Paris, le 9 novembre 2009 / Francis Arzalier

(Dessin de Klaus Stuttman paru dans la Neue Zeitung, Berlin 1989.)

Durant plusieurs semaines, tous les médias français ont récité la même litanie obsédante à propos de la « chute du mur de Berlin », il y a vingt ans : fêtons la liberté de penser, d’écrire, de se déplacer, née ce jour là d’un soulévement populaire contre le communisme. Ainsi bêlent à l’unisson les sarkoziens de nos chaînes télés, les révolutionnaires repentis de Libération, les bobos des salons parisiens, les Adler, Kouchner et autres Cohn-Bendit, les politiciens démagogues, qui font carrière dans l’écologie,, le devoir d’ingérence et le grand méchant loup terroriste.

Faut-il être naïf au point d’être étonnés ? Ces gens qui nous gouvernent, et qui nous manipulent, ont en commun la même peur que les nantis d’il y a 160 ans dont parlait Marx dans le Manifeste : leur cauchemar est de savoir toujours vivant, le communisme qu’ils croyaient mort. Toujours vivant, de ci de là, et menaçant encore ce capital qu’ils disent être fin de l’histoire. L’espoir rougeoie toujours, en attendant les futurs incendies : il est normal que les tenants de la barbarie capitaliste s’évertuent à conjurer la peur qui les tenaille.

Ce matraquage a dépassé en intensité, en hargne et en mensonges, les pires opérations de guerre froide des années 50. Le chœur des aboyeurs de la loi du marché, larbins présidentiels, idiots utiles souriants et carnassiers, s’est surpassé, à la mesure de ses craintes : ils ont bien mérité leurs émoluments, cela n’a rien de surprenant.

Mais, en entendant la petite voix peureuse de certains responsables du PCF se joindre à la meute, se couvrir la tête de cendres en bégayant : « je ne le ferai plus », les bras peuvent nous en tomber, et de tristesse et de mépris.

En septembre 2009, “l’Humanité” faisait sa fête. Le directeur du journal de Jaurès qui, lui, sut mourir pour défendre la paix quand la mode était à la guerre, annonça, le benêt, qu’il fallait commémorer la fin du mur « qui fit naître l’espoir d’un monde plus libre ». Un lapsus ? Pas du tout : des semaines durant, la direction du PCF confirma par internet et presse cette commémoration, au siège national, le 9 novembre. Deux jours avant, l’Humanité annonçait un dossier spécial, sous le titre sans ambiguïté : « Que sont devenus nos rêves ? ». Car la « chute du mur », paraît-il, faisait rêver des apparatchiks de la place Fabien, à l’unisson des actionnaires du CAC 40 !Durant une semaine, le journal “l’Humanité” qui n’est plus celui du PCF, mais s’aligne sur sa direction, nous a abreuvés de dizaines de pages (plus de vingt au total) sur cet évènement « qui a changé la face du monde », avec des « témoignages » aussi « pertinents » qu’orientés : celui de Hans Modrow, l’ultime dirigeant de la RDA qui en laissa les clefs à l’Occident, de quelques « repentis » d’Europe orientale ou d’Italie, du social-libéral François Hollande, sous l’égide duquel le PS français reconnut le marché capitaliste comme inexorable, et d’un historien fidèle aux choix du PCF, qui loin de s’attarder sur les faits, conclut à l’unisson que la chute du mur interdit aujourd’hui d’accorder la moindre approbation à « tout pays se réclamant du communisme d’’Etat » !

Ce choix de Bush contre Cuba, purement idéologique, ne relève pas du jugement historique, pas plus que les dizaines d’autres « témoignages » collectés.

Ils convergent tous vers la même affirmation assénée par les éditorialistes successifs : « la chute du mur symbolise la fin (en Chine, au Vietnam ?) et l’échec d’une expérience historique d’alternative au capitalisme ».

On a le droit d’analyser tout évènement du passé, encore faut-il ne pas en déformer le sens. Les communistes français avaient pour la plupart saisi depuis belle lurette que le « socialisme réel » était malade de la confusion entre le parti unique et l’État, de bureaucratisme et d’absence de libertés civiles, et condamné à la stagnation économique par la course aux armements imposée par l’occident et les USA. Contrairement aux dires actuels, à l’exception de quelques bureaucrates à courte vue, ils savaient et disaient la réforme nécessaire à Moscou, à Berlin et ailleurs. Les tensions de la « guerre froide » l’empêchèrent, autant ou plus que l’incapacité de certains dirigeants de l’est européen.

