“notre appui pour le rapport de force, c’est le carburant” interview de Paul délégué CGT de la raffinerie de Grandpuits . #réformedesretraites #pénuriedessence

Initiative Communiste était présent, avec une délégation de jeunes communistes des JRCF, à l’action de soutien aux grévistes de la raffinerie Total de , en Seine-et-Marne (77), en depuis le 5 décembre 2019, à l’heure où une pénurie d’ en région parisienne n’est plus exclue. Nous y avons interviewé Paul, l’un des responsables FNIC-CGT (Fédération Nationale des Industries Chimiques) dans la pétrochimie, affiliée au niveau international à la FSM (Fédération Syndicale Mondiale), à propos de la situation concrète sur le site, sur la situation nationale de la lutte dans les et sur sa vision de la contre- menée par le gouvernement et le patronat.

Retrouvez le dossier sur le blocage de la production d’essence par la grève des raffineries, avec un risque de pénurie de carburant, jusqu’au retrait de la réforme des retraites par points : cliquez ici

“notre appui pour le rapport de force, c’est le carburant” interview de Paul délégué CGT de la raffinerie de Grandpuits .

Initiative Communiste : Comment se passe le blocage de la raffinerie par les syndicats ?

Paul : Il n’y a pas de blocage en fait, c’est nous, les salariés grévistes du site qui décidons des modalités de la grève. Depuis le 5 décembre, il a été décidé qu’aucun produit pétrolier ne sortirait de celui-ci. Jusqu’au 22 décembre, la production continuait, même si aucun produit ne sortait du site, ce qui fait qu’actuellement, les stocks sont pleins. S’est alors posé un dilemme pour les salariés grévistes : soit continuer à ne pas sortir de produit, mais alors il faudrait arrêter l’usine et la raffinerie ; ou alors continuer les modalités de la grève, en acceptant de sortir une petite quantité de produit de façon à ce que la raffinerie puisse toujours produire un minimum.

IC : Et c’est donc la deuxième option qui a été choisie ?

Paul : Oui, pour l’instant, c’est la deuxième option qui a été choisie, ce qui pourra changer dans les AG futures. Aujourd’hui, il y a autant de grévistes qui veulent aller jusqu’à l’arrêt des installations que de grévistes qui ne veulent pas aller jusque là. On est donc sur un tournant au niveau de nos effectifs. Maintenant, ne pas arrêter la raffinerie, c’est aussi important dans la stratégie de la grève, puisque cela nous permet de pouvoir élever le rapport de force lorsqu’on le voudra. Car une fois que nous arrêtons la raffinerie, nous ne pouvons pas aller au-delà en termes de rapport de force, le maximum étant atteint. Nous attendons aussi de voir comment se passera la manifestation du 9, bien que pour nous il n’y ait pas eu de trêve d’hiver – même si certains syndicats ont appelé à faire des trêves… On attend de voir comment le mouvement va reprendre, et les salariés verront ce qui sortira de tout cela.

IC : Qu’est-ce que vous conseillez de faire pour vous soutenir dans ce cadre-là ?

Paul : Pour ceux qui veulent durcir le rapport de force (et j’en fais parti), nous, dans le raffinage, notre appui pour le rapport de force, c’est le carburant. Je suis de ceux qui pensent qu’il faut créer la pénurie, qu’il faut aller jusqu’à la pénurie pour paralyser l’économie, pour paralyser le système. Si vous voulez nous aider, il faut aller perturber les dépôts de carburants, faire des actions de blocage, d’une heure, deux heures, en fait jusqu’à ce que les forces de l’ordre viennent déloger : on fait ça de manière pacifique par contre, toujours, nous n’avons aucun intérêt d’aller jusqu’à l’affrontement dans le rapport de force actuel. On fait des actions de blocages, dès qu’on nous demande de partir, on s’en va. Si on a gêné une, deux, trois heures un dépôt, c’est toujours cela de gagné.

IC : Pour le 9 janvier, prévoyez-vous que ce soit une journée de forte mobilisation, comparable au 17 décembre par exemple ?

Paul : Je ne peux pas vous répondre en fait : tout le monde va attendre cette journée. Personnellement, je pense qu’elle va être grosse, j’espère qu’elle va être énorme.

