25 aout : L’insurrection parisienne ! la libération de Paris par la résistance menée par les communistes.

liberation_de_paris_aout_1944Le 25 aout 1944, l’insurrection parisienne sous l’impulsion de la menée par le communiste après plusieurs jours de combat libère Paris. Une action d’une contre l’occupation lancée avec l’appel du 17 juin 1940  par le pour la libération du pays par Charles Tillon.

Voici un récit jour par jour de l’insurrection parisienne. Qui montre ce que peut être la force des travailleurs organisés.


L’INSURRECTION PARISIENNE

Préface de Jacques Duclos

L’insurrection parisienne a beaucoup fait pour accroître le prestige de la France dans le monde. Malgré les conseils des attentistes et des lâches, malgré certaines manœuvres frisant la trahison, le peuple de Paris s’est libéré lui-même au cours de la dernière semaine du mois d’août 1944.

Il était indispensable de rassembler les renseignements relatifs à l’insurrection parisienne pour montrer comment la population parisienne s’est préparée à la bataille et comment elle s’est battue.

L’insurrection parisienne n’a nullement été une improvisation : elle a été l’aboutissement d’une longue période de combat mené dans la clandestinité et elle a été le résultat d’une action de masse dans l’organisation et la conduite de laquelle le Parti communiste français a joué un rôle de premier plan.

La présente brochure met en lumière les mouvements populaires qui ont préparé l’insurrection parisienne.

Les lecteurs liront avec intérêt le récit des manifestations qui furent organisées durant le mois de juillet. Ils verront comment, sous l’impulsion de notre Parti, les masses ont su tirer parti de l’affaiblissement de l’ennemi dans la capitale et de l’équilibre relatif qui s’établissait entre les forces hitlériennes et les forces populaires.

Si, en juillet 1944, les communistes n’avaient pas tout mis en œuvre pour organiser des manifestations populaires se produisant sous la protection des F.T.P. en armes, le peuple de Paris n’aurait pas pu prendre conscience de sa force, il n’aurait pas pu voir de ses propres yeux la faiblesse relative de l’ennemi, il aurait laissé passer l’occasion de s’aguerrir dans l’action et la suite des événements n’aurait pas manqué de s’en ressentir.

C’est l’honneur et la fierté de notre grand Parti d’avoir consciemment préparé l’insurrection parisienne en mobilisant les masses populaires et en les entraînant à l’action. Et pourtant, l’insurrection parisienne était particulièrement redoutée par un tas de personnages que tenaille la peur du peuple. Le parachutage d’armes avait été particulièrement réduit dans la région parisienne sous prétexte qu’il ne fallait pas armer les communistes. Par contre, les hommes du Comité des Forges disposaient de nombreux concours pour organiser des troupes de guerre civile.

Mais, malgré le manque d’armes, les F.F.I. de l’Ile-de-France, commandées par le colonel Roll, valeureux officier sorti des rangs des F.T.P., ont joué, avec les Milices Patriotiques, un rôle immense dans la .

Le mérite de cette brochure est de retracer la lutte menée pour libérer Paris, et chacun remarquera que les cheminots ont été à la pointe du combat et ont bien vengé leur chef inoubliable, Pierre Sémard, fusillé par les Boches en 1942.

Le peuple de Paris tout entier s’est levé, magnifique d’enthousiasme; le sol de la capitale s’est hérissé de barricades, et si des misérables, en concluant une trêve avec les Boches, ont fait le jeu de l’ennemi, ils ont été bien vite jugés à leur juste valeur par le peuple de Paris.

C’est par haine du peuple, par anticommunisme, que des personnages officiels négocièrent avec les Boches en pleine insurrection et mirent tout en œuvre pour faire cesser le feu des patriotes. Mais pendant que les négociateurs de la trêve, marqués au front du stigmate de la trahison, s’employaient à faire cesser le feu, les Boches massacraient des patriotes à l’entrée du Jardin des Plantes.

Ces hommes, dont les mains sont rouges de sang français, auraient dû être traduits en justice, mais il n’en est rien, et le principal d’entre eux est aujourd’hui placé à un poste très important. Mais rien ne peut effacer le crime commis.

Il était indispensable de dire la vérité sur la trêve, cette vérité dont certains ont peur. C’est ce que fait cette brochure qui donne une relation objective des événements et ne craint pas de dire tout ce qui doit être dit.

Il faudra bien que la lumière soit faite sur cette trêve qui aurait pu déshonorer Paris, si notre Parti ne s’était pas mis en travers de cette trahison en faisant reculer les capitulards et les lâches.

Le peuple de Paris s’est montré égal à lui-même. Les Parisiens des journées d’août 1844 se sont montrés les dignes fils des révolutionnaires de 1763, des émeutiers de 1830, des barricadiers de 1848, des insurgés de 1871. Paris, brûlant de la plus pure flamme du patriotisme, a montré au monde sa haine de l’oppression et sa passion de la liberté.

Avec leur insurrection, les Parisiens ont ajouté de nouvelles pages d’héroïsme et de gloire à la longue de notre capitale, à l’ de la France, et ils ont montré au monde que notre Patrie a le droit d’exiger la restauration de son indépendance et de sa grandeur, Paris a bien mérité de la France et de la République.

Jacques DUCLOS, député de la Seine, Secrétaire du Parti communiste français.

NDLR : le front national dont il est question ci-après est une organisation de résistance communiste, le Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France, créé en mai 1941 par le PCF.

L’INSURRECTION PARISIENNE

Paris accueillit la nouvelle du débarquement allié en Normandie avec une gravité tendue. Ce calme apparent ne trompe personne. Ni l’ennemi, ni les traîtres, ni la Résistance organisée.

L’ennemi renforce son système de terreur bestiale. Il appuie de démonstrations sanglantes comme celle d’Oradour les appels désespérés à la lâcheté que lancent à la radio Pétain, Henriot, Laval. Il organise la famine. Mais il reste au regard des masses populaires qu’il a reculé devant l’emploi de mesures générales de police. Car les traîtres ne peuvent déjà plus – ou bien mal – lui assurer le concours de l’appareil d’État.

L’appareil craque dans leurs mains débiles. Les crimes des souteneurs de la Milice ne peuvent rien changer au fait que la police n’est plus sûre, que la gendarmerie n’est plus sûre, que les camps de concentration ne sont plus sûrs pour le service de l’ennemi.

L’ennemi en est réduit à ses seules forces. Et ça se voit à mille indices. Or il n’a pas trop de toutes ses forces pour faire face à l’attaque venue de l’extérieur.

A partir de cet instant, l’effort des grandes organisations de la Résistance dans la région parisienne est tendu vers un seul but : montrer au peuple qui veut se battre que la bataille est possible !

Les manifestations populaires se multiplient

Tout au long de ces deux mois de juin et de juillet, les manifestations vont se multiplier. Elles ébranlent progressivement la masse ardente de ce peuple. Partant de revendications immédiates les plus sensibles : fermeture des boulangeries, suppression du gaz, etc., les comités des ménagères de «l’Union des Femmes Françaises» organisent des manifestations sur les marchés, autour des mairies.

Des délégations sont envoyées auprès des Pouvoirs publics. Chaque fois que c’est possible, la démonstration est appuyée d’une manifestation de rue.

Dans le courant de juillet, il y eut ainsi huit grandes manifestations qui groupèrent 10.000 personnes dans six arrondissements; en banlieue, huit manifestations avec 9.000 personnes dans huit localités différentes.

Dans les usines, les mouvements revendicatifs vont jusqu’à l’arrêt du travail. Des grèves éclatent de-ci de-là.

Le 27 juillet à 11 heures, les cheminots du Bourget-Drancy arrêtent le travail et manifestent jusqu’à midi. A Bonneuil, chez Félisa, arrêt de 10 minutes, grèves aux Batignolles, à la S.I.T. manifestation dans le réfectoire, grève chez les cheminots de la Villette et manifestation au marché couvert Torcy. Le 13 juillet, les ateliers Championnet débrayent durant tout l’après-midi. Ils manifestent dans la cour et obtiennent une délégation de solde portant sur trois mois de traitement, le paiement intégral des heures d’alerte, la réorganisation de la cantine et l’amélioration du ravitaillement.

Fait caractéristique: les formations militaires apparaissent dans ces manifestations comme des éléments d’autodéfense de la manifestation. Groupes de F.T.P. et groupes de la Milice Patriotique encadrent les manifestants, accompagnent les délégations, protègent les diffuseurs de tracts et les orateurs dans les rues ou aux portes des usines.

C’est le temps où le Parti communiste tend toutes ses forces pour arracher ses militants à la routine de la clandestinité. La «Vie du Parti» cite l’exemple de ce cheminot de Dijon qui déclencha la grève en parlant aux ouvriers alors que la Gestapo était dans l’atelier. Il ne fut pas arrêté parce que les ouvriers entendirent son appel et le protégèrent contre la Gestapo qui dut reculer.

Les Comités du Parti, les syndicats ouvriers, les groupements de Front National, des F.U.J.P., les femmes et les F.T.P., tous unis, bloquent leurs forces pour la préparation et la conduite de manifestations de rues dans les quartiers populeux de Paris, dirigeants en tête.

Le caractère de ces manifestations

Voici en quels termes ces dirigeants parlent de leurs manifestations. Les lignes qui suivent sont simplement extraites de leurs rapports.

«Rue de Ménilmontant (coin rue des Amandiers). A midi tapant la manifestation commence. Toujours les jeunes en tête (équipe Baudoin). Au début quelques centaines de personnes, puis, comme au faubourg Saint-Denis, les ménagères, les passants se joignent à nous et bientôt 3.000 personnes manifestent puissamment dans la rue de Ménilmontant. «Nous voulons du pain», «A manger», «A bas les affameurs ! », sont d’abord les principaux cris. Puis, comme au faubourg Saint-Denis, ceux qui dominent sont : «Miliciens assassins», scandés puissamment et repris par la foule aux fenêtres et les gosses de Ménilmontant qui courent sur le trottoir le long du cortège.

Bientôt un grand drapeau tricolore est déployé et la Marseillaise chantée par toute la foule.

Dès les premiers jets de tracts, au début il y eut un peu de flottement dans la foule (habituée aux distributions fascistes). Mais bientôt les gens qui avaient lu se mirent à crier : «Prenez-les !», «Ramassez-les», «Ce sont des vrais», ce sont des «bons tracts». Ce fut la ruée sur le papier distribué et tout le monde participa à la manifestation.

La foule s’était rapidement aperçue de la présence des groupes armés. Ce fut un facteur de confiance, les gens commentaient cela favorablement, personne ne fut intimidé. La manifestation dura une demi-heure, montant et descendant toute la partie populeuse de la rue de Ménilmontant (trois fois) ; il y eut diverses prises de parole. A un moment, des cars de police apparurent en haut et en bas de la rue de Ménilmontant. Durant dix minutes, toute la foule cria : «La police avec nous». Les flics souriaient dans les cars. A aucun moment ils n’intervinrent.

La dislocation eut lieu lorsque la foule, un peu lasse, commença à se désagréger. Aucune arrestation.

 

Rue Nationale. – La manifestation a eu lieu avec cinq minutes de retard : 17 h 35 au lieu de 17 h 30. Nos camarades se trouvaient dans les rues avoisinantes, désignées par les responsables pour chaque groupe. Les liaisons pour porter les derniers ordres et le lieu de rassemblement ont bien fonctionné. Peu à peu, nos camarades (un peu hésitants) ont envahi la place ; puis un lancer de tracts a provoqué le rassemblement.

Au chant de la Marseillaise, aux cris de : «Du pain !», le cortège a descendu la rue Nationale.

Il y avait au départ environ 300 personnes (c’étaient les camarades) ; B…, sur le côté, puis en tête du même cortège. Les spectateurs, sur le bord du trottoir, nous regardaient avec admiration et sympathie, mais aussi avec beaucoup d’appréhension pour les dangers que nous allions courir. Arrivés après la rue Charles-Richet, nouveau lancer de tracts. Là, les gens étaient tous aux fenêtres ou sur le pas des portes. Quelques applaudissements éclatèrent. Le cortège avait un peu grossi. Les gens s’arrachaient tracts et papillons mais peu ont fait le geste de nous suivre.

A ce moment, la tête du cortège était massive, bien cohérente, les mots d’ordre et la Marseillaise lancés avec vigueur. Le cortège était fort de 500 personnes environ ; il s’étirait un peu vers la fin. Au bout de la rue Nationale, la foule était suffisamment nombreuse pour déborder les trottoirs et faire corps avec le cortège.

Les cris entendus étaient : «Bravo ! ils ont du courage !», «Ça devait arriver !» , «Les pauvres petits !», ce qui prouve que les femmes étaient en majorité. Après un court arrêt (et une prise de parole brève – trop brève -, je crois), la manifestation s’est engagée sur le boulevard de la Gare et est arrivée jusqu’au milieu de la place d’Italie.

A ce moment, les policiers sont sortis en trombe du poste de police (assez éloigné encore), conduits par le commissaire divisionnaire Hennin, qui s’est particulièrement distingué pour sa combativité… Alors B… a dissous la manifestation.

