas Tertulian à raison, qu’on peut percevoir le sens de la phrase de Lukács restée célèbre : « Le pire socialisme est meilleur que le meilleur capitalisme ». Tertulian qualifie cette sentence de « peu sensée », mais – car l’important est moins chez Tertulian le jugement de valeur qu’il professe que le caractère exhaustif des problématiques qu’il soulève – il a du moins le mérite de montrer qu’elle n’était, chez le penseur hongrois, pas qu’une simple formule. En effet, l’on apprend que Lukács félicitait son traducteur italien, Cesare Cases, de s’y tenir, tout en mettant en garde ce dernier contre le danger des simplifications dépourvues de médiation du maoïsme.

Retour à Lénine et au-delà

Mais nous ne voudrions pas paraître injuste à cause de points de détails. Fondamentalement, Tertulian est extrêmement pondéré, s’efforce à présenter les déterminations essentielles et sait surtout démêler avec finesse ce qui relève, chez Lukács, de concessions à l’air du temps (certaines autocritiques notamment) et ce qui ressortit à une évolution nécessaire chez l’auteur et notamment du fait qu’il était « loin de désavouer l’héritage de Lénine, même si sur certains points il prend ses distances avec une thèse ou une autre du fondateur du bolchevisme ». Ainsi apprend-on que le soutien à la ligne de Staline, qu’on n’a cessé de reprocher à Lukács, a aussi, contrairement aux idées reçues, des fondements théoriques et pas uniquement stratégiques : « En 1937-1938, lorsqu’il rédigeait son Jeune Hegel, Lukács ne trichait pas avec ses convictions en attribuant à Staline le rôle de défenseur de la ‘’période léniniste’’ en . » Et Tertulian d’ajouter que contre le mécanicisme de Déborine, Staline « aurait défendu l’interprétation du marxisme comme à portée universelle et revendiqué l’héritage de Lénine contre la ligne plékhanovienne ».

Par ailleurs, la préface critique à la réédition d’Histoire et conscience de classe, datant de 1967, ne faisait aucun doute sur la sincérité des critiques de Lukács à propos de son œuvre de jeunesse et de son adhésion au léninisme et à la notion de dialectique de la nature. Rappelons qu’en ce qui concerne son cadre de pensée, Lukács était partisan du réalisme ontologique, de la théorie du reflet dans le processus dialectique de connaissance (donc réfutant par avance le reproche de précriticisme ou d’imitation mécaniste). Mais bien entendu, il ne faut pas oublier ce qu’il a apporté de plus par rapport à Lénine. La place nous manque pour parler de l’approche ontologique finale, mais on peut dire quelques mots sur l’ampleur des travaux de Lukács en esthétique.

Une esthétique de l’homme intégral

En esthétique précisément, Lukács a prôné une attitude que certains sectaires de l’avant-gardisme qualifient de classiciste (voire de restauratrice pour les plus injustes, « entreprise de flatterie des valeurs bourgeoises » pour l’impayable Isaac Deutscher), mais qui témoigne autant d’une volonté d’unir les forces de progrès dans un front antifasciste que de la nécessité, très « gramscienne » au fond, d’hériter, pour les dépasser, du meilleur des traditions bourgeoises. Rappelons que pour mettre à bas la féodalité, la bourgeoisie se trouvait, dans sa phase révolutionnaire, au sommet des connaissances historiques et que le prolétariat doit s’élever jusqu’à cette exigence pour prétendre passer à un autre mode de production.

Comme Tertulian le décrit parfaitement, l’approche Lukácsienne se caractérise non seulement par une grande capacité de contextualisation socio-historique, mais aussi et surtout par le point du vue que Lukács a désigné sous le nom de critique « immanente ». Il s’agit d’une immersion dans l’intériorité de l’œuvre, qui se refuse à un rejet dogmatique de la pensée adverse et vise à supprimer la dichotomie entre critique idéologique et critique esthétique par une fusion des deux points de vue. Contre la politisation officielle de l’art, Lukács n’a cessé de célébrer la « victoire du réalisme » chez des écrivains comme Tolstoï et Balzac, qui professaient pourtant des vues conservatrices, et Lukács se plaignait parfois, à la lumière des grands modèles, de la déperdition de la substance humaine dans certaines œuvres jugées avant-gardistes, fussent-elles les plus engagées.

Néanmoins, Tertulian explique bien qu’il ne s’est jamais agi pour Lukács de recommander d’écrire comme Tolstoï ou Balzac (Lukács avait toujours dans l’idée de rendre hommage au caractère inaliénable de l’art et donc à son historicité profonde), mais de comprendre ce qui chez les classiques – in primis les grands réalistes du XIXe siècle – est l’expression d’une approche complète de l’homme, l’art véritable comme expression de l’homme intégral (« der Mensch ganz »), en cherchant dans l’immanence des œuvres d’art authentiques l’expression d’une vox humana de portée universelle qu’il célébrait dans les œuvres qu’il aimait (Lukács emploie cette expression en l’occurrence à propos de Bartók). Ce n’est qu’à ce prix qu’on pourra espérer proposer et recevoir des œuvres différentes de celles qui se contentent de perpétuer le statu quo social.