Maintenant il faut savoir aussi que trois semaines sont passées, nous n’avons pas fait de trêve, et du 17 décembre au 9 janvier, c’est presque trois semaines qui sont passées sans grosses mobilisations. Pour des salariés en grève, c’est très long, vraiment très long. Pour garder les grévistes motivés, pour garder la flamme de la grève, trois semaines sans date accrocheuse, c’est extrêmement long. C’est vraiment le 9 qu’on va voir le résultat de cela.

Chez nous, on a réussi à garder cette flamme – d’ailleurs c’est grâce aux gilets jaunes et à ceux qui sont venus nous soutenir, on va pas se mentir, c’est aussi grâce à ça. À cela va s’ajouter les gens qui vont reprendre la grève, car ils ont fait la trêve, donc je pense que ça va être une très forte mobilisation.

Quand on écoute le gouvernement qui s’obstine, ça, ça fâche les gens. Il y a peut-être donc aussi des non-grévistes qui vont venir rejoindre les rangs. On sait qu’il y a aussi des corporations (je pense notamment au secteur de l’aviation, celui des avocats) qui ont appelé à rejoindre le mouvement. Tout cela fait que je pense effectivement que le 9 sera une journée charnière.

IC : Vous avez vu que Macron a accepté de plus en plus de dérogations à la réforme. Il a voulu faire passer sa réforme par capitalisation déguisée en disant que c’est un régime universel, mais dans les faits il accepte de plus en plus de dérogations à cette réforme, par volonté électoraliste (notamment la police etc.). Est-ce que vous n’avez pas peur que le débat se déplace un peu trop sur le terrain de l’âge pivot au mépris de la lutte contre la retraite à capitalisation ?

Paul : Bien sûr, ça nous on l’a vu venir gros comme une maison, et même comme un immeuble, j’ai envie de dire (rires).

Je vais parler en mon nom propre, je pense que tout ça était prémédité : la CFDT a d’abord appelé à ne pas manifester, à ne pas être dans le mouvement, elle a vu que la mobilisation était très forte, elle s’est donc dit que ça allait être compliqué de désamorcer le mouvement. À partir de là, ce que le gouvernement fait, c’est qu’il met l’âge pivot sur la table, il « fâche » la CFDT, il les laisse faire deux-trois manifs histoire de dire que la CFDT était là, qu’elle était présente, et puis dans trois ou quatre semaines, il revient sur l’âge pivot, la CFDT arrête le mouvement, ça casse le mouvement et l’effet de la grève, et seulement là le gouvernement peut dire : « le mouvement s’essouffle !».

IC : D’ailleurs vous pouvez confirmer que dans les cortèges et dans les AG, les effectifs de la CFDT sont vraiment très réduits  ?

Paul : Oui, bien sûr, en plus de ça, ils ne sont pas très nombreux. Nous, ce que l’on rejette en bloc, c’est toute la réforme.

Si vous voulez qu’on parle de la réforme, moi ce qui m’intéresse particulièrement, et c’est tout notre boulot de syndicaliste, c’est d’interpeller non seulement sur les effets directs de la réforme (sur l’âge pivot, on passe de 62 à 64 ans, ça c’est un effet direct), mais aussi sur les effets indirects.

C’est-à-dire que cette réforme va avoir un grave impact sur les jeunes qui sont étudiants aujourd’hui, et qui seront travailleurs demain. À ces jeunes-là, il faut leur dire : vous n’aurez pas de boulot, parce que les boulots qui auront été disponibles jusque là parce que des gens partent en retraite, comme ils vont faire deux ans de plus, ces jobs là ne seront plus disponibles, donc il n’y aura pas de place pour vous. Et ça, moi je l’ai déjà vécu en 2010. J’étais étudiant, et je l’ai pris en pleine tronche. Moralité, plus de 50 % de ma promo a mis deux ou trois ans avant de trouver un boulot. Ce qui est intéressant, c’est de trouver tous les effets indirects de la manière dont cette réforme va impacter la société. Nous, ça fait six mois depuis juillet qu’on est sensibilisés, et qu’on communique là-dessus, et moi, encore aujourd’hui, j’ai trouvé, en cherchant bien, des impacts indirects de la réforme.