Rue du Faubourg-Saint-Denis. – J’ai transmis une note hâtive sur la manifestation du 17-7-44, faubourg Saint-Denis. Voici quelques commentaires :

La démonstration est faite que la foule est prête à l’action et qu’il suffit d’être là pour l’entraîner. En effet, notre cortège a littéralement vidé le faubourg Saint-Denis des ménagères qui s’y trouvaient et qui ont abandonné les queues pour se joindre à nous. Sans compter la foule qui, en courant, venait des rues voisines pour participer au cortège. Il y a une profonde différence entre les manifestations organisées l’an dernier sur une région aux abords du 14 juillet, où seuls nos copains manifestaient sur la chaussée, tandis que la foule restait sur les trottoirs, sans oser se joindre à nous.
La police n’a mis aucun empressement à intervenir; les cars, arrivés alors que le cortège était en route depuis pas mal de temps, se sont contentés de suivre, et même au moment de la dislocation, les policiers ne sont pas descendus des cars.

Le fait qu’on avait dit aux copains de venir armés s’ils le pouvaient, l’ampleur de la mobilisation, la présence des F.T.P. et aussi l’effervescence générale qu’ils sentent monter autour d’eux, tout cela avait donné confiance à nos camarades.

Certains camarades étaient armés «jusqu’aux dents». On en voyait porteurs de trois ou quatre revolvers, qui en offraient à ceux qui n’en avaient pas.

Pour les militants du Parti, l’objectif est désormais clair: l’ennemi est sur la défensive. Il reste à conquérir définitivement sur lui l’initiative.

Mais il faut encore que cet objectif devienne clair aux yeux des masses populaires entraînées dans l’action.

14 juillet, journée de lutte et de manifestations

Sur ce fond général, la journée du 14 juillet ne pouvait être autre chose que l’affirmation éclatante d’une force en marche vers la victoire.

Dans cinq arrondissements de Paris, 45.000 personnes manifestèrent, dont 20.000 à Belleville.

En banlieue, pour quinze localités, il y eut 19.000 manifestants. Partout, concentrations devant les mairies, défilés aux monuments aux morts et, dans les cimetières, sur les tombes des fusillés.

A Neuilly-sur-Marne, 2.000 manifestants, 3.000 à Arpajon, Houilles, Montesson, La Borde.

On a fait grève toute la nuit chez Mathis, à Asnières; grève aussi aux Batignolles, chez Laffly; aux Compteurs de Montrouge, à la Compagnie des eaux, dans le métro, à la S.T.C.R.P., chez les employées de banque au Crédit National.

Sur une intervention du Comité de libération du cinéma, les salles de spectacle sont fermées. Une minute de silence est observée dans les cinq salles de théâtre ouvertes. Les spectateurs et les artistes manifestent ensemble.

Des démonstrations patriotiques ont lieu dans dix hôpitaux de la région parisienne.

Les drapeaux apparaissent aux fenêtres un peu partout. Les femmes portent des cocardes dans leurs cheveux, les enfants jouent avec d’innombrables petits drapeaux de papier.

Laissons parler les organisateurs des manifestations :

«Paris (XXe) – A 18 heures, rue de Belleville, s’est déroulée une manifestation très importante. Près de 20.000 personnes y ont participé malgré les forces de police considérables.

» Dès le déploiement du drapeau tricolore et les lancers de tracts, de tous côtés la foule se précipite. Les gens, de toutes parts, sortent de leurs logements. La foule qui était à la fête boulevard de Belleville se précipite dans la rue de Belleville.

» Sur l’ordre du commissaire du XXe et des Inspecteurs de la brigade spéciale (B.S.), la police lance d’abord les cars sur la foule. Mais celle-ci ne s’enfuit pas. Au contraire, de milliers de poitrines sort le cri : «La police avec nous !» Bientôt, les gardiens en uniforme refusent d’obéir à leurs chefs; les cars qui étaient placés en barrage sont redressés pour permettre à la foule de passer. «La police avec nous» retentit de plus en plus fort. Des inspecteurs de la B.S. qui avaient tenté de s’emparer du drapeau sont violemment repoussés et obligés de s’enfuir

» Alors les gardiens en tenue descendent des cars, abandonnent leurs chefs et jusqu’au bout manifestent avec la foule.

» La rue de Belleville est noire d’une foule qui chante la Marseillaise. C’est au milieu d’un enthousiasme délirant que le camarade désigné prend la parole. Des gens sont juchés sur les verrières, sur des échafaudages. A 18 h 30, de nouveaux cars de police arrivaient de partout et la dislocation commençait à s’effectuer sans que la police intervienne. Des flics avaient abandonné les cars et disaient qu’ils rentraient chez eux, qu’ils en avaient «marre» des ordres qui leur étaient donnés. Le commissaire du XXe suppliait à la fin nos camarades de «ne pas le faire fusiller et de «ne plus chanter la Marseillaise.»

« Gennevilliers. – 18 heures. Place de la Mairie. Baptême de cette place au nom de «place Jean Grandel», fusillé par les Boches, par une plaque aux couleurs nationales, posée par les jeunes sur les grilles de la mairie, devant la foule amassée.

» Départ à 15 h. 10 vers le cimetière de Gennevilliers. Devant le cortège, trois raquettes de fleurs rouges aux rubans tricolores, portées par des femmes. Au cimetière, devant le monument aux morts, une minute de silence, puis la Marseillaise. Ensuite, pose d’une raquette de fleurs sur la tombe du fils Grandel.

» Une prise de parole était prévue par un membre du F.N., mais la police ferme les portes du cimetière. La foule s’émeut. Dix agents et vingt «civils», accompagnés du commissaire d’Asnières, nous demandent de cesser la manifestation et font savoir que seules les femmes sont admises à sortir du cimetière. Tous disent : «Tous ensemble ou personne.» Les portes du cimetière sont forcées, cela avec une sorte de complicité des agents et «civils». La foule sort en chantant et se trouve devant un barrage d’agents qui s’efface sans rien tenter. Dislocation de ce rassemblement qui compte 1.200 personnes et environ 300 autres personnes massées aux alentours du cimetière.»

« Place Maubert. – La manifestation partit à 16 h avec une dizaine de drapeaux en tête et beaucoup de bannières ; elle remonta la rue Monge; au coin de la rue du Cardinal Lemoine, un car de police bondé arrive et ferme la rue Monge. Léger flottement, puis regroupement et nouveau départ en remontant la rue du Cardinal-Lemoine.

» Les agents, alors, descendent du car et chargent; ils s’emparent de deux camarades devant l’Ecole polytechnique et les font monter dans le car qui s’apprête à démarrer.

Les camarades bondissent; un camarade de Bicêtre montre l’exemple: il ouvre la porte arrière du car; les autres se précipitent et, après une lutte de quelques minutes, les deux camarades sont à nouveau parmi la foule. Quelques secondes après, deux inspecteurs s’emparent à nouveau d’un camarade par surprise. Ils veulent faire partir la voiture. Un coup de feu est tiré dans le pneu arrière. Un agent bondit, revolver au poing, mais il est rapidement maîtrisé et désarmé. Aux cris «la police avec nous», la manifestation repart vers la rue Mouffetard. Le car s’en va bredouille. La rue Mouffetard est descendue sous les acclamations et la colonne s’étend sur toute la rue. Au coin du boulevard Saint-Marcel et de l’avenue des Gobelins, les gendarmes allemands veulent empêcher les camarades de passer. Ils n’y réussissent pas tout de suite; ils sortent alors leurs revolvers. A nouveau léger flottement; une dizaine de cars de flics bondée arrivent au même moment, ferment les rues et dispersent la foule. Un inspecteur en civil, mêlé à la foule (ils veulent à tout prix emmener quelqu’un), sort son revolver et emmène un jeune camarade avec l’aide des agents. Les copains se regroupent et bondissent à nouveau; un coup de pied dans le revolver du flic et nouvelle empoignade. Le jeune camarade ne pourra sans doute plus mettre son veston qui est en loques, mais il ne couchera pas au violon le soir du 14 juillet.

» En résumé, gros succès, départ place Maubert, arrivée boulevard Saint-Marcel et avenue des Gobelins. Tout le long du chemin, des milliers de petits drapeaux et des papiers ont été jetés et il n’y a eu personne d’arrêté.

» Quelques camarades que j’ai remarqués ont fait preuve de beaucoup de calme et de courage. »

A la fin de la manifestation de la rue de Belleville, les chiens de la brigade spéciale s’attachent aux pas de deux militants qu’ils ont repérés. Ils les suivent dans la rue du Faubourg-du-Temple et les arrêtent dans un café. A la hauteur du métro République, ils les font descendre de voiture et, brusquement, ouvrent le feu sur les deux patriotes qui tentent de s’échapper. L’un d’eux est blessé grièvement, l’autre frappé à mort. Ainsi mourut Toudic, vieux militant syndical de la Fédération du bâtiment.

 

Paris est fiévreux, mais joyeux au soir de cette journée de lutte qui prend un air de fête. Dans la nuit commençante, brusquement, des rafales de mitraillettes claquent du côté de la Santé. La sinistre prison, où tant de patriotes torturés ont gémi dans le noir des cachots, s’anime. Les bandits de Bucard qui y font un séjour ont organisé une mutinerie parmi les condamnés de droit commun avec l’espoir secret d’entraîner les condamnés politiques dans un geste insensé de provocation. Mais les provocateurs en seront pour leurs frais: les détenus politiques, prévenus, ne bougent pas. Et les tueurs de la Milice et de la Gestapo, tapis dans les couloirs d’entrée de la prison, n’auront pas leur massacre de patriotes.

 

Cette basse provocation devait, dans l’esprit de ses initiateurs, faire avorter le projet d’évasion massive des détenus politiques appuyé de l’extérieur par une intervention des groupes armés de F.F.I.

 

Les cheminots déclenchent la grève

 

Dans les rues de Paris, les groupes de combat F.T.P. commencent à se montrer avec leurs armes apparentes, bien à la vue, dans la foule. Dans une rue du XXe arrondissement, un groupe part, trois hommes armés en tête, les distributeurs de tracts derrière et une protection en arrière-garde. Des flancs-gardes sont sur les côtés; le groupe balaie ainsi toute la chaussée et l’opération se déroule sans incident.

 

Les Milices Patriotiques voient leurs effectifs monter en flèche. Les enrôlements dans ses groupes de combat prennent un caractère massif. Les organisations de la Jeunesse communiste décident de passer en bloc dans les formations de F.T.P. Toutefois, les armes manquent. Les récupérations vont leur train dans les rues de Paris. A la matraque, au couteau, les soldats de la Résistance attaquent les bandits hitlériens qu’ils désarment.

 

En quinze jours, des centaines de Boches, individuellement ou en groupes, sont abattus. Du 14 juillet au 14 août, plus de 500 revolvers sont pris à l’ennemi.

 

La compagnie «Oradour-sur-Glane» et le groupe «14 juillet». attaquent à deux reprises des dépôts d’armes de l’ennemi et récupèrent fusils, mitraillettes, grenades.

 

Le 5 août, à Persan-Beaumont, 30 colts et 12 fusils sont conquis. Pendant ce temps, la bataille sur le front gagne en ampleur. C’est le meilleur stimulant pour les organisations militaires des F.F.I. et pour la Résistance tout entière qui désormais fait corps avec la nation.

 

A la fin de juillet, Cherbourg tombe. Le front est rompu. Les unités blindées foncent vers la Bretagne qu’elles isolent, puis remontent vers Paris. Où sont-elles en ces premiers jours d’août ?

 

La radio ne le dit plus ! Une chose est cependant sûre. Dans Paris, les Boches préparent leurs bagages. Sur les routes qui vont à Chartres ou Versailles, les formations ennemies défaites refluent. Sur ces mêmes routes, les barrages allemands volent leurs vélos aux Parisiens qui vont chercher à manger. Le 10 août, on dit que les Alliés sont à Chartres, qu’ils se dirigent vers Fontainebleau, d’une part, et Mantes, de l’autre. Si la menace stratégique d’enveloppement de la région parisienne se précise, il deviendra périlleux pour les Boches de s’attarder dans Paris.

L’heure approche ! Non pas l’heure qu’ont fixée les théoriciens du jour J et qui ne sonnera jamais, mais l’heure que vont fixer d’un commun effort les armées alliées en marche vers l’Allemagne et les organisations de la Résistance en contact partout avec l’ennemi.

Le 10 août, la grève des cheminots éclate. Surgie à Villeneuve-Saint-Georges, elle gagne les autres gares du réseau sud, puis l’ensemble des réseaux. La grève déclenchée sur des mots d’ordre revendicatifs prend rapidement un caractère insurrectionnel: voies détruites sur des centaines de mètres, attaques contre les détachements de cheminots boches, sabotages étendus.

La grève s’étend à d’autres corporations des services publics : postiers, employés du métro. Le 14, la grève générale de la police secoue Paris. Depuis plusieurs jours déjà il était question du désarmement probable de toutes les forces de police et de leur internement. Sur l’ordre du Comité de Libération de la police, les commissariats sont désertés. Il n’y a désormais plus de gardiens de la paix dans les rues de Paris.

La plupart des usines sont arrêtées faute d’énergie motrice. Celles qui travaillent encore s’arrêtent l’une après l’autre à l’appel des militants de la CGT illégale. Le 18 au soir, la grève est effective dans toute la région parisienne.

Le 10 août également, le Comité militaire national des Francs Tireurs et Partisans français a lancé son ordre du jour n° 3. L’ordre déclare :

ORDRE DU JOUR N° 3

« Les colonnes blindées des armées alliées triomphantes repoussent sur Paris les restes désorganisés des divisions ennemies battues et contraintes à la fuite.

