
À rebours d’une rhétorique politique souvent présentée comme ferme et consensuelle à Washington, l’opinion publique américaine apparaît, en réalité, profondément divisée — et de plus en plus critique — à l’égard de la politique de sanctions imposée à Cuba. C’est ce que révèle avec netteté un sondage YouGov réalisé pour The Economist, conduit entre le 20 et le 23 mars 2026, dont les résultats dessinent une ligne de fracture claire entre discours politique et perception citoyenne.
Première donnée marquante : le durcissement le plus récent et le plus controversé — le blocage des livraisons de pétrole vers l’île — ne bénéficie d’aucun soutien majoritaire. Selon cette enquête, seuls 24 % des Américains déclarent soutenir cette mesure, tandis que 38 % s’y opposent et qu’une proportion équivalente demeure indécise. Formulée autrement dans les résultats synthétiques de YouGov, la tendance est encore plus nette : 46 % des personnes interrogées désapprouvent cette politique, contre seulement 28 % qui l’approuvent. Autrement dit, non seulement le soutien est minoritaire, mais l’opposition constitue la position dominante.
Ce rejet relatif est d’autant plus significatif que cette mesure représente un tournant dans l’approche américaine : priver Cuba d’accès au pétrole revient, de facto, à exercer une pression directe sur l’ensemble de son économie, avec des conséquences immédiates sur les transports, la production d’électricité et, in fine, les conditions de vie de la population. Or, loin de susciter un consensus au nom de la fermeté géopolitique, cette stratégie semble au contraire éveiller des réticences croissantes dans l’opinion publique.
Le constat est à peine plus favorable lorsqu’on élargit la focale à la politique globale de sanctions — l’embargo historique imposé à Cuba depuis des décennies. Là encore, les chiffres sont sans ambiguïté : 32 % des Américains déclarent approuver cette politique, contre 40 % qui s’y opposent. La différence est moins marquée que dans le cas du blocus pétrolier, mais elle confirme une tendance de fond : les sanctions, dans leur principe même, ne rassemblent pas une majorité d’adhésion.
Cette absence de consensus se retrouve dans la perception générale de la politique américaine envers Cuba. Interrogés sur son orientation globale, 29 % des répondants estiment qu’elle est « trop dure », contre 26 % qui la jugent « à peu près correcte » et seulement 11 % qui la considèrent « trop laxiste ». Ce déséquilibre est révélateur : la critique porte davantage sur l’excès de sévérité que sur un supposé manque de fermeté. En d’autres termes, l’idée d’un durcissement supplémentaire ne correspond pas à une demande populaire clairement exprimée.
L’analyse détaillée des résultats met également en lumière une polarisation politique marquée. Les électeurs républicains se montrent majoritairement favorables aux sanctions et à leur durcissement, tandis que les démocrates y sont largement opposés — jusqu’à près de 70 % de rejet pour certaines mesures. Les indépendants, quant à eux, penchent plutôt vers la désapprobation, contribuant à faire basculer l’opinion globale du côté du scepticisme.
Mais au-delà de ces clivages partisans, un autre élément attire l’attention : l’ampleur de l’indécision. Sur la question du blocus pétrolier, près de quatre Américains sur dix déclarent ne pas avoir d’opinion tranchée. Ce niveau élevé d’incertitude suggère une connaissance limitée du dossier cubain et une opinion encore malléable, susceptible d’évoluer en fonction des événements, notamment si les conséquences humanitaires des sanctions deviennent plus visibles.
Dans ce contexte, la politique menée sous l’impulsion de figures comme Donald Trump apparaît en décalage avec une partie croissante de l’opinion. Présentée comme une stratégie de pression visant à provoquer des changements politiques à Cuba, elle est perçue par nombre d’Américains comme excessivement punitive, voire contre-productive. Le fait que les mesures les plus dures — en particulier celles qui affectent directement la population civile — soient les moins soutenues renforce cette impression.
