Robespierre, victime des révisionnistes

Et l’on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes

Sur le monde ébloui !

Victor Hugo

Il y a fort à parier que bon nombre de téléspectateurs, notamment les moins de trente ans seront incapables de savoir qui est glorifié par ces vers après avoir vu l’émission diffusée sur la chaîne publique France 3 le mercredi 7 mars 2012 Robespierre, bourreau de la Vendée ?

Retiendront-ils que le représentant en mission à Nantes, Carrier, rappelé à Paris sur ordre de Robespierre, a été un des organisateurs du complot du 9 Thermidor ? Le titre de l’émission est si racoleur qu’il a suscité des réactions, mais cette mystification du passé est une pratique de plus en plus courante de la télévision,  ainsi un téléfilm sur Toussaint Louverture, diffusé récemment, véhiculait aussi ce présupposé: le méchant Robespierre et les gentils Girondins, les repères étaient si brouillés qu’un non spécialiste de l’histoire d’Haïti pouvait avoir du mal à suivre le récit. Encore une fois ce sont les jeunes générations qui sont les plus fragiles face à ces manipulations du fait de la destruction de l’enseignement de l’histoire.

Ainsi la Révolution française, intégrée dans l’actuel programme de Seconde n’apparaît-elle que dans le 5e et dernier thème de ce programme pour lequel on demande au professeur de consacrer 15h,  ce thème comprend deux questions, la Révolution n’apparaissant que dans la première, et encore apprend-on en lisant les indications de « mise en œuvre » qu’on doit aussi étudier la montée des idées de liberté avant la Révolution. Un enseignant qui respecte le programme, si tant est qu’il ait réussi à arriver jusque là avant la fin de l’année, pourra consacrer combien d’heures à l’étude de la Révolution ? Le contrat peut être rempli si on s’en tient, comme on nous y invite à « mettre l’accent sur quelques journées révolutionnaires significatives, le rôle d’acteurs, individuels et collectifs » Nous y voilà ! Robespierre, bourreau de la Vendée ? On a l’acteur individuel (le méchant) et l’acteur collectif (les victimes, donc les bons).

L’histoire de la Vendée est complexe, à l’opposé d’une telle vision manichéenne. Mars 1793 (le calendrier républicain n’est pas encore adopté à cette date) la Patrie est en danger, elle est en guerre contre les souverains de tous les pays qui l’entourent, le Général Dumouriez (Girondin) vient de passer à l’ennemi, le 9 mars la Convention décrète la levée de 300 000 hommes par tirage au sort, prémices de la conscription et de la constitution d’une armée nationale renouant avec les principes des démocraties antiques, l’annonce de cette mesure met le feu au poudre dans le bas Poitou, à Machecoul les républicains sont torturés et massacrés, les braises ont été attisées depuis des mois par les prêtres réfractaires et le mouvement est vite récupéré par les nobles qui constituent une « Armée Catholique et royale » avec pour objectif d’aider au débarquement des Anglais et des Emigrés.  La littérature a su rendre compte de cette complexité, dans Quatre Vingt treize Hugo montre très bien la confrontation entre des paysans armés de faux et ces jeunes soldats républicains, cheminant dans les chemins creux, ces soldats à propos desquels il écrit dans A l’obéissance passive:

Ils eussent, sans nul doute, escaladé les nues
Si ces audacieux,
En retournant les yeux dans leur course olympique,
Avaient vu derrière eux la grande République
Montrant du doigt les cieux

La fin sublime de Quatre vingt treize où l’on voit les paysans brûler l’échelle qui devait servir à débloquer la situation de crise sans effusion de sang parce qu’ils l’ont prise pour la guillotine est en soi tout un symbole de cette situation complexe. L’histoire, elle, ne peut analyser cette complexité qu’en passant par une analyse de classes, une analyse marxiste qui saisisse toutes les contradictions de la République dans le cadre de cette révolution bourgeoise, notamment la façon dont la vente des biens nationaux a été organisée et l’énorme transfert de propriété au profit de la bourgeoisie qu’elle a permis .La situation économique et sociale du bocage de l’ouest, de la Basse Normandie à l’Océan, est particulière : prédominance du métayage, des domaines administrés par des fermiers (1) des bourgeois qui sont généralement républicains et ont acheté des biens nationaux, des villes républicaines où des bourgeois spéculent, notamment sur le commerce des grains et achètent des biens nationaux, ce type de personnage est évoqué par Balzac dans Eugénie Grandet : « les habitants de Saumur étant peu révolutionnaires le Père Grandet passa pour un homme hardi, un républicain, un patriote, pour un esprit qui donnait dans les nouvelles idées, tandis que le tonnelier donnait tout bonnement dans les vignes ».

Le « révisionnisme historique » au sujet de la Vendée n’est pas nouveau: le folklore autour de la martyrologie vendéenne (le clou étant la chanson des Petits mouchoirs de Cholet, devenu le chant des « Jeunes filles royalistes » organisation de l’Action-Française qui avait fait du « sacré-cœur » , le cœur rouge surmonté d’une croix, un de ses symboles à côté de la fleur de lys)  s’est mis en place au tournant des années 1880, c’est-à-dire au moment où la république s’imposait réellement en France et en opposition très nette à ce régime. Ainsi cet article intitulé Nantais, à vos lampions ! publié le 14 juillet 1880 dans l’Espérance du peuple, journal de la Bretagne et de la Vendée, dont l’objectif est de dénoncer l’amnistie des communards : « Et vous, filles des victimes de 93, à vos lampions ! Dans ce jour mémorable que nous fêterons demain le peuple vaillant goûta au sang – et le trouva bon ;- vos pères en savent quelque chose » En même temps dans le contexte présent ce révisionnisme historique prend une coloration nouvelle, que représente le combat républicain en Vendée ? Tout d’abord le combat pour les idées de progrès, l’idée que le bonheur est une idée neuve en Europe (Saint-Just), combat contre une église catholique contre-révolutionnaire et rétrograde (et non contre la religion, Sade le reproche assez à Robespierre, mais de cela il y a peu de chance qu’on parle). Ce qui est en cause c’est aussi la République une et indivisible, de ce point de vue les joies de la décentralisation sont l’occasion pour le sacré-cœur, emblème du Conseil Général de Vendée,  d’envahir l’espace public, cette mémoire régionale est aussi sélective, on ne dit pas qu’en Provence la Terreur blanche a fait beaucoup plus de victimes que la Terreur. Ce qui est aussi en cause c’est le principe d’une armée nationale, celle des bleus, des conscrits de la République. Enfin ce que révèle nolens volens la glorification de « l’Armée Catholique et royale » c’est une haine des élites pour la France, du moins pour la France révolutionnaire.

Seul un combat politique alliant le drapeau tricolore et le drapeau rouge, la défense des valeurs de la République une et indivisible et la défense de valeurs de progrès portées par la classe ouvrière peut faire reculer cet obscurantisme de la pensée.

Marc-Olivier Gavois

(1) Administrateurs ayant passé un contrat (une ferme) avec le propriétaire qui est un noble