» Plus rien ne peut sauver l’armée des bandits hitlériens que l’Armée Rouge a broyée et qu’elle achève d’écraser dans une étreinte mortelle.

» Paris ne doit pas être jeté comme un obstacle pantelant entre les armées alliées et l’armée nazie.

VOICI L’HEURE DE LA BATAILLE DECISIVE

» Francs-Tireurs et Partisans de la région parisienne, faites du mot d’ordre du général de Gaulle : « Tous au combat ! », le cri d’arme de Paris soulevé.

EN AVANT POUR L’INSURRECTION NATIONALE !

La lutte armée s’intensifie

Mais autour de Paris les explosions se succèdent. D’énormes nuages de fumée noire envahissent le ciel. Villacoublay saute, Orly saute ! Le Boche est en train de détruire les installations militaires. Les dérailleurs de trains se sont portés le long des grandes routes où les groupes de guérilla opèrent en embuscade. Ils attaquent de jour et de nuit. Les milices patriotiques abattent les panneaux signalisateurs; elles font s’enchevêtrer les convois, embrouillent les signes qui jalonnent les grands axes d’évacuation. Elles sèment par millions les crève-pneus, les planches cloutées, jettent les arbres en travers des routes.

Le communiqué n° 70 de l’état-major parisien des F.T.P.F. annonce entre autres:

« Le 11 août, à Clairefontaine, attaque de convois. Au cours de ces opérations contre l’ennemi, 10 mitraillettes, 30 mousquetons et une grande quantité de munitions et cartouchières remplies de munitions ont été récupérées. Les opérations sont le fait des compagnies «Gabriel Péri» et «Beaudoin».

Le 11 août, à Palaiseau, attaques répétées contre l’arrière-garde de convois ennemis, nombreux tués dont trois officiers S.S. Récupération d’un important butin.

Le 13 août, à Montrouge, les 114e et 115e compagnies, aidées par des formations de police parisienne, patrouillent toute la journée. Contre-attaquées par les Allemands lors d’une action contre le dépôt de la S.N.C.F., elles les mettent en fuite en leur infligeant des pertes.

Le 15 août, à Melun, la compagnie «Jeunesse héroïque» attaque un détachement allemand : 30 Boches tués, des dizaines de blessés.

A Meaux, attaque d’un convoi ennemi: des Boches sont tués, les autres s’enfuient, destruction de dix camions et 1.700 litres d’essence.

En trois jours de combat, du 11 au 15 août, plus de cinq cents exécutions individuelles de Boches furent contrôlées. Les F.T.P. appliquent le mot d’ordre : «A chacun son Boche.» Par équipes de trois, nos hommes ont tué et désarmé 503 officiers, sous-officiers, soldats allemands et miliciens de Darnand.

Le 10 août, compagnie «Robespierre», rue Simon-Bolivar, 2 tracteurs de remorques sont détruits, 19 tonnes de blé réparties à la population.

Le 9 août, rue Vergniault, garages et nombreux camions détruits.

En Seine-et-Marne, déraillement sur toutes les lignes : Paris-Troyes, Paris-Lyon, Paris­Château-Thierry et ligne stratégique de raccordement. Destruction de nombreux matériel et plus de 1.000 Boches tués.

D’autre part, en Seine-et-Marne et Seine-et-Oise en particulier, toutes les routes sont rendues impraticables grâce à la «nouvelle arme» des F.T.P. que sont les crève­pneus»

Plus de dix tonnes de crève-pneus fabriqués dans les usines et par les artisans ont été jetées sur les routes. Les Boches ont fait lever la nuit la population pour balayer les routes. Tous leurs convois subissent des retards considérables. La population doit s’organiser en milices patriotiques pour riposter à la réquisition avec notre appui.

Deux fois de suite, l’écluse de Champagne-sur-Seine est détruite. Remorqueurs et péniches sont mis hors d’usage.

Les déraillements successifs de la Ferté-Gaucher ont immobilisé trois jours durant plus de 40.000 soldats ennemis qui montaient en renfort vers le front normand.

La radio alliée annonce que des massacres de détenus politiques ont eu lieu à la prison de Fresnes.

Un ultimatum est envoyé aux directeurs des prisons de la Santé, de la Roquette et des Tourelles. Les prisonniers politiques doivent être libérés immédiatement sous peine d’une attaque en force contre les prisons. Le 17 au soir les portes s’ouvrent devant les patriotes détenus dans ces prisons.

L’ennemi fait parler de Paris ville ouverte, de pourparlers engagés avec les Américains. En vain ! Son désarroi est trop visible, sa faiblesse trop marquée.

Le 18, l’action des masses proprement dite commence.

Vers 9 heures du matin, des groupes de combat des F.U.J.P. et des Jeunesses Communistes attaquent des détachements allemands et des camions dans Montreuil. Avec les armes prises, ils marchent vers la mairie sur laquelle bientôt le drapeau français flotte. A 14 h 15, des chars «Tigres» allemands contre-attaquent.

Après un vif combat ils réoccupent la mairie. Durant tout l’après-midi, des engagements rapides se déroulent à travers les rues de la ville.

La mairie de Bondy, celle des Lilas sont occupées. Le «Soldatenheim» et la mairie de Pierrefitte sont enlevés par les patriotes.

Le régime de Vichy s’effondre

C’en est fini de la «légalité de Vichy». Tout l’appareil d’Etat que les traîtres avaient mis au service de l’envahisseur s’écroule sous les coups répétés des masses populaires. La terreur de l’ennemi est brisée, ses effets paralysants annihilés. Plus de barrages dans les rues, plus de fouille, plus de quartiers cernés, de perquisitions massives. Les illégaux peuvent circuler, les armes être transportées et les liaisons assurées.

Désormais, l’armée insurrectionnelle a conquis la liberté de mouvement. Elle peut déployer librement ses unités, occuper le terrain, engager la bataille. Elle peut organiser librement ses réserves et les jeter massivement dans le combat.

Des légions innombrables de combattants nouveaux vont se lever. Les journaux vont paraître, les murs se couvrir d’affiches, les ordres du commandement voler instantanément d’une unité à l’autre. Les conseils de technique militaire vont se répandre dans cette masse ardente et faire sur l’heure de chaque homme des Milices Patriotiques, de chaque enrôlé sur place, de chaque chef improvisé, un combattant qui saura ce qu’il doit faire et comment il peut le faire. Le nombre et la qualité sont du côté des patriotes et le jour est proche où les restes de l’armée de bandits et de pillards terrés dans les blockhaus et les caves sur quelques points de Paris, attendront en tremblant de se rendre aux Américains car ils redoutent la justice de ce peuple qu’ils ont supplicié.

À la veille de l’Insurrection

Le 18, le Comité Parisien de Libération s’est réuni. Des décisions importantes sont prises en vue du déclenchement de l’insurrection nationale. Le texte d’une proclamation à la population est arrêté.

Dans la nuit du 18 au 19, les murs de Paris et des localités de la banlieue se couvrent d’affiches qui reprennent les termes d’un appel des élus communistes de la région parisienne au peuple de Paris.

Cet appel, qui devait jouer un rôle immense dans la mobilisation des masses, donne le signal de l’insurrection; il proclame :

« En tant qu’élus de la région parisienne, nous vous appelons tous, hommes et femmes, jeunes et vieux, à faire votre devoir avec discipline, énergie et esprit de sacrifice.

» Nous appelons les soldats des Forces Françaises de l’Intérieur, dans les rangs desquelles combattent les vaillants F.T.P.F., à remplir avec courage et résolution les ordres de leurs chefs.

» Nous appelons les Milices Patriotiques à prendre dans chaque quartier, dans chaque localité, la tête de l’action des masses pour occuper les bâtiments publics, les gares, les centraux télégraphiques et téléphoniques, les centrales électriques, l’Hôtel de Ville de Paris, les mairies, pour destituer les représentants du pouvoir usurpateur de Vichy, pour délivrer les patriotes emprisonnés, pour procéder à l’arrestation des agents de l’ennemi, pour briser toute résistance des ennemis de la patrie, et pour les empêcher de procéder à des destructions.

» Nous appelons las citoyens et citoyennes de la région parisienne sans exception à s’armer au dépens de l’ennemi et à rejoindre la Milice Patriotique de leur quartier, de leur localité ou de leur entreprise pour participer au combat libérateur et pour assurer la protection des vies françaises et des biens français.

» Nous appelons les ouvriers à se mettre en grève, à s’armer s’ils ne l’ont déjà fait, à occuper les usines pour empêcher l’ennemi de les détruire, et de coordonner la lutte des Milices Patriotiques d’entreprise avec la lutte des Milices Patriotiques locales.

» NOUS APPELONS LE PEUPLE DE PARIS ET DE SA BANLIEUE A L’INSURRECTION LIBERATRICE. »

Le 19 au matin, très tôt, les chefs F.T.P. d’Opérations dans la Seine et la Seine-et-Oise sont rassemblés. Les ordres donnée sont les suivants :

« S’emparer immédiatement des voitures, de toutes les voitures possibles. Organiser leur défense (des blindées si possible) et dans la journée passer partout à des actions contre les convois boches qui refluent à travers Paris.

Organiser la chasse aux Boches dans Paris et la banlieue parisienne. »

 

Le colonel Roll, chef régional des F.F.I. de l’Ile-de-France, lance un ordre général d’opérations dont voici le texte :

« 1° Toutes les forces F.F.I. patrouilleront dans Paris et toute la région PI, à dater de ce jour, 12 heures;

» 2° Tous les véhicules nécessaires seront réquisitionnés pour assurer la mobilité de ces patrouilles;

» 3° Les itinéraires et leur fréquence seront calculés pour que les patrouilles puissent se prêter mutuellement appui;

» 4° Les bâtiments publics, les usines, les magasins généraux, les centraux, les gares, etc., seront occupés partout où cela est possible;

» 5° Les troupes des F.F.I., dans lesquelles sont comprises les forces de police, de la gendarmerie, de la garde républicaine, des G.M., arboreront le brassard des F.F.I.

» Se pénétrer du principe que le succès est fonction du nombre; qu’un recrutement massif doit être entrepris immédiatement.

» Tous les hommes aptes doivent être incorporés dans les F.F.I., en exécution de l’ordre DE MOBILISATION GENERALE joint, ordre qu’il faut faire imprimer et afficher dans la région PI.

» La mission des F.F.I. de la région PI est :

»OUVRIR LA ROUTE DE PARIS AUX ARMEES ALLIEES VICTORIEUSES ET LES Y ACCUEILLIR.»

Cet ordre est valable pour les départements de la Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne et Oise. Il est transmis pour information à toutes les organisations de la Résistance au Comité de libération de la police, aux détachements de la gendarmerie, de la garde républicaine et de la garde mobile.

La bataille commence !

A 7 heures du matin, la mairie du 1e arrondissement est prise puis perdue à midi.

De forts contingents de la Milice Patriotique s’emparent des Halles, organisant la défense des dépôts de vivres contre les Boches et contre toute tentative de pillage.

La poste centrale rue du Louvre est occupée, la protection des usines à gaz de la Villette est assurée.

Dans la matinée, des milliers de gardiens de la paix sont rassemblés dans la cour de la Préfecture de police. Ils reçoivent les ordres de leurs chefs. La préfecture sera occupée, mais une brigade, la brigade C, reçoit l’ordre de se mettre en uniforme.

La grève de la police a été un puissant facteur de la mobilisation populaire pour la lutte. Qu’en sera-t-il lorsque la population verra reparaître les gardiens de la paix en uniforme dans les rues de la capitale ?

Vers 10 heures, le colonel Roll arrive à la Préfecture de police. Il entra aussitôt en rapport avec M. Boucher, du Comité de Libération de la Police, et prend avec lui les premières mesures pour garder au mouvement de grève son caractère national de lutte contre l’envahisseur. Décision : tous les gardiens de la paix resteront en civil. Ils porteront le brassard F.F.I. ou C.P.L. (Comité Parisien de Libération). Ils se répartiront en patrouilles multiples. Comme toutes les formations F.F.I., ils reçoivent pour exécution l’ordre général du 19 août.

La défense des bâtiments est organisée. Le drapeau français hissé sur la Préfecture et l’Hôtel de Ville.

Toute la population parisienne est dans les rues. Des foules immenses vont, s’arrêtent, applaudissent aux couleurs nationales qui surgissent sur tous les bâtiments publics. Les groupes de discussion se forment autour des agitateurs du Parti. Les orateurs s’accrochent aux grilles, grimpent sur l’étal d’un commerçant. Pas de discours, mais de brefs appels : «Aux armes ! A chacun son Boche !» Dans le seul Ve arrondissement, la parole est ainsi prise dans soixante rues. Les propagandistes de l’Union des Femmes se glissent dans les queues au milieu des ménagères : «Contre les Boches pillards, aidons nos hommes. En avant ! dans la bataille !»

Quelques camions allemands circulent et les soldats inquiets regardent cette ville qui se réveille et bouge sous leurs yeux.