Ce décalage est d’autant plus notable qu’il s’inscrit dans une évolution plus large des perceptions aux États-Unis, y compris au sein de la diaspora cubaine. Longtemps considérée comme un bastion de soutien aux politiques les plus dures envers La Havane, une partie des Cubains américains exprime aujourd’hui des positions plus nuancées, voire critiques. Si les générations les plus anciennes, souvent marquées par l’exil consécutif à la chute du régime de Fulgencio Batista, restent attachées à une ligne dure, les plus jeunes se montrent davantage sensibles aux conséquences concrètes des sanctions sur la population de l’île.
Cette évolution s’observe notamment dans les débats publics et les prises de position de certaines organisations issues de la diaspora, qui dénoncent une politique jugée inefficace et moralement contestable. L’idée selon laquelle les sanctions contribueraient à améliorer la situation politique à Cuba est de plus en plus remise en question, au profit d’une lecture mettant en avant leurs effets humanitaires et leur capacité limitée à produire des changements structurels.
Dans ce paysage en mutation, le poids des élites économiques et politiques de l’exil cubain, notamment en Floride, continue néanmoins de jouer un rôle déterminant dans l’orientation de la politique américaine. Historiquement influents, ces groupes ont largement contribué à maintenir une ligne dure, en articulant leur discours autour d’un rejet frontal du régime cubain et d’une volonté de rupture totale.
Mais les données du sondage YouGov pour The Economist suggèrent que cette position ne reflète plus pleinement l’état de l’opinion américaine. À mesure que les effets des sanctions sont mieux compris et que les générations se renouvellent, une distance croissante semble se creuser entre les orientations politiques défendues à Washington et les attentes d’une partie significative de la population.
Ainsi, loin de constituer un consensus, la politique de sanctions contre Cuba apparaît aujourd’hui comme un sujet de débat ouvert, traversé par des lignes de fracture politiques, générationnelles et morales. Et tandis que le soutien aux mesures les plus sévères demeure minoritaire, une partie de plus en plus importante des Cubains américains s’organise pour contester ce qu’elle considère comme une politique injuste, héritée d’un autre temps, portée par Donald Trump et soutenue par une fraction des élites de l’exil, animées par un esprit de revanche remontant à la chute du régime de Fulgencio Batista — un ordre ancien que la révolution cubaine avait précisément renversé.
JBC pour www.initiative-communiste.fr
Marco Rubio, le secrétaire d’État, opprime notre peuple et appelle cela la liberté. Nous voulons le dialogue, pas l’escalade. Danny Valdes
Le 29 janvier restera gravé dans les mémoires comme l’un des jours les plus sombres des relations américano-cubaines, longues et tumultueuses. Ce jour-là, Donald Trump a déclaré que Cuba constituait une « menace inhabituelle et extraordinaire » pour la sécurité nationale américaine, a instauré un blocus total du carburant autour de l’île et a plongé les Cubains dans le noir, plongeant leurs maisons, leurs écoles et leurs hôpitaux dans l’obscurité.
Pour les Américains d’origine cubaine comme moi, les conséquences de la déclaration de Trump ne sont pas abstraites. Elles sont immédiates et dévastatrices. Nos familles manquent de nourriture. Nos amis n’ont plus accès aux médicaments. Pendant que Marco Rubio, le secrétaire d’État, parle au nom de notre « liberté », il prive activement nos communautés de leurs besoins les plus fondamentaux.
Dans notre communauté, ce genre de langue de bois n’a rien de nouveau. Depuis des décennies, les États-Unis imposent un embargo brutal à l’île, l’excluant des systèmes internationaux du commerce, de la finance et du tourisme sous prétexte de « promotion de la démocratie ». Washington prétend que sa politique exerce une pression sur le gouvernement. En réalité, c’est toujours la population qui en subit les conséquences.
