Du salariat au précariat : témoignage d’une adjointe de magasin.

Travaillant actuellement au sein d’un magasin à prédominance alimentaire (appartenant à une célèbre enseigne nationale de commerce de proximité), je témoigne sur le quotidien de mon emploi et de celui des autres salariés de l’entreprise, et plus globalement sur le monde de la moyenne distribution, ayant travaillé dans différentes structures par le passé.

Précarisation des “cadres” et de “l’encadrement” : les prolétaires sont partout

Embauchée en tant qu’« adjointe de magasin », j’ai rapidement compris que ce titre portait à confusion. En fait, les surnoms qu’on prête souvent à mon poste – « bonne à tout faire » ou « porte-clefs » – expriment bien mieux la réalité de mes missions, à savoir : détenir les clefs du magasin afin de l’ouvrir ou le fermer lorsque le gérant est absent, être responsable des fonds de caisses, effectuer les commandes de marchandises. En dehors de cela, mes tâches sont la plupart du temps les mêmes que celles des autres employés : mise en rayon, encaissement des clients, livraison l’après-midi tout cela en gérant un gros « flux client » le midi et le soir – moments où nous encaissons au minimum un client toutes les trente secondes. Si l’employé, « multi-tâches », ne s’arrête jamais, le physique a, lui, quelquefois du mal à suivre : maux de dos et tendinites à répétition sont des douleurs régulières. Durant ces heures de mise en rayon et d’encaissement rythmé aux sons des « bip » de la caisse, les « bonjour », « au revoir », « merci » se répètent sans cesse, mécaniquement. Est-ce pour cela qu’ils restent si souvent sans réponse ? Le refus de saluer, voire le fait de totalement nous ignorer en téléphonant lors du passage en caisse, ne sont que quelques illustrations d’un mépris ordinaire. Plus rares, heureusement, sont les agressions verbales. J’ai compris au fil des années qu’une caissière ne faisait qu’un avec son outil de travail. Elle est devenue une machine sur laquelle on peut s’énerver de temps à autre. La moindre erreur et vous êtes traitée comme une moins que rien. Les citoyens sont égaux en droit mais, devenus clients « rois », certains d’entre eux sont ivres de leur pouvoir.

Flexibilité des horaires, destruction de la vie personnelle

Le travail suffit-il à l’épanouissement personnel ? Les experts de la grande distribution semblent en être absolument convaincus. Aussi la vie sociale des salariés est à la merci des incessantes modifications des emplois du temps (dont les jours de repos), révélés quinze jours en avance, et, plus encore, de l’amplitude horaire des journées de travail. Notre commerce est en effet ouvert du lundi au samedi de 8h00 à 21h00, et de 9h00 à 13h00 les dimanches et jours fériés. La durée quotidienne de travail oscille entre 3h00 et 9h00 suivant les besoins (jours de livraisons, inventaires, etc.). Certains d’entre nous sont contraints d’effectuer d’interminables journées coupées (9h00-13h00/15h00-21h00).

Cadences infernales, exploitation totales, profits et plus value maximal

La cadence infernale des journées est accentuée par l’énorme diversité des produits à stocker et à mettre en rayon dans une surface de vente réduite, les limites de la faisabilité étant sans cesse repoussées par la recherche continue de la maximisation du profit. A ce sujet, le groupe s’en sort à merveille grâce au système des franchises. Il est propriétaire du bâtiment et de l’enseigne et met en place un contrat de location-gérance ce qui lui permet de recevoir un loyer et une redevance et de ne plus verser les salaires. Ainsi, l’entreprise devient une société de moins de dix salariés : pas d’avantages, ni 13ème mois, ni prime mais une mutuelle obligatoire de 20€ par mois qui ne couvre rien. Pour parfaire le tout, le travail le dimanche n’est pas majoré. J’ajouterai que le salaire d’une adjointe de magasin n’est pas mirobolant, il n’est tout de même pas à plaindre comparativement à celui d’un(e) employé(e) libre-service, qui dans la majorité des cas est à temps partiel et touche le SMIC.

Utilisant toute la palette de la « flexibilité », les enseignes de grande distribution vont toujours plus loin dans la précarisation de leurs salariés, tout en inondant les centres-villes de tout l’hexagone. En passe de conquérir le monopole du commerce de proximité, les petits commerces n’y survivront pas. Au-delà de la conditions des salariés ou de la disparition des petits indépendants, le phénomène touche jusqu’aux rapports sociaux. L’épicerie de quartier, le contact entre les commerçants et leurs clients, leurs échanges qui n’étaient pas toujours seulement « marchands » parce que l’on prenait le temps de prendre le temps, il semble que tout cela appartiendra bientôt au passé. 

Séverine, membre du PRCF