D’un coin de rue, on aperçoit à quelques centaines de mètres, une partie de la façade du Sénat. Un E.M. boche y est fortement retranché et le pavillon gammé des assassins de peuples pend sur le morceau de façade visible. Une centaine de personnes sont rassemblées. Elles attendent que le drapeau de honte soit amené, puisque maintenant les trois couleurs flottent dans le ciel de Paris. Mais, ça ne se fera pas comme ça ! Ce drapeau tombera sept jours plus tard, quand les hommes du colonel Fabien, vieux franc-tireur de la glorieuse Légion des F.T.P., l’arracheront de haute lutte en compagnie de leurs camarades de la division Leclerc rentrés de la veille dans Paris libéré.

Paris se bat

Pour l’instant, vers la Concorde, des salves de mitraillette crépitent. Les camions allemands circulent tout à coup hérissés d’armes, pleins de soldats casqués, le doigt sur la détente, le regard tendu vers les fenêtres. Des groupes de F.F.I. scindés en équipes de deux à trois hommes apparaissent dans la foule. Des hommes désarmés les suivent. Ils guettent l’occasion qui leur permettra d’arracher son arme à l’ennemi mourant, au prisonnier docile, au fuyard qui se déleste pour courir plus vite. Auprès de chaque groupe de F.T. P., de chaque groupe de la Milice Patriotique, il y a un recruteur.

Dans le Ve arrondissement la bataille commence au couteau. Place de l’Odéon, boulevard Saint-Germain, des accrochages ont lieu. Dans les XVIIe et XIXe arrondissements, place d’Italie, la fusillade crépite. Boulevard Saint-Michel, des camions allemands sont arrêtés, renversés, les armes prises et distribuées aussitôt. Les mairies d’arrondissement tombent successivement entre les mains des patriotes insurgés et sont placées sous le contrôle des Comités de Libération.

La bataille est chaude autour de la mairie du Xe où, à 20 heures, de violents assauts conduits à la grenade et au canon léger duraient toujours, autour des mairies des XXe et XIe qui sont évacuées puis reprises.

Les bâtiments du Ravitaillement général sont occupés et défendus contre le pillage par la Milice Patriotique.

A 14 heures, le dépôt de la Villette, tenu par les cheminots en grève, est attaqué par 600 Allemands. L’attaque est repoussée, puis les cheminots, armés ou non, sortent en formations. Ils font le coup de feu dans les rues du 18e. Les quartiers autour de la Chapelle et de la Villette sont tenus en état de siège par eux car les ordres pour les F.T.P. et les groupes de la Milice Patriotique sont formels : «En aucun cas s’enfermer dans les positions conquises, mais en sortir pour engager la bataille partout à la fois.» Et le combat se développe à travers Paris tout entier.

Dans la banlieue, le camp sinistre de Drancy est pris. Trois mille prisonniers politiques ou juifs que la déportation menaçait sont libérés. Dans toute la région Est et Nord-Est de Paris, les masses populaires sont en mouvement. Les mairies tombent entre leurs mains les unes après les autres. Dans Montreuil, on se bat avec acharnement. A Neuilly, des formations S.S. contre-attaquent en direction de la mairie. Après trois heures de combat, et au prix de lourdes pertes, l’ennemi s’empare de la position. Dans Saint-Denis, la bataille est dure. Les Allemands tentent d’encercler la ville ; après vingt-quatre heures de combat, la victoire reste aux mains des patriotes, et les derniers Allemands s’enfuient.

La défense de la Préfecture de police

Sous l’impulsion directe du colonel Roll, la mise en état de défense des bâtiments de la Préfecture s’organise. Les effectifs présents de la Garde républicaine reçoivent les instructions pour l’application de l’ordre général du 19 août et pour la défense des ponts de Paris.

L’occupation de la Cité par les F.F.I. s’étend jusqu’au Palais de Justice.

La place Saint-Michel est défendue par les groupes de F.F.I. auxquels sont mêlés de nombreux policiers en civil. Les abords de la place et tous les endroits susceptibles de fournir des retranchements utilisables pour la guerre de rues sont occupés. Devant le «Café du Départ», un fusil-mitrailleur est en batterie. Les forces allemandes qui essaient d’atteindre la Préfecture de police par le pont Saint-Michel, sont prises sous un feu convergent venu du Palais de Justice, de la Préfecture de police et de la place Saint-Michel.

Vers 17 heures, trois chars allemands abordent la place. Deux d’entre eux réussissent à forcer le passage. Le troisième est renversé et détruit. Les deux chars passent à l’attaque directe des bâtiments. Ils tirent au canon sur la porte qui fait face à Notre-Dame. La porte est détruite. Un char s’avance alors jusqu’à 30 mètres, continuant à tirer. Mais une pluie de grenades le paralyse et son équipage est réduit. Le troisième char rompt le combat, s’éloigne.

Dès le début de l’action, une grosse diversion était opérée sur les arrières des attaquants. Deux à trois cents hommes des F.F.I., armés de fusils et de mitraillettes, débouchent par la rue Saint-Jacques et se répandent sur les quais de la rive gauche. Ils attaquent avec vigueur. Une trentaine de soldats ennemis sont abattus et des voiturettes légères capturées, qui sont mises aussitôt à la disposition des F.F.I.

Un deuxième renfort parvient aux combattants dans la forme d’un contingent F.F.I. désarmé, mais qu’il sera possible d’armer avec les prises faites sur l’ennemi. A 22 heures, le calme se rétablit. Toutes les positions sont restées aux mains des F.F.I. L’occupation dans la Cité s’étend dans l’île entière.

Dans l’après-midi du 19, à la Préfecture de police, le colonel Roll a une entrevue avec le commissaire délégué du Gouvernement provisoire Quartus. Au cours de l’entretien, une affiche de mobilisation générale est rédigée, s’inspirant des décisions prises la veille par le Comité parisien de Libération.

Voici le texte de cette affiche :

« 1° Le Commissaire délégué du Gouvernement Provisoire de la République française, en accord avec le Comité parisien de la Libération, rappelle que toutes les formations organisées des mouvements de résistance, ou encore hors de ces mouvements, font partie intégrante des F.F.I, ainsi que toutes les forces de police, de gendarmerie, etc., et sont placées pour les départements de la Seine, de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne et de l’Oise, sous les ordres du colonel-chef régional Roll;

» 2° Doivent se mobiliser tous les hommes de dix-huit à cinquante ans en état de porter les armes.

» Ils devront, par entreprises, rues, quartiers, localités et arrondissements, se former en groupes de combat de huit hommes qui désigneront leurs sergents-chefs, de groupes, de détachements, etc.

» Ils prendront contact avec la formation F.F.I. la plus proche en vue de leur utilisation dans l’action: mission de combat, ou de protection des services publics, centrales, service des eaux;

» 3° Toutes les armes stockées ou détenues individuellement doivent être réparties aux combattants.

»Les actions tant individuelles que collectives doivent se développer pour arracher leurs armes aux Allemands et aux miliciens de Darnand; il faut s’armer en désarmant l’ennemi

» 4° L’action doit être généralisée sur tous les obstacles ennemis: transports, communications, transmissions et forces isolées, en utilisant tous les moyens de fortune: armes blanches, clous, crève-pneus, bouteilles incendiaires, abatis d’arbres.

» FRANÇAIS, TOUS AU COMBAT !

»OUVRONS LA ROUTE DE PARIS AUX ARMEES ALLIEES VICTORIEUSES !

» VIVE DE GAULE ! VIVE LA REPUBLIQUE ! VIVE LA FRANCE !»

De son côté, le Comité parisien de Libération, qui siège à l’Hôtel de Ville, a lancé l’appel aux armes :

« Le jour tant attendu est arrivé ! »

» Les troupes françaises et alliées sont aux portes de Paris.

» Le devoir simple et sacré pour tous les Parisiens est de se battre.

» L’heure de l’insurrection nationale a sonné !

» AUX ARMES, CITOYENS ! ».

Et la flamme de l’insurrection libératrice de jaillir plus haut ! Partout, dans Paris, autour de Paris, la bataille gagne en étendue et en intensité. Les patrouilles mobiles F.F.I., à pied ou dans des autos rapides, sillonnent la capitale. Elles harcèlent sans répit l’ennemi qui se risque hors des réduits qu’il a organisés. La ville entière est dans la rue suivant la bataille avec passion. Femmes et enfants se mêlent, aux combattants, les accompagnent de leurs acclamations. Toutes les portes sont ouvertes et toutes les fenêtres. Les combattants baignent dans une atmosphère de sympathie ardente. Ils se glissent dans la foule qui les dissimule à la vue de l’ennemi. Ils trouvent toujours une porte pour se dérober, si l’accrochage est trop sévère. A travers ce Paris qui a tant souffert, la chasse au Boche est commencée. La fureur sainte des vengeurs du peuple répand son souffle dans les rues de la ville !

Les voitures ennemies filent, rapides, toutes armes dehors. Où est l’ennemi dans cette foule ? De quelle fenêtre est partie la balle ? Et de quel porche a-t-on tiré ? Les assassins frappent au hasard ; des femmes, des gosses tombent. L’ennemi commence à avoir peur, peur de la ville qui le cerne et l’écrase déjà de sa masse sans armes !

Quel bonheur pour la France que les Dentz et autres Pétain aient fui ou se terrent ! Quel bonheur pour Paris que d’autres soldats aient jailli de cette terre sacrée ! Fiers soldats et maîtres déjà d’une technique militaire nouvelle, ces jeunes colonels formés à la dure discipline de la guérilla dans la nuit noire de l’occupation. Fiers soldats aussi ces officiers qui, pour avoir gardé le sens de la Patrie, ont repoussé la main de l’envahisseur et refusé le service du maréchal félon.

Paris traque le Boche !

On se bat partout. Dans le XIIIe arrondissement, on a pu récupérer quelques armes: 19 fusils, 3 caisses de balles à la Salpêtrière, 6 caisses de balles et une quarantaine de fusils à la Pitié. L’après-midi, attaque des Boches. Place d’Italie et boulevard de l’Hôpital, la fusillade commence et s’enfle. Dans la rue du Château-des-Rentiers, rapidement armes et grenades sont distribués à 200 membres de la Milice Patriotique; l’attaque est repoussée. Mais, durant des heures, la guérilla va continuer à travers les rues de l’arrondissement.

Des patrouilles automobiles sillonnent les rues populeuses du XXe arrondissement. De nombreuses voitures allemandes sont attaquées, détruites, leurs occupants tués et les armes prises.

Dans le XIXe arrondissement, le colonel Roll défile au milieu de l’enthousiasme général.

Vers 13 heures, de brefs engagements s’amorcent du côté de la place de la République. Les voitures F.F.I. pourchassent les voitures allemandes boulevard de Magenta, autour des gares de l’Est, du Nord, autour de la gare de Lyon, dans l’avenue Ledru-Rollin. Les Allemands font intervenir des tanks et de l’artillerie légère; la mairie du Xe repousse de rudes attaques appuyées par l’artillerie. Rue Manin, pendant deux heures, on se bat contre des tanks légers. L’immeuble situé 44, rue Le Peletier et celui situé 120 rue Lafayette, qui furent respectivement les sièges du Comité central du Parti et du Comité régional de Paris, sont attaqués. Mais les Boches en surveillent jalousement les abords. Ils occupent toutes les rues adjacentes qu’ils battent de leurs tirs d’enfilade.

Dans la matinée, les attaques ont repris contre la Préfecture et la place Saint-Michel. Le groupe franc «Cévennes», qui défend la place, détruit quatre camions et un char. A 11 heures, la station de métro et la gare Saint-Michel sont dégagées après un vif engagement. 60 prisonniers, dont plusieurs officiers, sont conduits à la Préfecture ; un char est capturé ; 4 autres sont détruits. La Milice Patriotique de Paris-Soir, attaquée, prend un char, fait 4 prisonniers, récupère 5 caisses de munitions qui sont acheminées dans la nuit vers les défenseurs de la Cité. Le central téléphonique de la rue de Grenelle est occupé. Celui de la rue du Louvre repousse une attaque ennemie appuyée par un char.

Les escarmouches sont nombreuses dans la banlieue sud. La garde allemande du transformateur de Villejuif est mise en fuite, et le transformateur intact sera désormais défendu par les F.F.I. A Vincennes, les F.F.I. prononcent une attaque contre le fort. Il faut une sortie des chars pour les repousser. Le poste central de police, tenu par les Allemands, est attaqué par les F.F.I. Dans Antony, Bagneux, Arcueil, on se bat, et dans Montreuil la lutte est sévère.

D’escarmouches en embuscades, l’ennemi voit fondre les effectifs qui lui restent. L’heure approche où il ne pourra plus risquer un homme dehors autrement que dans un char, tourelle fermée. Et les restes d’une armée battue, désorganisée, sont encore sous Paris, vers l’ouest et le sud. Par où vont-ils passer? Où prendre les dizaines de chars nécessaires pour leur ouvrir la voie et les dizaines d’autres pour les protéger de flanc dans Paris insurgé ?

Que va faire l’ennemi ?

Le XIIIe arrondissement vibre du bruit de la bataille. Par instants, les canons de 22 aboient. Un peu partout, les coups de feu claquent alternant avec les rafales de mitraillettes ou de mitrailleuses lourdes. Avenue des Gobelins, une voiture est arrêtée, précédée d’un side-car armé. Un groupe de F.F.I. est embusqué dans une petite rue perpendiculaire à l’avenue. Les cris de «cessez le feu» retentissent. Un des hommes du groupe s’avance vers le side-car. Mais les Boches menaçants braquent leurs armes vers la foule qui déborde dans l’avenue des Gobelins. Alors, sur la place d’Italie, deux voitures portant le fanion blanc se présentent de front. Dans l’une, des soldats ennemis; dans l’autre, des civils et des policiers avec le brassard timbré C.P.L. Les voitures s’arrêtent. Un sous-officier allemand sort de l’une d’elles, tandis qu’un policier lit le texte d’ordre de «cessation du feu». Une foule dense s’est rassemblée. Des groupes armés sont dans la foule.