Dans le concert des pays alliés de l’URSS, les progrès sociaux avaient souvent été fulgurants après guerre, en matière de santé, d’éducation, d’emploi pour tous, d’égalité entre hommes et femmes. Cette cavalcade en avant s’essouffla après 1975, y compris dans cette Allemagne de l’est (RDA) qui avait réussi à devenir « l’atelier d’Europe orientale » : dépourvue du charbon de la Ruhr, elle était tributaire des sources d’énergie et minerais venus d’URSS, et lui vendait en retour ses produits usinés. Sans être un paradis, traînant un héritage lourd (le socialisme était né là-bas de la défaite allemande sous les coups de l’’Armée Rouge), la RDA, partie pauvre de l’Allemagne, fut contrainte de rendre hermétique sa frontière, cela parce que durant dix ans, les plus qualifiés des citoyens, après avoir fait gratuitement leurs études aux frais de la RDA, allaient monnayer leur savoir à l’ouest, où le niveau de vie était plus élevé. Cette coupure en deux d’une même nation, et d’une même ville, était inacceptable et ne pouvait durer. Mais il faut rappeler que la RFA, forte de sa puissance et du soutien des USA, a toujours refusé d’en négocier la destruction avec la RDA, préférant l’absorption des provinces de l’est, ce qui finalement est arrivé.

Il est faux aussi de prétendre que la chute du mur et la fin de la RDA sont dues au soulèvement populaire. Tous les historiens sérieux le savent, les manifestations à l’est regroupant des gens très différents, n’exprimaient nullement une volonté majoritaire d’en finir avec les acquis du socialisme, et de restaurer les privilèges du capital et des junkers terriens. La cause essentielle de la disparition de la RDA a été le choix du soviétique Gorbatchev de négocier avec les USA le lâchage de l’État est-allemand, contre une diminution de la course aux armements. Dès lors, l’Allemagne socialiste asphyxiée économiquement, privée de sources d’énergie, de minerais, et de ses acheteurs de l’est, était blessée à mort, d’autant que depuis des semaines les dirigeants hongrois organisaient via leur territoire, la fuite de milliers de cadres allemands, vers l’ouest et vers de plus gros salaires. Ce sont les dirigeants du PC est-allemand qui ouvrirent le mur le 9 novembre?

Le slogan mythique des manifestants de Dresde : « Wir sind das volk ! Nous sommes le peuple ! », ne fut pas l’origine de l’évènement, pas plus qu’il ne fut « un cri de liberté et de progrès », sinon pour quelques uns. Ceux, par exemple, des médecins qui dès le 9 au soir abandonnaient sans scrupules leurs malades dans les hôpitaux de Berlin-est et de Saxe, pour aller enfin se faire bien payer en RFA. Ce furent au contraire, en quelques mois, des milliers d’entreprises de l’est, ruinées, privatisées, dépecées au profit du capital ouest-allemand, et des milliers de salariés découvrant le chômage et la précarité.

Un cri de liberté et de progrès ? Faut-il cruellement rappeler à certains naïfs ou amnésiques, que le même slogan était aussi celui des manifestants nazis, qui pourchassaient les juifs un autre 9 novembre, en 1938, durant cette « nuit de cristal » qui fut la honte de l’Allemagne ?

Enfin, soyons sérieux, l’histoire se construit de faits, non de mythes politiciens. La chute du mur de Berlin le 9 novembre, il y a vingt ans, si elle n’en fut aucunement la cause, marqua le début de la contre-révolution qui ravage l’Europe d’est en ouest depuis : vingt ans de régressions sociales, de destruction des services publics, de conflits et de guerres xénophobes, des Balkans au Caucase, comme le continent n’en avait plus connu depuis 1945.

Et c’est cela que prétendent nous faire fêter des repentis, chefaillons, bureaucrates ou élus prêts à faire allégeance au premier sectateur de l’OTAN venu, Cohn-Bendit ou un autre, pourvu qu’il leur assure une poursuite de carrière. Décidément, nous n’avons plus rien de commun avec eux : nous sommes communistes et nous en sommes fiers.