La logique de cette punition collective est on ne peut plus claire. Dans un télégramme tristement célèbre de 1960, le secrétaire d’État américain justifiait cette politique par la « mécontentement et les difficultés économiques » à Cuba. Le plan était explicite : infliger des privations aux Cubains ordinaires afin qu’ils se retournent contre leur gouvernement. Autrement dit, l’objectif de l’embargo américain a toujours été un changement de régime, poursuivi en toute connaissance de cause, sachant pertinemment que ce sont les citoyens ordinaires qui en souffriraient le plus.
Et pourtant, durant toute mon enfance, le discours dominant dans des villes comme Miami affirmait que l’embargo n’existait pas ou n’avait aucun effet réel. Chaque pénurie, chaque coupure de courant, chaque rayon vide était imputé exclusivement à l’État cubain. Des politiciens comme Rubio ont propagé ce mythe au Congrès et l’ont vendu au grand public américain.
Le mythe de Rubio a été démasqué par Trump lui-même dans le cadre de sa campagne croissante pour une « prise de contrôle » de l’île. « Il y a un embargo. Il n’y a pas de pétrole, pas d’argent, il n’y a rien », a déclaré Trump aux journalistes à bord d’Air Force One le mois dernier.
Certains Américains d’origine cubaine persistent à croire que des sanctions collectives plus sévères permettront d’instaurer un changement positif sur l’île. Nombre d’entre eux estiment que la souffrance est nécessaire. D’autres vont plus loin, profitant de l’opportunité offerte par le décret de Trump pour acheter des armes et mettre en œuvre leurs propres projets de contre-révolution violente.
La semaine dernière encore, les autorités cubaines ont annoncé avoir intercepté au large des côtes nord de Cuba un hors-bord immatriculé en Floride, chargé de fusils d’assaut, de pistolets, de cocktails Molotov, de matériel de vision nocturne et de vêtements de camouflage. Cet incident rappelle brutalement que, face à l’intensification des pressions, certains membres de la communauté en exil se sentent encouragés à recourir à la violence contre leurs propres compatriotes plutôt qu’à privilégier le dialogue au sein de notre communauté.
Pourtant, un changement s’opère au sein de cette communauté. Les Américains d’origine cubaine, notamment les jeunes générations, commencent à dénoncer la criminalité et la cruauté d’une politique envers Cuba qui prétend défendre les intérêts de notre communauté. Que ce soit à Miami ou dans le New Jersey, nous assistons aujourd’hui à une mobilisation massive des Américains d’origine cubaine qui exigent le dialogue plutôt que l’escalade des tensions.
Nous avons déjà constaté la puissance d’un tel mouvement. Ces dernières années, de jeunes Juifs américains ont profondément transformé le discours dominant sur la politique américano-israélienne. Eux aussi sont descendus dans la rue et se sont rendus au Capitole pour faire entendre leur voix, refusant que leur identité devienne une arme entre les mains du gouvernement américain contre leur communauté.
Aujourd’hui, les Américains d’origine cubaine s’organisent pour faire de même. De même que les Américains juifs se sont opposés à des institutions comme l’AIPAC, les Américains d’origine cubaine contestent le lobby cubano-américain organisé qui a longtemps mené une politique d’agression au nom de notre communauté.
Ce mouvement grandissant transcende les clivages idéologiques. Pour de nombreux Américains d’origine cubaine, la dévastation causée par le blocus des carburants nous oblige à mettre de côté nos divergences d’opinions afin de défendre les droits les plus fondamentaux de notre communauté : le droit à l’alimentation, à l’éducation et aux soins médicaux. Cette crise humanitaire ne fait aucune distinction entre les jeunes et les moins jeunes, entre la gauche et la droite. Elle touche tout le monde.
La crise que nous infligeons à Cuba devrait donc interpeller la conscience de l’ensemble des États-Unis, et non seulement de notre petite diaspora. Aucun pays se réclamant des droits de l’homme ne peut tolérer des politiques qui aggravent la faim et le désespoir. Aucun citoyen attaché à la dignité humaine ne peut accepter ces souffrances comme dommages collatéraux.