On entend mal ce que diffuse le haut-parleur ; les mots de «jusqu’à l’évacuation de Paris par l’ennemi» sont seuls retenus. Des vivats et des cris de «Vive la France» retentissent.

Pour tout le monde, les Boches s’en vent ou se rendent, on ne sait pas trop bien ! Et, le long de l’avenue d’Italie, la foule se presse, attendant l’entrée des Alliés. Une auto grondante s’arrête au coin d’une rue. De jeunes gars des F.F.I. en sortent. Ils sont du coin. On les entoure; heureux, ils distribuent aux jeunes filles qui les pressent les balles de leur mousqueton en souvenir. Tandis que sur les boulevards extérieurs les camions allemands continuent de défiler, leurs armes braquées contre la foule qui regarde.

C’est la trêve, et les Boches vont partir, disent certains.

Le 21 août

Mais le lendemain, les Boches sont toujours là. Ils tuent encore. Au coin de la rue du Moulinet, là tout juste où les jeunes gars hier offraient leurs balles en souvenir, une femme est abattue raide par une rafale de mitraillette qu’une voiture allemande lâche au passage. Porte d’Orléans, 40 SS, avec une voiture blindée, un canon antichar et une mitrailleuse lourde, attaquent les FFI. Ils font des prisonniers. Vers 13 h, cinq combattants sont abattus autour de la gare de l’Est. Un lieutenant du groupe Tréville est tué rue de Seine. A Clichy, des SS tirent sur un faisceau de drapeaux alliés arborés sur un balcon. Place Clichy, à 10 h 50, ils mitraillent la foule sans raison. A midi, les Allemands attaquent le poste de police de la rue des Orteaux et libèrent des prisonniers (trois Boches, un milicien et dix femmes). Dans la nuit du 20 au 21, six FFI, occupant le Central téléphonique de Vitry, partent en voiture pour le ravitaillement du groupe. Arrêtés, ils sont abattus sans sommation ni combat au pont Mazagran, à Vitry.

Demain on apprendra par le service de santé F.F.I. que, dans la nuit du 20 au 21, 99 Français ont été tués pour 5 Allemands. C’est la trêve ou, plus exactement, c’est la trahison.

Ce lundi matin pourtant, paraît l’ordre qui porte réquisition des stocks d’essence, d’acide sulfurique et de chlorate de potasse aux fins de fabrication de bouteilles incendiaires.

²Ce lundi matin aussi, depuis le Panthéon, d’innombrables voitures à bras chargées de sacs de sable dévalent les pentes de la Montagne Sainte-Geneviève vers la Seine. Hommes, femmes et enfante poussent ou tirent les voitures. Des noirs, la cocarde tricolore au revers du veston; des Arabes de ce quartier de la Maubert s’affairent avec leur charge de sacs descendus des immeubles. Sur la rive gauche, tout autour de la Cité et de l’île Saint-Louis, les barricades commencent à prendre forme. Des réduits de tireurs sont installés dans les carrefours. Déjà les postes veillent et refoulent les passants loin vers le pont qui se trouve derrière Notre-Dame.

Sur l’ordre du colonel Roll, en effet, des mesures ont été décidées la veille en vue d’étendre les protections tout autour de la Cité. Les rues sont barrées. Des patrouilles continuelles couvrent les barrages. Le métro est occupé jusqu’à Saint-Germain-des-Prés. Tous les premiers étages des immeubles avoisinant l’Hôtel de Ville sont réquisitionnés pour y installer des tireurs.

Paris est en train de changer de visage !

La foule est toujours là, dense. Mais elle commence à faire autre chose qu’à regarder les combattants. Des hommes s’activent à déchausser les pavés. Des femmes, des enfants font la chaîne vers les jeunes gars qui entassent ces pavés en travers des rues.

La «trêve» utilisée par les Boches

L’ennemi, qui avait essayé le coup de la «Ville ouverte», est en train de tâter de la «trêve».

Il espère gagner un répit de quelques heures à la faveur du trouble qui doit s’emparer des populations. Dans le désarroi qu’il suppose, il fait sortir des chars dont les canons claquent en divers points de la ville. Place de la Concorde, un état-major nazi se tient au milieu du va-et-vient des camions, des chars, des voitures blindées qui partent vers la ville, en reviennent, y retournent. Ce répit que l’ennemi veut gagner permettrait à ses troupes défaites de repasser la Seine sur les ponts de Paris. Il cherche à faire reculer la ville dont ses soldats commencent à avoir peur. Il voudrait la faire se terrer Il veut, par traîtrise, reprendre l’initiative.

Mais le commandement F.F.I. ne s’est pas laissé surprendre. Il n’a pas voulu la trêve; il l’a condamnée et repoussée. Le peuple de Paris non plus ne veut pas de cette trêve. Il va le montrer.

Les rotatives tournent dans les imprimeries conquises; les premiers journaux français sortent. L’un d’eux écrit : «Paris est libéré» et relate les détails de «l’entrée des Alliés» qui ne sont nullement dans la capitale. Ce journal, préparé à l’avance, n’avait pas pu tout prévoir.

Mais tout d’un coup, sur Paris attentif, le grand cri de l’Humanité, l’Huma de Cachin, celle de Jaurès et de Vaillant-Couturier, tombe :

«Arrière les lâches !»

«A chacun son Boche !»

Les porteurs foncent à travers Paris. De carrefour en carrefour, le cri pénètre les foules, les anciennes foules des meetings enthousiastes pour l’Espagne Républicaine, les anciennes foules des défilés immenses au «Mur des Fédérés».

Les orateurs de plein vent, hommes, femmes et jeunes, reprennent le cri. Paris tout entier tressaille; les barricades en lui frémissent.

La parade va venir, rapide comme la foudre.

L’avance des armées alliées vers Paris

Où se trouvent rendue les Alliés dans leur marche vers Paris ?

Les missions de liaison envoyées par le commandement F.F.I. de l’Ile-de-France rapportent des renseignements précis :

Les éléments avancés de l’armée américaine se trouvaient le 20 août dans la région sud-est de Paris, sur une ligne jalonnée par Bonafle, Maule, Beyne, Trappes, Arpajon. Le poids de l’effort américain dans la zone reconnue se fait sentir principalement à l’extrémité est de la ligne indiquée ci-dessus.

Depuis le matin du 21, les adversaires sont aux prises dans la région Montlhéry-Arpajon

D’une façon générale, les Allemands semblent se retirer sans attendre le contact.

Les îlots de résistance sont réduits avec l’aide des F.F.I. Ceux-ci s’arment aux dépens de l’ennemi et font des prisonniers. Par exemple, à Septeuil, les F.F.I. ont fait 80 prisonniers et pris 2 mitrailleuses, 4 mitraillettes, 30 fusils, 50 pistolets et des grenades.

D’une reconnaissance effectuée par des officiers des F.F.I., il résulte que l’ennemi s’est organisé défensivement dans la région Wissous-Morangis.

Les officiers chargés de ces reconnaissances ont constaté partout que les Allemands n’opposent à l’avance américaine qu’un faible rideau de troupes. Entre ce rideau et Paris, on ne signale la présence d’aucune réserve.

A Paris, cependant, depuis deux jours déjà, les permanences d’organisations sont ouvertes sur la rue. Ce sont d’anciens sièges des groupements fascistes enlevés de haute lutte. Chacune de ces permanences est assiégée par l’afflux des combattants volontaires. Chaque poste de commandement F.T.P. devient un centre de la levée en masse. Les immeubles 44, rue Le Peletier, et 120, rue Lafayette, sont pris d’assaut. Huit ouvriers parisiens sont tués et deux blessés pour reprendre ces biens qui leur furent volés. Les derniers cheminots allemands s’enfuient de la Villette dans un train qui tombe en panne un peu plus loin.

Infatigables, les patrouilles armées balaient les rues. Mais le gibier se fait plus rare. L’ennemi se retranche dans les îlots de résistance. Il semble renoncer à faire sortir ses patrouilles en camions ou voitures légères, même escortées d’automitrailleuses. Pour les insurgés, la chasse est moins bonne et la récolte d’armes moins abondante. Dans son compte rendu d’opérations, le commandant de la XIIe région note :

« La concentration des forces allemandes rend difficiles les récupérations, et les munitions de nos hommes s’épuisent, Peux-tu m’en procurer ? Puis-je en réquisitionner?»

Le 22 août

Et puis, le matin du 22, comme un tonnerre, roule sur Paris le mot d’ordre des barricades.

Un peuple entier se rue au combat. La ville se dresse. Les pavés des rues, les voitures, les maisons, tout devient une arme, un soldat.

Aux barricades ! Et la femme de Paris, éternelle, surgit. Et le gavroche de Paris, éternel, apparaît.

Les façades des maisons se renvoient l’appel du Comité parisien de Libération :

« PARISIENS !

» L’insurrection du Peuple de Paris a déjà libéré de nombreux édifices de la capitale. Une première grande victoire est remportée. » La lutte continue. Elle doit se poursuivre jusqu’à ce que l’ennemi soit chassé de la région parisienne. » Plus que jamais, tous au combat !

Répondez à l’ordre de mobilisation générale. Rejoignez les F.F.I. !

Toute la population doit, par tous les moyens, empêcher la circulation de l’ennemi.

» Abattez les arbres, creusez des fossés antichars, dressez des barricades ! » C’est un peuple vainqueur qui recevra les Alliés ! » L’ordre du colonel Roll :

« Les F.F.I. et la population ont engagé la bataille pour Paris. Chaque fois que nos soldats ont respecté la tactique mobile de la guérilla, ils ont écrasé l’adversaire.

» Cependant, un danger subsiste : le mouvement rapide des chars ennemis.

» Ce danger est facile à conjurer.

» Il suffit d’empêcher les Boches de rouler.

» Pour cela, que toute la population parisienne : hommes, femmes, enfants, construise des barricades. Que tous abattent des arbres sur les avenues, boulevards et grandes rues.

Le 23 août

» Que toutes les grandes rues soient particulièrement obstruées par des barricades en chicanes.

 

» Organisez-vous par maisons et par rues pour garantir votre défense contre toute attaque ennemie.

 

» Dans ces conditions, le Boche sera isolé et cerné dans quelques centres. Il ne pourra plus exercer de représailles.

 

» TOUS AUX BARRICADES ! »

 

Des femmes partent aux carrefours; elles appellent à la lutte. Des femmes montent dans les étages; elles collectent des vivres pour les combattants, des médicaments et du linge pour les blessés.

 

Il y a désormais place pour tous dans la bataille. En avant donc pour achever le Boche !

 

A l’angle des ruée de Rochechouart et de la Tour-d’Auvergne, l’animation est grande. Tout le monde travaille à la barricade. N’interrogez pas ces femmes, elles ne vous répondront pas, car elles ne veulent pas lâcher leur charge de pavés. Une barricade manque à l’angle des rues Cadet et Montholon. Des femmes décident qu’elle sera dressée. Au train dont elles vont, la barricade sera en place avant 3 heures. Rue de la Convention, proche de la rue de Vaugirard, la barricade est presque terminée. Des garçonnets transportent des pavés. Le torse nu, ils aident les hommes. Un homme pose la pioche pour essuyer son front. L’un des enfants s’empare de la pioche aussitôt. Il peut à peine la soulever, mais il cogne quand même, sous le regard amusé de l’homme.

 

Une très vieille femme aux cheveux blancs vient apporter ses réserves dans une permanence : une boîte de conserves et une plaque de chocolat. Elle pleure d’émotion et refuse de donner son nom.

 

Rue Saint-Antoine, un énorme tank boche démoli renforce la barricade. Un vieil homme, les yeux brillants, dit avec fierté aux. curieux : « Et il y en aura d’autres ! »

 

Au coin de la rue Crozatier et du boulevard Diderot, plusieurs FFI terminent la leur. Un jeune gars les aide de son mieux. Il porte avec peine un lourd pavé. Une femme essuie la sueur qui goutte à son front. C’est sa mère. Heureuse et fière, celle ne le quitte pas. Rue Stendhal, dans le 20e, à la tombée de la nuit, des femmes s’aperçoivent tout à coup que leur rue peut être une issue possible pour un char ennemi. Elles descendent à plusieurs et s’y mettent. L’une d’elles lance un vibrant appel dans les cours. Aussitôt, les volontaires affluent et, sous les éclairs de l’orage commençant, la barricade monte très vite.

 

Ainsi partout dans Paris que l’espoir de la liberté emporte. Et ce bon peuple une fois encore d’offrir son sang et sa chair !

 

Pour les combattants, il n’y a pas que l’ennemi plus rare. Il n’y a plus qu’un ennemi cuirassé.

 

A l’angle de la rue Stephenson et du boulevard de la Chapelle, des FFI se battent contre l’infanterie allemande, une dizaine d’hommes, qu’un char « Tigre » protège. Les FFI brûlent jusqu’à leur dernière cartouche avant de se retirer. Boulevard des Batignolles, une voiture FFI engage la bataille contre un char d’assaut. Quatre viennent en renfort. Deux Boches sont tués, un blessé, 7 prisonniers et le char est pris.