A ce propos, si l’on me permet cet aparté, on ne m’empêchera pas de voir dans l’attitude Lukács un analogon de la maturation du communisme au XXe siècle, notamment du communisme français, capable de s’adresser à la nation. Le PCF qui, du Front populaire, en passant par la résistance antifasciste, et ce jusqu’à ce point d’arrêt qu’a constitué la liquidation du léninisme dans l’eurocommunisme, aura su s’adresser à la nation, et lui donner le contour progressiste du CNR. En tout cas, dans le refus du Lukács de la maturité de l’absolutisation de la voie soviétique pour l’édification du socialisme, il aurait pu trouver – pourquoi pas ? – un allié en Maurice Thorez (cf. le fameux article au Times du dirigeant ouvrier sur la pluralité des différentes voies nationales au socialisme).

Chemins qui mènent quelque part

L’autre grand mérite de l’ouvrage décidément très renseigné de M. Tertulian est de montrer que le tournant ontologique qui caractérise le Lukács de la maturité n’est pas propre au marxisme. On observe tout d’abord une résistance au cœur même des milieux académiques allemands, avec l’ontologie critique de Nicolai Hartmann (source d’inspiration essentielle du dernier Lukács), qui sut formuler en son temps une fin de non-recevoir au néokantisme, à la phénoménologie et surtout à l’heideggérisme (en affirmant la priorité de la question de l’être par rapport à celle du « sens de l’être », question fondamentale, comme on le sait, de Être et Temps). Et c’est aussi au cœur même de la phénoménologie que Roman Ingarden se tournera vers l’ontologie, dans Der Streit um die Existenz der Welt, devant un Husserl médusé. On peut d’ailleurs, à l’usage d’étudiants marxistes en philosophie désespérant de ne pas trouver un directeur de thèse un tant soit peu progressiste, suggérer ces pistes de recherches possibles, non « marquées », surtout en ce moment où dans nos facultés l’antimarxisme rend l’atmosphère de plus en plus irrespirable.

La portée progressiste de ces approches non marxistes mais convergeant vers l’ontologie critique n’est néanmoins pas surévaluée, Tertulian nous rappelant, à propos de Nicolai Hartmann, « le caractère plutôt conventionnel de sa pensée sur l’histoire, une certaine impassibilité, si ce n’est une certaine froideur devant les crises et les convulsions de la société de son époque », ou encore le fait que pour Hartmann, « la pensée dialectique est un ‘’don’’ comparable au ‘’génie’’ de l’artiste et ne se laisserait donc pas ‘’apprendre’’ ». (On pense à ce sujet à la condamnation hégélienne, si importante pour Lukács, de l’intuition intellectuelle de Schelling, d’essence supposée aristocratique.)

Scoops et paralipomena

Le livre de Tertulian contient également de véritables “scoops”. Notamment le rapprochement de Lukács avec Kierkegaard, trois mois avant sa mort, lors d’un entretien privé avec Tertulian, et ce afin de lutter contre l’hyperlogicisme idéaliste de matrice hégélienne (le dernier Lukács ne cesse d’affirmer l’irréductibilité du substrat matériel à ses déterminations logiques de même que l’irréductibilité de la causalité à tout acte d’instauration téléologique ayant par définition un caractère fini). Cela rappelle une intuition étonnante de Karl Löwith sur le rapprochement de Kierkegaard et Marx. On pourrait presque écrire une biographie intellectuelle de Lukács en suivant les relations orageuses et passionnées avec le penseur danois depuis L’Âme et les Formes.

La rencontre avec Cioran est également passionnante pour comprendre le débat au sein de la diaspora roumaine à Paris. Mentionnons également une étude très approfondie par Tertulian de l’anticommunisme foncier du Heidegger de l’après-guerre (voir la lecture qu’il fait de Qu’appelle-t-on penser ?)

On aurait apprécié, en revanche, une discussion des positions de Michael Löwy (dont l’ouvrage est pourtant discuté) à propos de la position particulière prise par ce dernier concernant l’identification de Lukács au personnage de Naphta dans la Montagne magique de Thomas Mann (les rapports Mann-Lukács sont un objet d’étude en soi, d’un extrême intérêt), notamment à cause du fait que Löwy répondait à la polémique Bourdet-Tertulian en proposant un déplacement de problématiques. Ce sera peut-être le cas dans une prochaine édition.