Je prends l’exemple de Total, première entreprise CAC 40 en France.

Et une chose dont on entend très peu parler dans les médias : c’est l’abaissement du plafond des cotisations. Avant, c’étaient 27 000 euros par mois de plafond de cotisations (pour le salaire au-dessus, le salarié sort du régime publique des retraites), avec la réforme, ça va passer à 10 000 euros par mois brut1. Et certains salariés non-grévistes du site nous disent « Mais si on arrête la production, on s’en prend à Total, on diminue le chiffre d’affaire de Total, mais l’ennemi, c’est pas Total, c’est le gouvernement ! ». Et moi je leur dis « Oui, d’accord, en un sens tu as raison, ce n’est pas Total qui a décidé de mettre en place la réforme des retraites, d’accord, c’est le gouvernement ». Sauf que : tout le monde connaît ici Blackrock (un des plus gros fond d’investissement mondial2) ? Et bien, Blackrock  détient 5 % de Total, ils ont investi dans Total. Donc, déjà, la partie que Blackrock va prendre, une partie va revenir à Total, puisque forcement, ils sont liés.

Et la deuxième chose, et c’est pour ça que je parle de salaire, c’est que les gros salaires en France, ils sont dans les grosses boites. Dans les PME, les salaires à 10 000 euros, il y en a très peu – à part peut-être les chefs d’entreprise, mais sinon ça n’existe pas. Donc les très gros salaires sont dans les très grosses boites. Et les très grosses boites, pour elles, c’est de la cotisation patronale qu’elles ne payeront plus pour financer nos retraites. Et donc ces cotisations-là, c’est de l’argent que les grosses entreprises ne payeront plus, et qu’elles mettront dans leurs profits.

Alors d’accord, en un sens Total ne fait pas la réforme, mais ils vont se faire de l’argent sur la retraite de tous les petits salariés : ils payeront moins de cotisations patronales pour leurs gros salaires, et se feront de l’argent sur le dos des retraites des petits salariés. Donc oui, Total, dans cette histoire, c’est peut-être pas l’ennemi numéro 1, mais c’est quand même un joli collabo !

IC : Et surtout, la réforme des retraites est issue des demandes du patronat, y compris le MEDEF et compagnie.

Paul : Oui bien sûr. Et ça, ça a un effet que les gens d’ici n’ont pas encore pris en compte : c’est que Total va se faire de l’argent sur leur retraite à eux.

Il y a énormément d’impacts secondaires de la réforme des retraites, mais qui sont tout aussi importants.

La baisse des cotisations patronales sur les gros salaires va aussi avoir un impact sur le déficit du régime général. Parce que les très gros salaires ne cotiseront plus. Sauf que les très grosses retraites, qui sont parties il y a deux ans, – et eux, leur espérance de vie, elle est pas comme moi, jeune ouvrier, ils vont vivre, ils vont profiter de leur retraite pendant 20 ou 30 ans. On va continuer à les payer ces retraites-là. Sauf que leurs homologues actifs eux, ne cotiseront plus à hauteur de la dépense. Donc ça va créer du déficit pour le régime par répartition (3,5 milliards d’euros par an). Et ça va envoyer le régime par réparation droit dans le mur.

IC : Quelle est la situation sur les autres raffineries ?

Paul : La situation est un peu compliquée sur les autres raffineries.

Tu as celle de Normandie, suite à leur incendie [dans la nuit du vendredi 13 au samedi 14 décembre 2019, à la raffinerie Total de Gonfreville-l’Orcher, près du Havre, NDLR] ils sont sortis du mouvement, mais l’usine est complètement à l’arrêt puisque du coup elle ne peut plus produire. Là-bas, les cuves de Total sont vides, ils ne peuvent plus envoyer de produit fini.

Nous, nous sommes dans la situation que je vous ai déjà exposée.

Donges, eux, leur stratégie, c’est plus de faire de la longue durée, ils veulent tenir le plus longtemps possible, car ils sont dans une situation particulière.