 

A 19 h 45, de très violentes attaques sont conduites à la grenade et à la mitraillette contre les barricades de la rue de Flandre, de l’avenue Jean-Jaurès et de la rue de Crimée. Le combat dure jusqu’à 21 h 15. Les Boches sont repoussés. Au pont de Flandre, un groupe de FTP fait 11 prisonniers, s’empare d’un camion, d’un pistolet, d’un Mauser et de 15 grenades.

 

Les cheminots de la Chapelle, qui tiennent la barricade de la rue Jessaint, attaquée par un char qu’escortent 14 soldats, contraignant l’assaillant à faire demi-tour. Un groupe de la Jeunesse communiste, dont l’aîné n’a pas dix-huit ans, attaque un camion, le capture et fait 4 prisonniers. Avenue des Gobelins, dans le 14e, dans le 5e, on tire sur les chars qui hésitent devant les barricades. Ils s’en retournent après les avoir secouées de leur masse.

 

Les formes de la bataille ont changé. Finies les randonnées rapides dans les tractions avant, pleines de grenades et de mitraillettes.

 

Tous aux barricades !

 

C’est maintenant la chasse aux tanks. La bouteille incendiaire eût devenue l’arme indispensable, avec le fossé large et profond, l’obstacle qui fait masse, alourdi par le sable et les pavés.

 

Dans le quartier des Batignolles, des hommes tirent en direction du collège Chaptal vers un tank qui crache sa mitraille. Plus loin, un camion, atteint par une bouteille d’essence, flambe. Un vieil homme crie sa joie : « Ça y est, ils l’ont ! » Tout d’un coup, trois femmes sortent de la rue de Puteaux. Chacune d’elles porte deux seaux, et elles plient sous la charge. Elles rasent les murs; elles vont vers les hommes qui se battent leur portant à boire et à manger. Quelqu’un leur crie : « Attention, n’allez pas par là ! – Pensez-vous, nos hommes y sont et ils ont soif. » Elles repartent. Une jeune femme les a suivies et les rattrape vers Villiers.

 

– Qui êtes-vous, mesdames ?

 

Nous sommes adhérentes à l’Union des Femmes Françaises, et nous essayons de nous rendre utiles.

 

Celle qui les interroge est aussi de l’Union. Elle fait les liaisons. L’une de ces vaillantes, que ses compagnes appellent Mamy, explique qu’elle est la mère de deux gars de la Résistance et que son mari, ancien de Verdun, est avec eux. Elle sourit. Mais pourquoi bavarder ? Il faut se battre et ne pas perdre son temps.

 

Dans la mairie du 11 °, des femmes fabriquent des bouteilles incendiaires. Ces. bouteilles ont déjà leur nom, et un nom qui dit bien ce qu’il veut dire : bouteille « Molotov ». Rue Saint-Sébastien, des femmes prennent la tête des Milices Patriotiques. Armées de grenades et de bouteilles Molotov, elles se battent sur les barricades

 

Dans le 17e, un tank Renault est récupéré, deux «Tigres» immobilisés; un canon, un camion, des munitions, deux voiturettes sont pris. Deux officiers et 50 soldats sont faits prisonniers.

 

Dans le 19e, un îlot de résistance ennemi est réduit : 11 Boches sont capturés, un camion, deux pistolets, trois caisses de grenades conquis.

 

A la Villette, un seul détachement de FTP tient tête à 50 Boches qui fuient, après trois heures de combat, abandonnant leurs morts.

 

A 8 h 45, dans l’avenue d’Italie et l’avenue des Gobelins, trois gros chars, deux plus petits et deux camions attaquent les barricades, qu’ils réussissent à forcer en passant par les trottoirs. Le combat se poursuit jusqu’à 11 heures. De tous les toits, des traîtres fusillent des patriotes, visant en particulier le siège du Parti communiste où se tient une réunion des femmes. A la fin de la bataille, un camion reste aux mains des patriotes, 5 prisonniers sont faits et les barricades reconstruites aussitôt.

La ville n’est plus qu’un piège dans lequel la bête se débat. Les chars se prennent aux mailles du filet immense, tendu par les barricades.

L’ennemi a peur. Toute voie libre peut lui être désormais un traquenard au fond duquel la mort le guette.

Quai des Grands-Augustins, la voie semble ouverte. Mais, de droite et de gauche, du Palais de Justice à la rue Gît-le-Cœur, les tireurs sur les toits et aux balcons attendent patiemment. Sur le Pont-Neuf, un char hésite. Trop tard. Des grenadiers filent le long des quais, s’agrippent à la corniche du pont. Ils se glissent au-dessus de l’eau, derrière le parapet qui les dissimule, et les mains pleines de grenades en paquets. A bout portant, une pluie fracassante de feu et d’éclats frappe le char.

Le 24 août

Maintenant, l’ennemi est bloqué, fixé en un certain nombre de points, isolés les uns des autres. Et c’est le communiqué triomphant du 24 août :

« Pendant la nuit du 23 au 24 et pendant toute la journée du 24 août, notre offensive s’est poursuivie sans relâche. Dans tous les quartiers de Paris, la population enthousiaste participe à l’érection des barricades, et l’efficacité de cette tactique s’affirme d’une manière éclatante. L’ennemi, obligé de renoncer aux patrouilles légères en camions ou en automitrailleuses, a borné son activité à des reconnaissances blindées qui ont vainement canonné un certain nombre d’immeubles ou de bâtiments publics occupés par les F.F.I

» D’une manière générale, notre victorieuse offensive aboutit maintenant à la libération effective de la plus grande partie de Paris, le contrôle de l’ennemi ne s’étendant plus qu’à quelques îlots de résistance fortifiés. Au cours de plusieurs actions, un matériel abondant: des armes, des munitions, des voitures, des autochenilles et quelques tanks, a été capturé, et l’armement des F.F.I., loin de s’épuiser, s’accroît. Nous avons fait une centaine de prisonniers. En une seule opération, à la gare de Bellleville, deux trains, un dépôt d’essence et 24 prisonniers sont restés entre nos mains. »

Le Boche est acculé dans sa tanière.

Mais le peuple de Paris ne se bat pas que pour Paris. Sa cause est liée à celle d’autres armées qui se battent tout au proche de lui depuis des jours. Le commandement F.F.I. ne l’oublie pas.

Le 24 août, à 19 h. 30, l’ordre, particulier suivant est diffusé :

« 1° Le bataillon de garde renforcé par. une section du groupe Meunier (moins un groupe) a pour mission d’interdire l’entrée de Paris aux éléments allemands en retraite;

» 2° Trois axes sont particulièrement à surveiller: route nationale de Fontainebleau à Paris (porte d’Italie); route nationale 20 d’Orléans à Paris (porte d’Orléans), à considérer comme étant le plus important; route nationale 306, de Saclay à Paris (porte de Châtillon);

» 3° Pour chacun de ces axes, il importera de barrer les routes nationales par des abatis et de les battre avec le maximum de feu. Les gardes non armés d’armes automatiques seront employés à patrouiller de part et d’autres des axes ci-dessus indiqués;

» 4° Mise en place terminée pour 3 heures, le 25 août. »

On peut tout demander à ce peuple généreux. Sans lâcher l’ennemi qu’il tient à la gorge, il se tourne dans la direction indiquée. Voici, vue du poste central de ravitaillement de la rue de Vaugirard, la bataille telle qu’elle se déroula dans le dos de l’ennemi que les Alliés pressaient contre Paris :

« …Comme nous avions très faim, les camarades de garde nous ont envoyés à la cantine de la rue de Vaugirard, permanence de nuit pour le ravitaillement des combattants.

» Nous avons fait un excellent repas, servi par un personnel charmant. De partout on entendait le canon, les mitrailleuses. A peine avions-nous terminé qu’un premier groupe de FFI est arrivé pour demander des casse-croûte. Ils étaient fourbus, sales, suants, déchirés et heureux. C’est que dès les premières heures de cette nuit mémorable on sentait la victoire dans l’air. Toutefois, la plupart de ces jeunes hommes étaient sans arme et s’en plaignaient amèrement, mais pas un instant l’idée ne leur venait de cesser le combat.

» S’étant restaurés et reposés, ils repartaient pour la bataille qui à ce moment se déroulait à la porte de Versailles. D’autres groupes venaient de la rue d’Alleray, de la place Saint-Charles, etc. Rue d’Alleray, par exemple, les hommes avaient bloqué une vingtaine d’Allemands dans une centrale téléphonique très importante où ils avaient plusieurs camions de munitions. Se voyant perdus, les Allemands en ont fait sauter une partie, mais le reste a été récupéré par les FFI Les Allemands ont tenté ensuite de s’échapper sur une voiture de pompiers, mais les nôtres y ont mis le feu. Le reste fut fait prisonnier.

» Vers 4 heures du matin, alors que la fusillade de la porte de Versailles semblait terminée, un groupe de 20 FFI surgit à la cantine en réclamant à boire; cette fois, ils arrivaient les mains pleines, transformés en petites forteresses ambulantes: fusils Mauser, mitraillettes allemandes et anglaises, grenades de toutes sortes.

A la barricade de la porte de Versailles, depuis le début de la soirée, un groupe de tanks et de camions blindés allemands cherchait un passage pour traverser Paris. Pas un n’y est parvenu. Toutes les issues possibles étaient bouchées par des barricades où se tenaient des combattants pour les accueillir. Pris de rage, les Allemands ont mis le feu aux immeubles, et les FFI durent se battre pour protéger l’évacuation des immeubles que les Allemande empêchaient. Il a été récupéré un camion de farine, un camion d’armes, un canon et plusieurs autos blindées. Nos hommes n’ont pas attendu davantage pour s’armer tous.

» Un homme amène un prisonnier à qui un casse-croûte est donné. Un autre essaie de l’interroger, mais il ne répond qu’en allemand. Il montre obstinément sa manche (c’était un officier), puis le brassard des F.F.I. en s’exclamant « civils, civils! » Il était manifestement vexé d’avoir été fait prisonnier par des civils.

» Nous discutons avec les gars. Ils se plaignent d’avoir eu à se battre avec leurs poitrines nues. Montrant les armes qu’ils venaient de conquérir : « Celles-ci, nous les gardons envers et contre tous »

» Avisant le brassard U.F.F., ils en demandent la signification. Nous leur expliquons le travail que nos femmes ont fait pour les barricades et sur les barricades. L’enthousiasme alors n’a plus de bornes. Les combattants s’exclament : « Oui, ce sont les femmes qui nous ont entraînés à la lutte, ce sont elles qui nous ont fait persévérer, ce sont elles qui ont exigé les barricades et qui les ont faites. »

» Cette nuit, l’attitude de toute la population du XVe a été exemplaire : personne ne s’est couché. Tout le monde participait au combat directement ou indirectement, les uns faisant le guet pour signaler les fenêtres d’où l’on tirait, les autres préparant des boissons chaudes et du café pour les combattants et les apportant durant toute la nuit, d’autres soignant les blessés, tous apportant par leur seule présence l’encouragement et le réconfort à ceux qui se battaient. Le XVe n’oubliera pas de si tôt cette nuit-là.»

Le 24 au soir, les premières avant-gardes alliées entrent dans Paris. Les chars traversent le XIIIe arrondissement, se dirigeant vers la Seine. Une foule en délire les acclame. Un soldat des F.F.I. déploie un grand drapeau tricolore timbré à la marque d’un groupe du XIIIe, et un cortège se forme, qui remonte le boulevard de l’Hôpital. La Marseillaise, des vivats s’élèvent. Place d’Italie, une minute de silence en hommage aux morts est observée, et le cortège, toujours chantant, redescend le boulevard de l’Hôpital.

Plus loin, le.3 chars alliés atteignent l’Hôtel de Ville. Dans un instant, le bourdon de Notre-Dame va clamer sur Paris le premier chant de la Délivrance.

Le 25 août

Le 25 août, le colonel Roll ordonne :

 

« Par ordre du général Leclerc, toutes les unités F.F.I. continuent à participer à la lutte contre l’ennemi, en liaison avec sa division.

» 1. – Mission générale;

» Harcèlement de l’ennemi par tous les moyens. Interdire si possible tous ses mouvements dans la ville.

» 2. – Missions particulières :

» a) Effort maximum à porter sur les boulevards extérieurs, entre la porte d’Orléans et la Seine à Issy-les-Moulineaux pour prêter la main aux éléments blindés qu’empêche la division allemande en place à Issy-les-Moulineaux et les localités environnantes de remonter sur Paris ;

»b) Garder les ponts après balayage par les blindés français. Avant tout et particulièrement, les ponts d’Iéna et de l’Alma. En deuxième urgence, pont de la Concorde;

» c) P.C. du général Leclerc à midi, gare Montparnasse. »

Non, l’ennemi ne traversera pas Paris !

Il ne sortira plus de sa tanière que les bras en l’air. Car ces ordres seront exécutés à la lettre. Les hommes de la guérilla ne se bornent pas à défendre les ponts. Ardents sur l’ennemi, ils mènent la bataille à toute allure. Ainsi, par exemple, cette compagnie FTP qui, après avoir nettoyé le pont de Neuilly, remonte l’avenue de Madrid jusqu’à la hauteur de la rue Pierret, réduisant l’un après l’autre les blockhaus toujours occupés par l’ennemi.