Pas de destruction de la Destruction

Enfin, l’approche de Nicolas Tertulian se caractérise par une volonté de ne pas céder aux facilités universitaires courantes qui tentent à mettre sous le tapis les livres un peu trop polémiques de Lukács, notamment La Destruction de la raison, et cela dans son souci premier, empreint du sens de la responsabilité intellectuelle : comprendre en profondeur les conditions d’arrivée du fascisme au pouvoir. Bien entendu, Tertulian rappelle ces évidences qui n’en sont plus malheureusement aujourd’hui : notamment la position de Lukács, réitérée dans son entretien Pensée vécue. Mémoires parlés, sur la thèse fondamentale de La Destruction de la raison, très novatrice pour l’époque et son univers de pensée, prônant le déplacement de l’antagonisme « officiel » prôné par Jdanov entre matérialisme et idéalisme par celui entre rationalisme et irrationalisme (qui réhabilite Hegel, dans une démarche que Lénine n’aurait d’ailleurs pas reniée).

On sait gré aussi à Nicolas Tertulian de poursuivre le combat contre l’irrationalisme à sa manière, notamment à propos de prétendue transformation de la raison instrument d’émancipation en instrument de manipulation qui est, comme on le sait, le leitmotiv de la Dialektik der Aufklärung d’Horkheimer et Adorno. On appréciera donc la mise au point du chercheur roumain : « [Lukács] ne partageait pas l’idée selon laquelle le rationalisme scientiste du néopositivisme était un avatar de la rationalité des Lumières ».

On suit enfin volontiers les réserves de Tertulian envers l’œuvre polémique du maître, notamment quand le chercheur roumain s’efforce de rendre justice, en dépit de Lukács, à l’anti-irrationalisme d’un Benedetto Croce, ou encore à Husserl dont il rappelle, à juste titre, que les premières pages de la Krisis prennent en ligne de mire « le scepticisme, l’irrationalisme, le mysticisme ».

On a cependant, il faut l’avouer, un peu plus de mal à suivre Nicolas Tertulian lorsqu’il remet en cause, chose peu habituelle chez lui, toute la postface de la Destruction, rédigée en janvier 1953 et consacrée à l’irrationalisme dans la période d’après la seconde guerre mondiale, qui selon Tertulian porterait « tous les stigmates de la guerre froide, Lukács alignant ses polémiques sur les stéréotypes de pensée de l’époque ». Et Tertulian d’ajouter : « Les critiques sévère dont il a été l’objet dans les années précédentes de la part de la direction de son Parti, lors de la fameuse ‘’affaire Lukács’’ (1949-1951), ont eu certainement sur lui un effet compulsif, en le poussant à plier sa pensée au pur conformisme. » Tertulian fait le même reproche à propos de la préface de l’édition allemande de Existentialisme ou Marxisme (septembre 1951). Ces écrits marqueraient pour Tertulian la « part d’ombre de l’activité idéologique » du penseur hongrois et « une nette régression par rapport à la substance valable de son combat philosophique ».

Certes, on peut relever dans cette postface des formules malheureuses (« Malraux Goebbels de De Gaulle » par exemple), mais sur le prolongement du nazisme par les Etats-Unis, notons que ce Lukács très « guerre froide » ne serait pas désavoué l’historiographie récente, de William Appleman Williams (fondateur d’une école qui n’a cessé de montrer l’extrême agressivité des USA à l’encontre d’une URSS sortie épuisée du conflit mondial) à Christopher Simpson. Dans son livre Blowback. America’s Recruitment of Nazis and Its Destructive Impact on Our Domestic and Foreign Policy (dont la traduction française paraîtra cette année), Simpson montre par exemple comment la CIA entraînait rien moins que trois mille lettons nazis armés jusqu’aux dents, prêts à se parachuter sur l’Union soviétique. Et à lire cet ouvrage, on se rend bien compte que le phénomène Klaus Barbie n’a rien, hélas, d’une exception. Bref, en décrivant la mise en place d’une sorte de préfiguration d’un IVe Reich, il n’est pas certain que Lukács ait par trop forcé le trait. La férocité de l’offensive impérialiste après la chute du mur nous le rappelle malheureusement presque tous les jours.

En tout cas, le lecteur français pourra se faire une idée plus fraîche du texte puisque le troisième et dernier tome de La Destruction de la raison vient enfin de paraître aux Editions Delga, avec une préface de Domenico Losurdo.