Nous, on est en grève reconductible, et c’est bien parce qu’on part fort, on part motivés, on montre notre détermination. Sauf que justement, quand tu pars en grève reconductible, tu sais que dans le temps tu es friable, parce que forcément, tu as le salaire, la fatigue, tu as tout ça qui rentre en compte. Les gens à un moment donné ils ne peuvent plus tenir. Donc on sait qu’une grève reconductible, sur un bras de fer qui est très long, c’est peut-être pas forcement la bonne solution. Nous, on a fait ce pari-là.

Donges, eux, sont sur un tout autre pari : ils ont décidé de faire trois jours de grève par semaine – donc du lundi au jeudi ou du lundi au mercredi , et après ils sortent du mouvement. Et la semaine d’après, ils refont trois jours.

La Mède, eux, c’est plus vraiment une raffinerie de carburant, ils font du bio-carburant. Ils font comme nous, une grève reconductible, mais ils n’iront clairement pas jusqu’à l’arrêt des installations.

Et puis il y a Feyzin, mais le problème de Feyzin, c’est qu’ils sortent de 50 jours de grève, suite à des suppressions de postes, donc ils sont venus dans le mouvement déjà très fatigués.

Il y a aussi celle de Lavéra, mais le problème c’est qu’ils ne sont pas Total, donc en terme de communication, on a plus difficilement des infos, mais ils sont tout aussi énervés à Lavéra.

Voilà un peu pour les gros sites.

IC : Un commentaire sur la non-communication de la CES [Confédération Européenne des Syndicats, présidée par Laurent Bergé, à laquelle appartient la plupart des fédérations de la CGT] à propos de la lutte de la classe ouvrière en France, par comparaison avec la FSM que vous avez rejoint et qui soutient clairement et franchement le mouvement [Fédération Syndicale Mondiale, dont font partie certaines fédérations de la CGT, dont la chimie, qui est celle de notre camarade gréviste]  ?

Paul : La CFDT, c’est les « partenaires sociaux » comme ils disent dans les médias, ils nous font passer pour des « rétrogrades » ou des « conservateurs », alors qu’en fait, la casse sociale, elle ne se négocie pas, elle se combat. Et là, on est vraiment là-dedans. Parce que certains salariés nous reprochent « la guerre des syndicats », mais en même temps, oui mon gars, parce que dans le fond, on n’est pas d’accord. Quand eux ils vont négocier l’âge pivot, nous on négocie rien, s’il n’y a pas de projet de loi, point. Nous on a un projet de loi, c’est la retraite à 60 ans, et au minimum le SMIC, et puis voilà. Et là on parle.

IC : En fait, les communiqués de la CES sont dignes de Laurent Bergé, il n’y a aucun soutien à la classe ouvrière organisée, ni à la grève, alors que la FSM, dont fait partie la CGT-Chimie, soutient activement, et a fait une grosse campagne internationale en faveur de la lutte des classes en France.

Paul : Avec le phénomène de mondialisation , la lutte des classes, elle se fait partout. Et aujourd’hui, le but du patronat, c’est toujours d’aller plus loin dans la régression, d’aller sur le pays le moins avancé socialement, et d’en faire un modèle pour tous les autres.

IC : C’est quand même une spécialité de l’UE de faire du moins-disant social, en voulant « harmoniser » le régime des retraites, mais pas sur celui qui est avantageux.

Paul : Oui et c’est même plus grave que ça, le fond de Macron, c’est de vouloir la destruction de la Sécurité Sociale. Il est en train de toucher aux trois piliers : il a attaqué les chômeurs et ceux qui avaient besoin d’aide, là ils touchent les retraites, et demain il va s’attaquer au salaire brut, à l’assurance maladie. Il veut supprimer le salaire brut, il est déjà en train d’en discuter. Et derrière c’est toute la Sécurité Sociale qu’il va détruire. Tout est déjà en place, les mutuelles obligatoires pour les travailleurs, tout ça c’est pour remplacer la Sécurité Sociale. Si tu as les moyens de payer, et bien tu payes, sinon, tu crèves.

IC : Un mot de la fin ?

Paul : Bah, on lâche rien ! (rires)


1Pour une brève et pédagogique analyse de cet aspect de la réforme : https://www.youtube.com/watch?v=iq0V79GC0lI

2Pour une présentation de l’influence de cette entreprise : https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/131219/blackrock-logre-tapis-dans-les-soutes-de-lelysee

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