Construction du Front populaire et reconstruction du Parti communiste : Les opposer métaphysiquement ou les articuler dialectiquement ? par Georges Gastaud

Par , auteur du Nouveau défi léniniste (Delga, 2017)

L’opportunisme de droite refuse la « forme-parti » au nom du « front » progressiste…

Certains ex-communistes croient que la construction du front patriotique et populaire passe par la liquidation de ce « boulet » bien connu : le , la théorie marxiste, et pour finir la conquête par la classe ouvrière du rôle dirigeant dans le mouvement populaire anti-oligarchique. « Mutants » à la R. Hue, « métamorphoseurs » à la Laurent, « refondateurs » à la Martelli, « rénovateurs » à la Juquin et j’en passe, ces « novateurs » ont réussi à dénaturer irréversiblement ce qui subsiste encore sous le sigle largement usurpé du . En revanche, le seul « front » que l’opportunisme et le révisionnisme de droite soient jamais parvenus à « construire » périodiquement – on l’a encore vu aux sénatoriales ! – c’est un bloc sans principe derrière la social-démocratie, et cela au nom de la sempiternelle « union de la gauche » sous domination euro-réformiste. Au final, la « modernité » de ces courants anti-léninistes assumés consiste à rabattre vers le slogan mensonger de l’ « Europe sociale » qui attache au parti « socialiste » un désormais placé à la remorque du PGE, le « parti européen » subventionné par Bruxelles.

A l’inverse, l’étroitesse dite « identitaire » liquide le « front » au nom du « Parti »

D’autres à l’inverse ne jurent que par « le Parti » et regardent avec suspicion l’idée d’un large front populaire rassemblant, sous l’égide du mouvement ouvrier de classe, le monde du travail et les couches intermédiaires paupérisées par le grand capital. Que ces camarades continuent de rêver d’un illusoire « redressement » du PCF ou qu’ils se soient autoproclamés à 250 « le » parti , l’erreur est la même : ils s’imaginent que l’on peut reconstituer un parti « identitaire » propre sur lui et « marxiste-léniniste »… sur le papier sans conquérir la direction politique de la lutte des masses et sans prendre appui sur les contradictions de classes existantes dans les fronts réellement existants. Ainsi ces camarades méprisent-ils généralement le bloc en mouvement intitulé « France insoumise », c’est-à-dire : une mouvance de 7 millions de personnes en recherche d’alternative, totalement hostiles au TAFTA et à l’OTAN (dont JLM veut sortir sur le champ, cf le discours de Marseille !), critiques envers l’UE (même si c’est encore de manière très insuffisante), très opposées au MEDEF, à Le Pen et au PS, attachées aux drapeaux rouge et tricolore, honorant le legs de la Révolution jacobine, de la Commune, de Jaurès, du Front populaire et du CNR, regardant avec sympathie Cuba, Chavez et l’ALBA (avec plus de sympathie en tout cas que Patrick Le Hyaric, directeur de l’Huma !), assumant fièrement Stalingrad et refusant en général de cautionner la grossière russophobie ambiante…

Une France franchement insoumise a besoin d’une intervention franchement communiste unie !

Certes, ce bloc « insoumis » l’est encore insuffisamment : ne s’imagine-t-il pas qu’il est possible de « changer l’UE » tout en brandissant la sortie de l’UE comme un recours ou un pis-aller alors qu’il est facile de prouver que ses traités rendent l’UE irréformable ? Certes, la « FI » a trop tendance à se référer à son chef de file (lequel hélas regrette le douteux Mitterrand) et à cultiver l’illusion « mouvementiste », donc à rejeter l’idée d’une avant-garde marxiste dont nous n’avons jamais eu tant besoin pour aider les masses à surmonter l’idéologie « spontanée » que leur inculquent les médias. Certes, le réformisme de gauche revendiqué par JLM ne peut accoucher par lui-même d’une position révolutionnaire conséquente (on a peine à croire que des marxistes se donnent la peine de « démontrer » ces évidences). Mais qu’en déduire ? Qu’il faut se retirer sur l’Aventin en énumérant interminablement ce qui fait que Mélenchon n’est pas un communiste et qu’il ne le sera sans doute jamais (alors qu’il ne serait pas grave d’adhérer au même parti qu’un Pierre Laurent) ? Positionnement stérile qui revient à dire qu’un chat n’est pas un chien, que « My sister is not a boy », et que la société sera toujours telle qu’en elle-même son essence immuable la change…