Cuba est notre voisin immédiat : à seulement 145 kilomètres des côtes de Floride. Ses habitants sont nos proches, nos amis, nos collègues et nos camarades d’études. Et aujourd’hui, ils ont besoin de notre compassion.
Le 29 janvier restera gravé dans les mémoires pour ses moments sombres. Mais aujourd’hui, nous avons une réelle opportunité de raviver la lumière. Il y a à peine dix ans, Barack Obama prenait la courageuse décision de rétablir les relations diplomatiques avec notre voisin, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle ère d’amitié et de prospérité partagée. Raviver ce souvenir pourrait être le premier pas vers une paix durable entre nos nations.
- Danny Valdes est un militant de Miami et cofondateur de Cuban Americans for Cuba.
- source : https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/mar/06/trump-ice-cuban-american
Les résultats du sondage Yougov : Les américains refusent toute guerre contre Cuba
Depuis janvier, les États-Unis empêchent des pays étrangers d’envoyer du pétrole à Cuba, privant ainsi une grande partie de l’île de carburant. Cette mesure constitue un durcissement de l’embargo de longue date des États-Unis contre Cuba, destiné à faire pression sur son gouvernement communiste.
Un nouveau sondage YouGov montre que davantage d’Américains désapprouvent qu’approuvent à la fois cette politique de blocage des livraisons de pétrole et l’embargo dans son ensemble. Une part importante des Américains estime également que la politique des États-Unis envers Cuba est trop dure et que les sanctions économiques tendent à nuire davantage aux populations qu’aux gouvernements visés.
Bien qu’une majorité d’Américains ait une opinion défavorable du gouvernement cubain, la plupart ont une opinion favorable du peuple cubain. Une majorité s’oppose aussi à une intervention militaire à Cuba. Beaucoup d’Américains considèrent Cuba comme un pays hostile aux États-Unis, mais peu pensent qu’il représente une menace sérieuse.
Environ 46 % des Américains désapprouvent — fortement ou partiellement — la politique consistant à bloquer les livraisons de pétrole vers Cuba, tandis que 28 % l’approuvent.
Les opinions diffèrent fortement selon l’appartenance politique. Parmi les démocrates, 74 % désapprouvent cette politique, contre seulement 8 % qui l’approuvent. Les indépendants sont également plus nombreux à désapprouver qu’à approuver (44 % contre 20 %). À l’inverse, une majorité de républicains (59 %) approuve cette politique, contre 19 % qui la désapprouvent.
Les Américains sont aussi plus nombreux à désapprouver qu’à approuver l’embargo économique de longue date contre Cuba : 40 % s’y opposent, contre 32 % qui le soutiennent.
Là encore, les divisions partisanes sont nettes. Parmi les démocrates, 65 % s’opposent à l’embargo, contre 16 % qui l’approuvent. Les indépendants sont également plus nombreux à s’y opposer (41 %) qu’à le soutenir (21 %). Les républicains, en revanche, y sont majoritairement favorables (63 %).
Avant d’être interrogés sur des politiques spécifiques, les Américains étaient invités à évaluer la politique globale des États-Unis envers Cuba. Près de trois sur dix (29 %) estiment qu’elle est trop dure, 26 % pensent qu’elle est à peu près appropriée, et seulement 11 % la jugent trop laxiste.
Parmi les démocrates, une majorité (53 %) considère que la politique est trop dure, tandis que 17 % estiment qu’elle est appropriée. Les indépendants sont également plus nombreux à la juger trop dure qu’à la juger correcte. Les républicains sont plus susceptibles de dire que la politique est appropriée ou pas assez dure.
Une large majorité d’Américains soutient le maintien de relations diplomatiques entre les États-Unis et Cuba : 61 % y sont favorables, contre seulement 10 % qui s’y opposent.
Enfin, les Américains rejettent largement l’option militaire. Environ 61 % s’opposent à des frappes aériennes contre Cuba, et 57 % s’opposent à une tentative de renversement du gouvernement cubain.





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