Exposition de la Fondation Maeght à Joan Miró

Exposition “Miró en son jardin”, du 6 juin au 8 novembre 2009

S’il ne s’agissait de Miró, on reprocherait sans doute à l’accrochage de ne tenir qu’assez peu compte de la chronologie des créations et de procéder à des rapprochements visuels sans grand souci des dates. L’histoire des rapports entre Miró et Aimé Maeght n’apparaît elle-même qu’allusivement, alors qu’il aurait été intéressant d’en apprendre davantage sur le fonctionnement de l’une de ces paires artiste-marchand qui ont tant compté au XXe siècle. Mais il s’agit de Miró et ces regrets – à l’exception du dernier – apparaissent vite sans objet. Tout à l’inverse, cette présentation si dense et sinueuse rend sensible ce qui est l’une des singularités majeures de Miró et l’une des moins explicables : la continuité d’une invention unie qui, pour autant, ne se répète ni ne s’affadit dans le temps. D’un Miró des années 1930 à un autre des années 1970, les différences plastiques sont aussi flagrantes que l’unité de la poétique.

Naturellement, il existe entre eux des points communs : l’éclat des couleurs, la netteté du dessin noir et le pouvoir d’évidence qui fait que l’oeuvre s’impose au regard et que, même si elle semble avoir été exécutée en très peu de gestes et de temps, elle n’en est pas moins absolument achevée et suffisante. Ces qualités se manifestent avec une égale puissance à toutes les époques, dans toutes les matières, qu’il y ait un sujet ou aucun, quelque chose comme une figure ou rien de tel, l’allusion à un symbole ou des signes énigmatiques. Elles sont aussi visibles quand l’épuration est à son plus haut degré que quand la surface est saturée de pictogrammes et de taches approximativement rondes ou ovales.

L’huile sur toile, le fusain sur papier, la lithographie, l’eau-forte, la céramique, l’assemblage : aucun support ne convient moins qu’un autre à cet art de la prolifération. Ce serait même plutôt le contraire. Quand Miró se saisit d’une technique qu’il n’a pas encore pratiquée, il la détourne généralement de ses règles antérieures et elle semble lui devenir immédiatement familière et personnelle. Ainsi, quand il réunit des objets entiers ou cassés, ce n’est pas pour s’inscrire, par exemple, dans la logique et la suite de Picasso ou de Duchamp, mais parce qu’il perçoit qu’il y a là un moyen supplémentaire de créer comme il l’entend. Il ne démonte pas les figures et choses pour les signifier d’une façon radicalement neuve, comme Picasso. Il ne joue pas plus au ready-made sacrilège, comme Duchamp. Lui fabrique des sortes de fétiches humains ou animaux, quelque chose comme les statues de ses divinités particulières – lesquelles, à la différence de celles de Picasso ne sont ni inquiétantes ni funèbres, mais amoureuses et heureuses.

Pour une femme assise et son enfant, une chaise, un disque bleu et un oeuf rouge suffisent à suggérer la maternité nourricière. La fourche, quand il s’en empare, n’a rien de diabolique mais elle indique une longue chevelure. Le taureau n’incarne ni la force sauvage ni la fatalité de la souffrance, c’est une bête rieuse à la souplesse surprenante et un signe de fertilité, de même que l’oiseau est signe de grâce dansante.

Du côté du burlesque, Miró ne va pas jusqu’au grotesque et l’esprit de satire lui est étranger. Du côté de l’érotisme, il refuse toute littéralité, toute obscénité. Quant aux signes avant-coureurs de la mort, jusque dans ses dernières années, il n’en laisse paraître aucun qui ne soit éclairé et tempéré par le rouge d’un soleil écarlate ou le bleu électrique d’un croissant de lune.

Pourquoi ce refus du pathétique et cette légèreté ? Parce que Miró éprouve une jouissance si vive à assembler, à dessiner avec un crayon de charpentier ou à jeter de la couleur avec une éponge que ce plaisir l’emporte sur tout, y compris sur toute angoisse. Créer chaque jour, c’est pour lui chercher de l’inconnu et plus encore, vivre – vivre entièrement, de la seule manière qui le comble. Sans doute est-ce pourquoi ses oeuvres ont un tel pouvoir euphorisant.

Fondation Marguerite et Aimé Maeght, Saint-Paul (Alpes-Maritimes). 11 €. Tél. : 04-93-32-81-63. De 10 heures à 19 heures jusqu’au 30 septembre ; de 10 heures à 18 heures jusqu’au 8 novembre.

Philippe Dagen