5 juin 2022 –

Le 24 mai 2022, Salvador Ramos, entrait dans l’école élémentaire Robb dans la ville d’Uvalde, dans l’État du Texas aux États Unis. Armé, le jeune homme assassina dix neufs enfants, deux instituteurs et blessa dix sept autres personnes après avoir blessé grièvement sa grand-mère ce matin-là. La semaine précédant ce massacre, le jeune homme qui venait d’atteindre ses 18 ans achetait en toute légalité, deux fusils d’assaut, une veste pare-balle ainsi qu’une grande quantité de munitions.

 

Suite à cette tragédie, le problème du port d’arme et de la légalité des armes à feu fit retour de façon dramatique sur la scène politique américaine. L’outrage publique se fit entendre, particulièrement par les associations de parents ayant perdu leurs enfants dans de telles circonstances.  Mais cette violence est-elle nouvelle ? Malheureusement non. La répétition est telle que les politiques et les médias semblent sur pilotage automatique répétant les mêmes choses après chaque tragédie sans aucun changement.  Mais si rien ne change politiquement, cette répétition meurtrière quant à elle semble s’accélérer.

 

Mais pas dix jours auparavant, dans un quartier principalement africain de la ville de Buffalo dans l’État de New York, un autre jeune homme de dix-huit ans, casqué, vêtu d’une veste pare-balle, paré d’un sonnerad, et armé d’un fusil d’assaut entrait dans un supermarché et retransmettant son action en « live » sur internet, ouvrit le feu, assassinant 13 personnes.  Se revendiquant d’une idéologie d’extrême droite, le jeune assassin s’engageait au combat contre le « grand remplacement » et le « génocide de blancs ».

 

Il y a quatre jours de cela, Michael Louis achetait un fusil d’assaut en début d’après-midi avant de se rendre au centre médical Saint Francis à Tulsa dans l’Oklahoma où il assassine six personnes et en blesse une dizaine avant de se suicider.

 

La nuit dernière, deux fusillades, une à Philadelphie en Pennsylvanie et une autre à Chattanooga dans le Tennessee ajoutent 6 morts et 25 blesses à la longue liste de victimes.

 

Nombreux sont ceux qui parlent d’une véritable épidémie. Sans se réfugier dans un jargon médical aseptisant, comment essayer de comprendre cette violence unique au monde dans ce pays si fervent et insistant, malgré les évidences du contraire, à se présenter comme modèle international de démocratie et de liberté ?

 

Une fusillade est généralement définie comme un incident homicide par arme à feu impliquant au moins quatre victimes à un ou plusieurs lieux différents. Cette définition est bien évidemment contestée et un thème de débats, autant parmi le public qu’en droit ou en politique. Comment comprendre que 3 victimes ne constitueraient pas une fusillade ? Nous baignons alors dans l’absurdité cynique de débats eux-mêmes déshumanisants.

 

Pour comprendre l’ampleur du problème, si effarantes soient-elles, il suffit de regarder les statistiques. Si bien sûr toutes fusillades ne sont pas nécessairement fatales, les victimes en souffrent néanmoins des conséquences. Depuis l’horrible tragédie du 24 mai, il y a donc 11 jours, 33 fusillades ont eu lieu aux États-Unis, laissant pour compte, 57 morts et 174 blessés.

Depuis le début de cette année 2022, 246 fusillades se sont déroulées sur le territoire américain dont 27 dans des établissements scolaires. Depuis la fusillade de l’école élémentaire Sandy Hook dans le Connecticut qui vit la mort de 20 petits enfants et six adultes en 2012, plus de 900 incidents de tirs d’armes à feu dans des établissement scolaires ont eu lieu.

 

Bien évidemment, la question de la condition psychiatrique de l’auteur est toujours soulevée pour essayer d’expliquer la situation. Aujourd’hui cependant la « grande question » reste celle du contrôle effectué lors de la vente d’armes et de la régulation de ce marché, surtout de la vente d’armes d’assaut semi-automatiques.

Malheureusement, la plupart des politiciens américains gardent leur distance face à ce problème tant est dominant le pouvoir du lobby de l’Association Nationale de l’Arme à Feu (National Rifle Association). De plus, personne n’osera contester le deuxième amendement de la sacrosainte Constitution des États-Unis garantissant à tout citoyen américain le droit de détenir des armes. Un droit démocratique pris à la lettre ou comme l’exprimait le slogan associé au fameux revolver Colt, « Dieu créa les hommes, le colonel Colt les rendit égaux ». Selon certains historiens, au-delà du fusil de chasse au-dessus de la cheminée, peu d’armes existaient aux États-Unis jusqu’à la démobilisation des soldats à la fin de la guerre de Sécession qui furent autorisés à rentrer chez eux avec leurs armes. Aujourd’hui, 157 ans plus tard, près de 400 millions d’armes à feu sont présentes sur le territoire américain, soit 120,5 armes pour 100 personnes ; le plus grand nombre d’armes dans le monde, alors qu’en France, nous trouvons, 20,2 armes pour 100 personnes en 2020.

 

Il est très difficile de comprendre la complexité historique, politique et psycho-sociale du problème du fait, entre autres, que très peu de recherches sur ce sujet ont lieu en conséquence du manque d’intérêts, nous pourrions même dire d’un refus, des politiques et du Congrès à financer une telle recherche.