Attitude doublement inopérante, tendanciellement opportuniste s’agissant de la reconstruction du Parti et tendanciellement sectaire s’agissant du mouvement des masses. En effet, ce positionnement revient à se draper pour l’image dans le drapeau du léninisme, à refuser la main tendue du PRCF pour une campagne commune sur les « quatre sorties » (euro, UE, OTAN, capitalisme), à ajourner sine die la question d’un nouveau congrès de Tours séparant les communistes des euro-réformistes. Et en même temps, on REGARDE PASSER LE TRAIN de l’insoumission (plus de 100 000 manifestants à Paris le 23, dont de nombreux jeunes, comment cela n’intéresserait-il pas de vrais communistes ?) au lieu de travailler ensemble, en communistes, à faire de la majorité des insoumis, où existent contradictoirement des tendances ouvrières et petite-bourgeoises, une France Franchement Insoumise à l’UE dans le cadre d’un Front antifasciste, populaire, patriotique et écologiste affrontant les monopoles capitaliste ?

De l’insoumission inconséquente à la franche insoumission : du rôle des vrais communistes

Certes, au rassemblement de masse du 23 septembre, place de la République, JLM n’a pas frontalement accusé l’UE, ce que nous PRCF avons publiquement déploré. Mais contradictoirement, n’était-il pas courageux qu’il ait appelé la jeunesse à se soulever à côté des travailleurs et surtout, qu’il ait soumis à la CGT l’idée d’une grande manif commune avec les syndicats en tête suivis de partis progressistes, tout cela sur les Champs-Elysées pour appeler à ce qu’il faut bien appeler un affrontement de classes déterminé jusqu’au retrait des textes scélérats (même si bien entendu, ce n’est pas le vocabulaire de Mélenchon, que Robespierre fascine plus que Marx) ? Du reste, P. Laurent ou A. Chassaigne ont-ils fait, osé ou proposé quoi que ce soit d’approchant ? Les quelques camarades qui, à l’instar des états-majors confédéraux (qui attendent désormais l’arme au pied le vote parlementaire final des ordonnances…) ont alors stigmatisé l’attitude « diviseuse » de JLM à l’égard des syndicats, ont-ils autre chose à proposer qu’une manif de combat à Paris pour inviter les travailleurs à bloquer le profit capitaliste ? Et que faire d’autre, pour construire les conditions de la grève générale assortie de blocages, qu’une montée massive sur l’Elysée de tous les militants syndicaux et politiques du progrès social pour appeler appelant notre classe à engager un combat de haut niveau pendant qu’il en est encore temps ? Pour finir, qui est le plus diviseur de JLM, qui propose QUELQUE CHOSE DE MASSIF, de CENTRAL, de FEDERATEUR et de DETERMINE pour plomber l’offensive de Macron-Thatcher, ou de celui qui, comme Mailly, vient au secours de Macron en attaquant JLM sur un « amalgame » imaginaire ; ou, à un moindre degré, de celui qui, comme Martinez, élude la proposition de Mélenchon, ne propose plus rien de tant soit peu « national » pour unifier les luttes cultive sans fin, à l’exemple de feu Bergeron, la vieille opposition paralysante entre syndicalisme et politique ; et qui, pour finir… tend la main au jaunâtre Laurent Berger (discours de Martinez à Dijon) ? Qu’on veuille nous dire en quoi il serait plus DECENT de tendre la main au briseur de grève patenté Berger, que de répondre de manière argumentée à Mélenchon, au besoin en faisant des contre-propositions mieux ajustées ?!