Nous avouons d’ailleurs également mal comprendre les raisons qui font polémiquer Nicolas Tertulian, et de manière quelque peu alambiquée, contre le penseur marxiste italien, et notamment contre son récent livre, auquel il sait tout de même rendre hommage, Nietzsche le rebelle aristocratique (Delga, Paris 2016), au sujet du Sonderweg (chemin caractéristique qu’aurait pris l’Allemagne dans son développement capitaliste surgi beaucoup plus vite que les avancées démocratiques de la modernité). Aujourd’hui pourtant, beaucoup de chercheurs s’accordent non pas à nier les particularités allemandes mais en tout cas à ne pas les opposer à un modèle uniforme qui définirait une hypothétique normalité. Ce n’est pas être infidèle à la démarche de Lukács, et ce peut même être un remarquable complément, que d’étudier le fascisme en dehors de ses spécificités allemandes, a fortiori sans nier celles-ci. Losurdo a bien su montrer les graves travers de l’Occident et en quoi Hitler s’est avéré un disciple (hélas fort doué) de la « white supremacy » américaine et du colonialisme britannique (ne voulait-il pas édifier en Russie ce qu’il appelait les « Indes allemandes » ?) Car Lukács n’était certes pas Naphta, mais pas non plus Settembrini (quoiqu’il préférât encore le second au premier). Lukács tente d’ailleurs de sortir pleinement du cadre allemand dans la postface que par ailleurs désavoue Nicolas Tertulian. Il s’agit sans doute là d’un même problème qui mériterait un débat ouvert et approfondi.

Pour un dialogue possible avec le « marxisme-léninisme »

Tertulian ouvre enfin des pistes immenses en parlant d’ « ontologie de l’intentionnalité » qui vise à inscrire la conscience dans l’extériorité (à propos des horizons de la conscience qui deviennent actifs dans les actes d’instauration téléogique, la teleologische Setzung, concept central de l’ontologie de Lukács).

On regrettera sans doute – mais c’est un reproche qu’on pourrait adresser à Lukács lui-même – l’absence de dialogue fécond avec la tradition marxiste-léniniste stricto sensu. En effet, à l’exception notable d’une polémique passionnante avec István Mészáros où c’est au contraire Tertulian qui se fait l’avocat de la défense, cette tradition de pensée est trop souvent dénigrée de manière expéditive sous le qualificatif fourre-tout de “stalinisme”. Une perspective peut-être trop exclusivement “geistesgeschichtlich” (marquée par l’histoire de l’esprit) expliquerait cette négligence des grandes avancées de la discipline et du champ de recherche propres à la “dialectique de la nature”, à laquelle adhère pourtant le Lukács de la maturité, en rappelant que la praxis (devenue un fétiche du marxisme occidental ou encore du sartrisme) ne peut émerger sans prendre en compte sa « préhistoire » et notamment la formation des complexes qui préparent le saut qualitatif vers l’hominisation.

En effet, de nombreux penseurs, reprenant le livre inachevé d’Engels sur la “dialectique de la nature” ou les intuitions de Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme, ont pourtant entamé un dialogue nécessaire et éclairant avec les scientifiques à ce sujet. Ces penseurs ne venaient d’ailleurs pas nécessairement d’Union soviétique, mais il est vrai qu’ils s’inscrivaient, avec toutes les nuances possibles, dans le sillage des différents partis issus de la matrice léniniste : on pense à Lucien Sève, Eftichios Bitsakis, Boniface Kedrov (sur la classification des sciences), José Barata-Moura (contre le concept de praxis utilisé en un sens anti-ontologique), plus récemment Georges Gastaud, dont le livre Lumières communes, Delga, Paris 2016, en quatre forts volumes, résume et approfondit l’ensemble de ces débats.

On aimerait d’ailleurs à ce propos en comprendre un peu plus sur la position de Lukács assez critique par rapport à la « négation de la négation » chez Engels, qui constituerait, nous résume Tertulian, « une extension illicite de certaines lois de la dialectique à des processus qui obéissaient à d’autres règles de développement ». C’est l’une des thèses les plus discutables, sans doute, de Lukács et c’est précisément ce sur quoi, un peu trop brutalement malheureusement, se clôt le livre de Tertulian.

Plus généralement, après lecture d’un ouvrage dont chaque ligne ou presque est à méditer et offre des pistes à creuser, on regrette de ne pas avoir eu plus l’impression d’explorer grâce un penseur venu de l’Est ce qui fait pourtant figure ici de terra incognita du marxisme « oriental » (à l’exception d’Evald Ilyenkov, on ne voit pas trace des Léontiev et Vygotski, en passant par Bakhtine ou Oparine). Il nous semble au contraire que s’il y a bien quelqu’un qui donne toutes les bonnes raisons de s’intéresser à un marxisme, voire au « marxisme-léninisme » avec toutes les nuances nécessaires, rétabli dans toutes ses potentialités, loin de la marxologie éclectique sous-sociologique qui nous est imposée dans le meilleur des cas, à l’université aujourd’hui, c’est bien Lukács et encore plus Lukács défendu et illustré par Tertulian.

Aymeric Monville, 24 mai 2017