 

Il semble inconcevable pour le peuple américain de littéralement rendre les armes. Le pouvoir et le droit d’autodéfense sont ancrés dans la culture.  Étant donnée l’idéologie bourgeoise et son individualisme, il est difficile de faire la distinction entre l’achat d’armes à feu pour autodéfense personnelle par un milicien libertaire acharné et l’achat par un Africain révolutionnaire engagé. Si le milicien veut se protéger du gouvernement, l’Africain veut se protéger et du gouvernement et du terrorisme raciste d’extrême- droite (réalités historiques). Entre les deux, la paranoïa règne dans toutes les strates sociales et organise le droit d’autodéfense. En bref, tout le monde veut se protéger de l’Autre, de l’étranger mais aussi du prochain, le voisin, le compétiteur.

Bien sûr cet aspect paranoïaque n’échappera à personne mais personne aux États-Unis n’y échappera non plus, dans une culture régie par l’idéologie capitaliste survivaliste d’exploitation, de compétition, de rivalité, d’individualisme, d’égoïsme, de survie économique et sociale, dans une culture de narcissisme.  Comme le suggère un commentateur progressiste, lorsque toute empathie humaine est drainée des êtres humains depuis leur enfance par un système économique cynique et brutal, la violence alors ne peut vraiment surprendre personne. La mentalité quasi « darwinienne » nécessaire à la survie du citoyen dans la jungle du libre marché célèbre les joies du succès et de la victoire et froidement ignore et renie les souffrances nées de « l’échec ».

 

Cette violence que nous pourrions dire domestique perpétuée par des citoyens américains sur d’autres citoyens américains, représente le retour dans le réel des rapports capitalistes étasuniens et exprime le désespoir ingérable d’individus complètement aliénés de toutes socialisations fonctionnelles. L’impasse d’existence dans laquelle ces individus aliénés, esseulés, se trouvent ou plutôt se perdent, ne peut se résoudre que par la mort, par ces meurtres-suicides, par la disparition absolue de tout ce qui fait lien chez les êtres humains.

 

De plus, cette violence intérieure ne fait que refléter la violence extérieure impérialiste ou la mort de milliers de personnes, de la Libye à l’Afghanistan en passant par l’Irak, se trouve complètement déniée, ignorée et oubliée par le peuple américain assujetti à un système idéologique médiatique, éducatif, de distraction, destiné à promouvoir de l’inhumanité.

 

Le capitalisme et l’impérialisme américain sont inévitablement en déclin. Et acculés, la violence de ceux-ci ne fera que s’accroître. La déshumanisation des masses populaires se verra proportionnelle à l’imposition fasciste sur le social.  En 2019,  les gouvernements locaux et d’États ont dépensé aux États Unis 123 milliards de dollars pour leurs forces de police (le budget militaire de la Russie pour cette même année 2019 était de 65,10 milliards de dollars) et 82 milliards de dollars pour les prisons. Les États-Unis ont une population carcérale de plus de 2 millions de prisonniers (la Chine, avec plus d’1,4 milliard d’habitants, a une population carcérale de 1,7 million de prisonniers).

 

À la violence, les institutions publiques et privées ne répondent que par la violence. Le programme 1033 a vu le transfert de matériel militaire en surplus vers les forces de l’ordre civiles. Depuis, 1996, 10 000 juridictions ont reçu plus de 7 milliards de dollars en équipement militaire, tel que des lunettes de nuit, des gilets en kevlar, casques militaires, armes d’assaut, munitions, véhicules blindés et mêmes des avions. Bref, une véritable militarisation de la police est enclenchée et celle-ci est justifiée, entre autres, par la disponibilité d’armement à la population civile avec ses éléments « criminels ».

 

L’escalade, ou la fuite en avant, reste toujours la réponse identique quel que soit le conflit, à l’intérieur comme à l’extérieur des États- Unis.

 

La petite ville d’Uvalde et ses 15,000 habitants, mentionnée plus haut et qui a vécu cette tragédie le 24 mai, voit 40% de son budget annuel englouti dans son département de police et possède sa propre équipe SWAT (équivalent des GIGN), du fait de sa proximité de la frontière mexicaine. Si l’on peut ajouter à tout cela la présence lors de la tragédie d’un service de police spécifiquement employé par la circonscription scolaire, nous pourrions penser que le résultat tragique des évènements de ce 24 mai aurait pu initier de sérieuses discussions sur le problème de la violence armée aux États-Unis ? Eh bien non ! La réponse de bien des politiques, malgré les évidences du contraire, fut de suggérer non seulement une présence policière encore plus forte mais en plus, d’armer… les instituteurs et les professeurs ; l’escalade encore et toujours.

 

Analyser l’irrationalité de cette tendance à l’escalade nous demanderait beaucoup plus de temps et d’espace mais en attendant, il nous semble évident que cette violence n’est que le symptôme du déclin de plus en plus vertigineux de la fabrique américaine du capitalisme et de l’impérialisme. Dans sa version narcissique, l’exterminisme se transforme éventuellement en auto-exterminisme ou l’incapacité de vivre ensemble et l’inhumanité restent les seuls choix que le capitalisme peut offrir aux travailleurs américains tout comme aux victimes de l’impérialisme étasunien et européen. Pour les capitalistes et les impérialistes, la vie humaine reste toujours la marchandise la moins coûteuse.

 

C’est donc avec urgence que nous devons absolument entraver cette fuite en avant dans laquelle la France se trouve amenée, dans ce refus mortifère, ce déni incessant de la réflexion et de la raison. Le capitalisme et l’impérialisme sont plus que jamais de véritables menaces existentielles pour l’humanité tout entière dans toute sa diversité, individuelle et sociale.