Les îlots de résistance toujours tenus par lui sont les suivants : le Sénat, l’Ecole Militaire, le Majestic aux Champs-Elysées; la Kommandantur à l’Opéra, la caserne «Prinz Eugen» sur la place de la République.

Partout bloqué, assiégé pas les FFI brûlants d’une ardeur que l’approche de la victoire exalte.

Maintenant les blindés sont du côté des insurgés. Ça ne va pas traîner.

Les Boches sont battus

A 10 heures, l’ordre général d’attaque est donné.

Les deux points les plus fortifiés sont le Luxembourg et la place de la République

Au Luxembourg, l’attaque est conduite par le colonel Fabien. Neuf chars, détachés de la division Leclerc, opèrent avec lui. Les blockhaus d’angle sont réduits par l’artillerie et l’assaut se déclenche. Les FTP vont planter le drapeau français sur le Sénat, d’où fut chassé en 1940 par les traîtres de la cinquième colonne, alors dans le gouvernement, notre très cher camarade Marcel Cachin.

La place de la République avait été transformée par les Allemands en un véritable camp retranché qui paraissait imprenable. La caserne «Prinz Eugen», puissamment fortifiée, contenait plus de mille hommes de troupe. La défense de la place comprenait :

1° Sur la place, deux canons de 77 antiaériens, cinq canons de 25 antichars, sept à huit mitrailleuses;

2° Pour la caserne «Prinz Eugen», quatre batteries, sous casemates bétonnées à ras du sol, contenant chacune trois mitrailleuses lourdes jumelées; deux batteries de mitrailleuses lourdes situées au premier étage, sous casemate; une sur la façade donnant sur la place, l’autre sur la façade donnant derrière la place;

3° Aux abords de la caserne et dans tout le pâté de maisons l’entourant se trouvaient plusieurs nids de mitrailleuses.

Ces défenses prenaient sous leur feu toutes les voies aboutissant à la place, et ceci sur une très grande longueur. L’état-major de la XIIe région des FTPF avait décidé d’emporter d’assaut la place de la République et la caserne «Prinz Eugen».

Dans une première étape, il fut procédé à l’investissement de la place par la construction de barricades puissantes.

Le 24 août, toutes les voies où la. construction des barricades était possible, en tenant compte du feu de l’artillerie, sont barrées. L’ennemi, sentant l’étreinte se resserrer sur lui, somme l’assaillant d’avoir à détruire les barricades avant midi. Les patriotes qui avaient construit ces barricades, groupés dans la Milice Patriotique du XIe arrondissement, encadrés par les FTPF, répondent à cet ultimatum en s’empressant de renforcer les barricades. À 13 heures, les Boches ouvrent le feu à coups de canon de 76 et de grenades incendiaires. En même temps, les bandits cachés dans les immeubles et sur les toits tirent sur les patriotes, les prenant de revers.

Les patriotes tiennent bon, malgré le feu nourri. Ils se mettent même à progresser légèrement et consolident leurs positions.

Dans la nuit du 24 au 25 août, l’état-major de la XIIe région des FTPF décide l’attaque générale. Appel est lancé à la Milice Patriotique du XIe arrondissement, à tous les FTP de la XIIe région, à des détachements des FTP de Montreuil, de Bagnolet. Sont venus se joindre à des FTP, à des moments différents de combat, d’autres formations des FFI, le groupe Armor, un détachement du 1er régiment de France, le groupe PH 35 de Montrouge, démontrant ainsi la solidarité et l’union, de toutes les forces françaises contre l’ennemi commun. Prouvant à leur tour l’unité des peuples européens contre le nazisme, les détachements Garibaldi, Guy Moquet, composés de combattants étrangers, prennent leur part dans la bataille.

Les forces disponibles sont divisées en deux groupes, l’un devant attaquer par le nord-est, l’autre par le sud-ouest. Progressant sous le feu de l’ennemi, ils occupent petit à petit les rues aboutissant à la place et la face ouest de la place elle-même. Les hommes se placent dans les maisons, sur les toits, dans les portes cochères, et prennent sous leurs feux les servants des pièces allemandes qui sont réduites au silence.

Le 25 août, vers 17h45, les Allemands tirent d’une façon moins continue. La place est pratiquement nettoyée. Seuls les blockhaus de la caserne «Prinz Eugen» répondent encore. Les drapeaux blancs apparaissent aux fenêtres de la caserne. Les hommes vont de l’avant, et l’ennemi en profite pour les accueillir par des rafales des mitrailleuses. Les FFI ripostent en tirant sur les fenêtres de la caserne et, dans un élan irrésistible, traversent la place et s’emparent de la position. Les hommes de la compagnie Saint-Just sont les premiers à pénétrer dans le dernier bastion de la résistance allemande à Paris, au moment même où les avertisseurs de police annoncent la capitulation du commandement allemand dans Paris.

Ce 25 août, le commandant « von Gross-Paris » a capitulé de la seule façon possible; les restes de l’armée nazie se rendent à la merci des vainqueurs.

Ce 25 août, le général Leclerc et le colonel Roll, commandant F.F.I. de l’Ile-de-France, ont reçu ensemble la reddition du général prussien von Choltitz.

Il n’y avait plus de Dentz ni d’Estéva dans l’armée français et Pétain était en Allemagne!

La vérité sur la trêve

L’insurrection parisienne allait mettre un terme au long débat engagé dans la Résistance entre ceux pour lesquels le mot d’ordre d’insurrection nationale condensait toutes les possibilités qui restaient à la France de faire la guerre et ceux pour lesquels il n’était qu’une formule oratoire simplement destinée à flatter le sentiment populaire.

D’un côté, ceux qui aspiraient et avaient aspiré quatre années durant à l’action possible, quel qu’en fût le prix ; de l’autre, ceux qui reculaient devant les conséquences de l’action ou s’en menaient.

D’un côté, seulement des patriotes; de l’autre, les ennemis de l’indépendance française – les hommes des trusts sans patrie, – glissée au milieu des patriotes hésitants.

Ce débat se poursuivit tout au long de ces quatre années terribles. Chaque fois que la rude nécessité de l’action s’imposa aux patriotes, il fallut vaincre les incompréhensions toujours renouvelées. C’était pourtant une vérité d’évidence que pour faire la guerre il fallait attaquer l’ennemi là où nous pouvions le faire, c’est-à-dire chez nous.

Mais qui dira quelle part de l’énergie combative de notre peuple il a fallu détourner de sa vocation essentielle: l’extermination de l’ennemi, pour surmonter les hésitations et briser l’effort de désorganisation poursuivi jusque dans les rangs de la Résistance par l’ennemi et les traîtres? Qui dira de quels moyens matériels puissants furent privés les patriotes qui agissaient ; combien de tonnes d’armes envoyées par les Alliés pour combattre l’ennemi commun furent détournées, cachées pour servir à d’autres fins, quand elles ne tombaient pas simplement aux mains de la Gestapo qui avait ses hommes parmi les hésitants, un Grandclément par exemple, pour n’en citer qu’un ?

Au mois de mai 1944, le Comité Militaire National des FTP demanda à être entendu par le CNR.

Le Comité Militaire désirait saisir le CNR d’une série d’incidents et de manœuvres dont les FTP étaient victimes et qui tendaient à priver ceux qui avaient commencé le combat les premiers et l’avaient continué tout seuls pendant très longtemps des moyens matériels de poursuivre leur effort de guerre. Car c’est aux FTP d’abord qu’on refusait les armes et l’argent.

Donc, une délégation du CMN fut reçue par le bureau permanent du CNR en présence des membres de la délégation en France du Gouvernement provisoire. Sur Mandat du CMN, la délégation des FTP précisa ses doléances, soulignant l’aspect politique antinational des procédés des agents du BCRA chargés de la répartition des armée aux différentes organisations militaires de la Résistance. La délégation précisa que ces procédés ne changeraient rien au fait qu’un jour notre peuple tout entier se jetterait dans la bataille et qu’il serait vainqueur.

Il n’est pas sûr que quelques-uns de ceux qui les écoutèrent alors n’aient pas souri avec scepticisme.

L’insurrection nationale allait faire apparaître au grand jour toutes ces contradictions et les résoudre en bloc et d’un seul coup dans le minimum de temps.

La trêve ne fut rien d’autre qu’un ultime effort de l’ennemi et des traîtres pour tenter d’échapper à leur destin de mort. Elle fut une tentative désespérée des agents des trusts sans patrie pour essayer de grever de leur hypothèque l’indépendance future de la nation.

Dès le 19 août, au matin, le consul de Suède, agent général des Roulements à billes SKF, est dans la cour de la Préfecture de police. A 2 heures, présenté par M. Luizet, préfet de police, désigné par le Gouvernement provisoire, il rencontre le colonel Roll. Une entrevue a lieu en présence du colonel Roll avec certaines personnalités de la Résistance : MM. Ajax et Combes. Le consul de Suède, qui a vu le commandement nazi, déclare vouloir rechercher le moyen de garder au mouvement insurrectionnel un caractère «pacifique». Il est prêt à s’entremettre à cette fin entre les autorités d’occupation et la Préfecture de police. Le préfet de police et le Comité de la Libération de la police prennent acte de ces intentions et déclarent être résolus à appliquer des mesures de représailles immédiates sur tous les ressortissants allemands en cas de violation des lois de la guerre par les nazis.

Dans l’après-midi, un peu partout à travers Paris, des bruits commencent à circuler : «Il faut rentrer ! Le couvre-feu est à 2 heures, etc.»

Traversant les rues à toute vitesse, des cyclistes lancent ces ordres : «Rentrez chez vous ! Les Allemands tirent ! Fermez les portes et les fenêtres ! Volets clos !»

Sur les places publiques, des hommes se répandent : «Circulez ! Rentrez chez vous !» Lorsque on leur demande à quel titre ils interviennent, ils répondent: «Police, résistance.»

Le lendemain, dans l’après-midi, la nouvelle parvient que le délégué général du Gouvernement provisoire a été arrêté par la Gestapo.

Le soir même, les voitures diffusent par haut-parleurs l’annonce de la trêve et l’ordre de cessation du feu.

Depuis le 19 août, le Comité d’Action Militaire (COMAC) du Conseil National de la Résistance et l’état-major national des FFL, dirigé par le général Joinville, se tiennent près du commandement insurrectionnel. Le commissaire Valrimont siège auprès du chef de l’Ile-de-France et le commissaire Vaillant auprès du chef de la Seine.

C’est ainsi que fut prise dès le dimanche soir, alors que par ailleurs et sans consultation du commandement les pourparlers pour la trêve étaient conduits, la décision d’élargir la zone de défense autour de la Préfecture. La mission en était confiée à un jeune capitaine de vingt-deux ans, le capitaine Neuville, du Mouvement de Libération Nationale, qui devait tomber quelques semaines plus tard sur le front où il se trouvait dans le Groupement Tactique de Lorraine, sous les ordres du colonel Fabien.

Le dimanche, à 7 heures, le colonel Roll adresse au COMAC le message suivant :

«J’apprends par un officier d’E.M. du colonel Lizé que Chaban D.M.N. a donné hier des ordres impératifs au colonel Lizé pour éviter tout combat dans Paris et toute effusion de sang.

» Le colonel Lizé a reçu le 19 dans l’après-midi mon ordre général du 19 août et passe à l’exécution. »

A 7 h. 40, un ordre parvient à l’E.M. de la Seine dont voici le texte :

« J’apprends l’intervention du Délégué Militaire National (D.M.N.) auprès de vous.

» Intervention en contradiction flagrante avec les ordres généraux précédemment donnée et mon ordre général du 19 août 1944.

» J’insiste pour que ces ordres, qui exigent l’intensification de la guérilla et en particulier des patrouilles incessantes et coordonnées des FFI dans votre département, soient exécutés sans délai.

» Vous devez prendre progressivement possession de Paris. » Le mot d’ordre d’insurrection, lancé en accord avec le commissaire délégué du Gouvernement provisoire de la République française, en accord avec le Comité Parisien de la Libération, doit être exécuté. »

A l’annonce de la trêve, le Comité d’Action Militaire, présidé par Pierre Villon, se réunit et rédige sur l’heure un mémoire qui sera remis le lendemain à tous les membres du Conseil National de la Résistance. Ce mémoire, signé par les 3 commissaires, s’élève contre les pourparlers engagés, qu’il condamne du point de vue militaire et politique. Il repousse comme une lâcheté et comme une faute toute trêve accordée à l’ennemi

Les pourparlers ont été conduits par la délégation générale du Gouvernement provisoire en France. Le consul de Suède sert d’intermédiaire auprès des nazis. Ces pourparlers ont été engagés sans consultation préalable du Conseil National de la Résistance et de l’état-major national des FFI. Ils sont poursuivis de même, la délégation se contentant de l’avis formulé par les membres du CNR favorables au projet. L’accord s’est fait dans le dos du commandement insurrectionnel. Il se prévaut de l’autorité de la Délégation, ce qui est un fait, et de l’autorité du Conseil National de la Résistance, ce qui est abusif.

En effet, le seul organisme à avoir été consulté fut le bureau permanent du Conseil National de la Résistance. Il le fut dans des conditions très équivoques, puisque le vote ratifiant l’accord devait être soumis à l’appréciation de l’assemblée plénière du Conseil National. Ce vote avait été obtenu à la majorité alors que l’unanimité était la règle et dans des conditions douteuses, puisque des personnes non membres du bureau permanent avaient participé au vote.