Du même pas, reconstruire le vrai parti, impulser le syndicalisme de classe, travailler de manière ouverte à un large front progressiste

Face à ces tergiversations qui, finalement, ne sont ni « identitaires » (au sens communiste du mot) ni unitaires, la position du PRCF est claire : il faut dialectiquement marcher sur ses deux jambes, identitaire ET unitaire. D’une part, il convient de travailler clairement, sans se leurrer ad vitam aeternam sur le douteux potentiel de résilience du PCF (mutant ou pré-mutant depuis plus de 4 décennies déjà : rappelons que l’abandon de la dictature du prolétariat date de… 1976 !), à la reconstruction commune d’un PC de combat séparé des euro-réformistes comme Laurent, le vice-président du PGE, et comme Gysi, son actuel président et l’un des plus farouches liquidateurs de l’ex-RDA. D’autre part, il faut œuvrer ensemble à la relance du syndicalisme de combat sans espérer sans cesse que les appareils confédéraux enfoncés jusqu’au cou dans la C.E.S. finiront par s’amender. Il faut, en un mot, travailler avec le mouvement syndical ET politique tel qu’il est, de manière fraternelle, ouverte, chaleureuse, à forger dans les luttes le front progressiste anti-Macron, anti-MEDEF et anti-UE. Car le front pour le progrès social, la souveraineté nationale et la coopération internationale a besoin du PARTI : sans cela le rassemblement sera inévitablement aspiré vers la social-démocratie à la Tsipras parce que la petite bourgeoisie sera aux manettes… et non pas la classe ouvrière. Et inversement, la reconstruction du Parti a besoin à la fois du syndicalisme de classe (sans lequel il n’y eût pas eu de Congrès de Tours en 1920 : le rôle propulsif de la grève des cheminots fut alors décisif) et du travail de masse visant à construire le rassemblement populaire majoritaire sur des bases claires. Sans quoi, détachée de l’offre d’une perspective politique de masse, la reconstruction du parti apparaîtra non sans raison à nombre de travailleurs et de communistes comme une abstraction sans intérêt ; si bien que paradoxalement, le retrait « identitaire » des communistes fera le jeu des tendances les plus réformistes de la France insoumise, lesquelles aimeraient bien que les communistes 100% anti-UE se tiennent bien à l’écart…

Du léninisme véritable

En ce 100ème anniversaire de la Révolution d’Octobre, il s’agit donc plus que jamais de se saisir du léninisme véritable à égale distance du menchevisme opportuniste (abandon du rôle dirigeant de la classe ouvrière, mépris du parti de classe et de l’analyse marxiste, dissolution du prolétariat dans un front petit bourgeois inévitablement aspiré par le social-impérialisme) et du gauchisme, en particulier du trotskisme qui a toujours opposé faussement le prolétariat aux autres classes anti-oligarchiques (cf le mot d’ordre faux de Trotski sur le « gouvernement ouvrier »). Au contraire, Lénine a toujours articulé dialectiquement la construction du parti d’avant-garde centré sur le prolétariat au mouvement de masse le plus large possible. Bref, le gauchisme trotskisant et l’opportunisme liquidateur se complètent tristement (à leur insu, car ils s’imaginent sincèrement s’affronter !) pour occulter l’enjeu principal : la construction d’un large front anti-oligarchique et antimonopoliste, bien entendu orienté vers la révolution socialiste, dans lequel la classe laborieuse puisse prendre appui sur SON parti de combat, organisé séparément des dirigeants réformistes et de leurs amis sociaux-maastrichtiens, pour DIRIGER elle-même le rassemblement contre l’oligarchie capitaliste*, surmonter les tendances petite-bourgeoises à la conciliation et orienter ce large front vers la révolution socialiste, seule issue fondamentale aux contradictions insurmontables du capitalisme.


*tel était, bien avant que JLM n’en eût parlé, le mot d’ordre diffusé en tract par le PRCF à 150 000 exemplaires aux manifs du printemps 2016.

**entre février et octobre 1917, le parti bolchevik a multiplié les mots d’ordre les plus larges et les plus unitaires (« tout le pouvoir aux soviets ! » par ex. alors même que ces derniers avaient encore une direction menchévique) et la révolution d’Octobre elle-même n’eût pas obtenu un soutien majoritaire dans le pays si Lénine n’avait pas favorisé l’alliance ouvrière et paysanne en reprenant le mot d’ordre (non directement « collectiviste ») « la terre aux paysans ». Sans minimiser en rien le moment clé de la conquête révolutionnaire du pouvoir et la mise en place de la dictature du prolétariat, Lénine a toujours conçu la lutte révolutionnaire comme un processus dynamique où chaque étape, sans jamais perdre de vue le but stratégique, vise tactiquement à rassembler largement les masses tout en isolant l’ennemi principal jusqu’à vaincre l’ensemble de la classe exploiteuse.