Quelle était la substance de l’accord? En bref, les Allemands prenaient l’engagement de ne pas tirer sur les bâtiments publics occupés par les FFI dans Paris et d’appliquer aux prisonniers les lois de la guerre. En contrepartie l’ordre de cessation du feu était transmis aux unités FFI jusqu’à l’évacuation de Paris par les Allemands.

Quelles sont les caractéristiques de cet accord ?

1° Il ne concerne que Paris;

2° Il implique que les FFI vont être concentrés dans les bâtiments publics, d’où ils ne sortiront plus et ne tireront plus;

3° Il implique que la population tout entière s’enfermera dans les maisons, car les Boches peuvent tirer sur tout ce qui n’est pas bâtiment public;

4° Dans Paris, ville morte, et à travers ses rues, les unités défaites de l’armée nazie passeront en toute quiétude;

5° Le commandement nazi accepte que les négociateurs occupent et tiennent jusqu’à l’arrivée des Alliés l’Hôtel de Ville et la Préfecture de police.

L’accord ainsi conclu est une illustration parfaite de cet axiome : la guerre, c’est la continuation de la politique par d’autres moyens. En effet, l’ennemi et les traîtres étaient arrivés à persuader certains éléments de la Résistance que l’insurrection nationale devait être prétexte pour les communistes à déclencher la révolution prolétarienne. Comme, en d’autres temps, le général Weygand avait déclaré au conseil des ministres qu’il pressait de capituler devant Hitler : «L’insurrection communiste est maîtresse de Paris.»

Pour ces esprits affolés, il n’était plus question que d’empêcher les masses populaires de bouger. On entendit au C.N.R. des récits horrifiants sur la présence de deux divisions de S. S. dans Paris, tandis qu’on se lamentait sur le temps assez long qu’il faudrait aux troupes alliées pour atteindre Paris.

A ce point de la discussion, les deux parties avaient un intérêt égal à ce que Paris ne bougeât point, l’une pour garantir à ses armées défaites leur liberté de mouvement, l’autre pour .empêcher « l’insurrection communiste ».

Et la France dans tout ça ? .

Les nazis, bien sûr, avaient d’autres chats à fouetter. Mais comment ne pas s’indigner devant pareille cécité politique et semblable légèreté d’esprit de la part des négociateurs français? L’ennemi achetait à bon compte sa sécurité. Il payait avec quelque chose que les patriotes lui avaient déjà arraché et contre quoi il ne pouvait. plus rien. Il payait en monnaie de singe.

Le Parti communiste français dénonce la trêve

Les négociateurs français, eux, « fins politiques » comme il se doit, payaient avec la sécurité de Paris, qu’ils désarmaient, une tolérance que l’ennemi ne pouvait plus leur donner. Le 21 au matin, le Comité central du Parti communiste adressait au président du CNR une lettre dont voici les passages essentiels.

« Les négociations engagées avec les Boches par l’intermédiaire du consul de Suède pour un objet autre que la capitulation sans conditions constituent un véritable acte de trahison, dont le peuple de France demandera compte et que nous demandons au Gouvernement provisoire de la République de condamner de la manière la plus catégorique.

» De hauts fonctionnaires qui s’installent dans les bâtiments publics avec l’assentiment des Boches, sont davantage pénétrés de l’esprit vichyssois que de l’esprit de la Résistance et ils se montrent. plus soucieux de leur situation personnelle que de l’intérêt du peuple de Paris…

» Au surplus, l’appel de la cessation du combat est une trahison envers les Alliés, une trahison dont ils pourront demander compte demain à notre pays, et c’est aussi une trahison envers le peuple de Paris qu’on livrerait sans défense aux brutes sanguinaires de la Wermacht et de la Gestapo…

» C’est au Comité Parisien de la Libération qu’il appartient de diriger le mouvement insurrectionnel du peuple de Paris, jusqu’à ce que le dernier Boche en soit chassé, et nous vous prions de demander au Conseil National de la Résistance de se prononcer nettement contre toute tractation avec les Boches pour tout autre objet que la capitulation sans conditions, pour la continuation de la lutte sans merci contre l’envahisseur et contre tous ceux qui, en voulant faire cesser la lutte, servent les ennemis de la France et trahissent notre patrie. »

Il n’est pas étonnant que le CNR, régulièrement saisi des négociations engagées et de l’accord a conclu, ait repoussé, ce marché de dupes. Le commandement de l’Ile-de-France n’eut pas à repousser un accord qu’il n’avait jamais accepté. Il enregistra cet aveu de faiblesse de la part de l’ennemi et sa réponse fut l’offensive à outrance.

Dans sa lettre au président du CNR, le Comité central avait entre autres écrit :

« On ne peut manquer d’établir une liaison entre la trahison qui vient de se produire et la persistance avec laquelle les envois d’armes ont été pratiquement refusés à la région parisienne. » Or l’insurrection fut déclenchée dans Paris alors que le colonel Roll disposait de l’armement nécessaire à un effectif de 400 hommes

La vérité c’est que, depuis le vendredi, le Comité Militaire National des FTP était dans Paris au cœur de la bataille avec les troupes engagées; qu’il était auprès du colonel Roll, chef régional FFI et vieux combattant FTP.

Qu’on médite après cela sur la succession de ces ordres bien adaptés aux trois phases caractérisées de la bataille dans Paris :

1° Guérilla générale, harcèlement continu de l’ennemi;

2° Conquête progressive du terrain. Localisation de l’ennemi sur des points précis et isolés les uns des autres;

3° Réduction des ilots de résistance.

Qu’on relise chacune de ces instructions générales aux organisations de la Résistance avant l’insurrection, chacune de ces notes à la presse, pleines de conseils pratiques pour les combattants improvisés de la levée en masse. Qu’on réfléchisse sur la manière dont la levée en masse fut organisée, préparée dans le feu de l’action, sur la manière dont les réserves disponibles furent jetées massivement dans la bataille, sur la manière dont la supériorité morale fut conquise progressivement sur l’ensemble dès avant l’insurrection.

Et on trouvera la marque d’une technique bien adaptée à une forme nouvelle de la guerre. On trouvera la marque d’un commandement qui s’était attaché à résoudre préalablement les problèmes politiques de la guerre; qui ajustait étroitement les données simplement militaires aux données politiques en tenant compte de leur réaction réciproque. Ces jeunes officiers, pourtant, n’avaient pas suivi les cours, que professait le colonel Foch à l’Ecole de guerre, bien avant 1914.

Mais ils avaient pour eux l’enseignement de trois années de guerre qui leur appartenaient en propre. Combattants FTPF, compagnons des héros qui avaient au prix du sang forgé les éléments d’une doctrine de guerre dans laquelle les masses populaires joueraient un jour le rôle essentiel, ils s’étaient préparés avec ardeur à cette heure tant attendue.

Il n’y a pas eu de miracle de l’insurrection parisienne. Il y a eu des efforts patients, tenaces, d’organisation et une foi invincible dans les destinées de la patrie. Une foi raisonnée dans l’aptitude au sacrifice du peuple parisien et dans sa capacité d’initiative.

Les combattants de l’insurrection parisienne

Une citation à l’ordre de la Compagnie Saint-Just proclame :

 

« Aspirante Madeleine Riffaud, dite «Rainer», dix-neuf ans. Militante du Front National étudiant, a participé dès le début à l’action des groupes de faculté. Entrée aux F.T.P. en juin 1944. Arrêtée après avoir abattu un Allemand rue de Solferino, a été torturée pendant plus d’un mois par la brigade spéciale de la Gestapo, Condamnée à mort. Dès sa libération et malgré un état physique déficient, a immédiatement rejoint son groupe au combat. A participé à toutes les actions. A attaqué avec trois de ses hommes un train allemand en gare de Belleville-Villette, obligeant à reculer dans le tunnel les Boches qui ont été faits prisonniers. Au cours des combats de la République, a mené au feu son détachement et a accompli la mission qui lui était assignée. Toujours à la tête de ses hommes, a donné pendant toute la lutte l’exemple du courage physique et de la résistance morale. A acquis sur ses hommes un ascendant remarquable. »

 

Le commandant Durand, de la 13e région F.T.P.F., déclare:

 

« Robert Mandermach. Sergent. Homme d’une bravoure indomptable, au-dessus de tout éloge. A réussi à armer chaque homme de son groupe qui, à sa formation, ne possédait que les manches et des pioches. Au cours de multiples actions de guérilla, a causé de grands dommages à l’ennemi. A empêché la destruction de wagons de munitions. »

 

Le Front National Universitaire peut inscrire dans son bilan d’activité le paragraphe suivant:

 

« Fabrication de guerre : bouteilles incendiaires, 2.500 ; bombes fumigènes, 800; explosifs, plusieurs centaines de grenades, plusieurs! dizaines de mines anti-tanks; service radio : un grand poste émetteur-récepteur (perfectionné), trois postes émetteurs-récepteurs. »

 

Les esprits les plus éminents de la science française ont collaboré à cet effort de guerre et à leur tête Frédéric Joliot-Curie, prix Nobel de physique

Comment tout cela fut-il possible à point nommé ? Le colonel Roll-Tanguy, chef militaire de l’insurrection parisienne, était un vieux combattant F T P. Comme tel, il avait assimilé l’expérience de trois années de guérilla. Il avait réfléchi avec tous ses camarades sur les données de la lutte et refusé de quitter Paris ou de faire quitter Paris à ses troupes. Son maquis, c’était Paris, ses rues où tant de nobles héros étaient tombés, de Raymond Losserand à Carré. De toutes ses forces et malgré les coups terribles de l’ennemi, Roll et ses camarades se sont accrochés à Paris. Ils sont restés dans la place, là où étaient les réserves disponibles

Roll avec ses camarades avait réfléchi sur les conditions dans lesquelles l’occupation du terrain par les FFI s’était faite depuis le 6 juin et immédiatement avant en diverses provinces de France, Ils avaient soigneusement pesé les conséquences de ces terribles raids punitifs des bandes nazies encore maîtresses de leurs mouvements, et ils en avaient tiré cette conclusion. Pour avoir toute leur portée, les opérations de ce type doivent recueillir le soutien actif des populations. L’intervention des masses dans la bataille peut être décisive, mais elle ne saurait être spontanée. Il faut la préparer. Elle ne peut se déclencher qu’à partir du moment où le rapport des forces lui sera favorable, puisqu’il s’agit pour elles non d’un combat désespéré, mais d’une victoire à gagner. Il semble que ce soient là des vérités toutes simples, mais, si l’on se reporte à l’exemple tragique de l’insurrection varsovienne voulue par des aventuriers de la politique, on mesurera mieux le terrible danger auquel Paris a échappé. Et Paris mesurera mieux quelle dette de gratitude il a contractée envers ce Parti qui, dans la nuit du 18 au 19 août, par la voie de ses élus, a lancé à point nommé l’appel à l’insurrection

Envers les combattants et leurs chefs, depuis le CMN jusqu’au plus modeste soldat qui avait appris à faire la guerre, ou plutôt cette guerre.

Mais Roll n’était pas qu’un chef FTP : il était devenu un chef FFI !.. Il savait le prix de l’unité nécessaire de toutes les forces de la Résistance. Il savait que cette union est la condition première de la victoire, et il s’y est accroché de toutes ses forces, comme il c’est accroché à Paris. Pourtant la tâche ne lui fut pas facile.

En dépit .de toutes les traverses, le colonel Roll s’est appliqué honnêtement à traduire en actes la politique définie par le chef du Gouvernement provisoire de la République. Il s’est appliqué de son mieux à donner vie au programme d’action du Conseil National de la Résistance.

Membre du Parti communiste, militant du Syndicat des métaux, ancien combattant des brigades en Espagne républicaine, le colonel Roll-Tanguy, décoré en 1940 dans sa Patrie vaincue, fut vainqueur en 1944 dans sa Patrie reconquise.

Et ce furent des mains françaises, noires de la poudre du combat, qui rendirent Paris à la France.

Plus d’un entre les vaillants qui saluèrent la victoire eut une pensée douloureuse pour les frères tombés sur la longue route de sang suivie depuis trois ans. Fusillé après tortures, Rebiere, membre du Comité central du Parti communiste. Fusillés après tortures, Debarge, l’ouvrier communiste du Nord; les frères Camphin, dans le Pas-de-Calais. Fusillé après tortures, le lycéen Fertet, mort en chrétien et en patriote. Fusillé après tortures, le jeune catholique Waroquier, membre de la J.O.C.

Mais quel symbole plus émouvant de l’unité française que l’image de ce prêtre donnant à l’organisation militaire du Front national ces âmes d’enfants dont il avait la garde devant son Dieu ?

Offrant ses soldats pour la guerre sainte de la Patrie, leur montrant cette route que des communistes suivaient.

C’est l’orgueil du CMN des Francs-Tireurs et Partisans d’avoir su, sous la direction de Charles Tillon, organisateur et chef de cette armée innombrable, conduire ces hommes à la victoire. C’est le mérite du Parti communiste et de ses chefs, Maurice Thorez, Jacques Duclos, André Marty, Marcel Cachin, Benoît Frachon, etc., d’avoir donné les meilleurs combattants à la grande armée de l’unité nationale triomphante.

Dans les années terribles de la bataille clandestine, au soir du triomphe, la France était dans tous les cœurs.

Elle doit y rester.