Splendeurs et misères de la stratégie néo-gauchiste (l’exemple d’Eric Fassin)

Par (dernier ouvrage paru, “Les Jolis Grands hommes de ”, Editions Delga)

Après deux brefs ouvrages d’ publiés chez le même éditeur (Textuel), « Gauche : l’avenir d’une désillusion » et récemment «  le grand ressentiment » l’idée d’une opposition de gauche aux tentations populistes se dessine, à rebours il est vrai d’un certain air du temps qui voit triompher le de gauche d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe influençant Podemos, la France insoumise, et d’autres. La stratégie de mobilisation/reconscientisation du peuple de gauche au détriment de sujets qu’on pourrait qualifier de « souverainistes » n’est néanmoins pas sans ambiguïtés. 

Contrer la droitisation?

L’idée principale du politologue Eric Fassin est de mettre un terme à la droitisation du pays en mobilisant, voire en « produisant », un peuple de gauche, plutôt que de donner des gages à des thématiques de droite visant par exempte à « comprendre », comme on l’entend dire souvent, les électeurs du FN sans néanmoins les approuver. Il est préférable, selon M. Fassin, de s’ingénier à remobiliser les abstentionnistes que de s’imaginer amener à gauche des électeurs du FN. Amener à gauche d’ailleurs, plutôt que ramener à gauche ces électeurs, car refusant la thèse – il est vrai peu étayée – du gaucho-lepénisme chère à Pascal Perrineau, Fassin juge que les électeurs populaires d’extrême droite sont d’une nature complètement hétérogène à celle de leurs homologues populaires de gauche, n’ont que rarement des antécédents à gauche et font preuve d’un racisme irrécupérable. Le populisme de droite, d’essence ternaire, consisterait à ne s’attaquer aux élites que dans la mesure où celles-ci favoriseraient un tiers groupe qui serait, lui, le véritable objet de ressentiment (immigrés, femmes, homosexuels par exemple). Il n’aurait rien à voir avec la stratégie, d’essence binaire, consistant à mobiliser les couches populaires contre lesdites élites, démarche qui a bien plus à voir avec la lutte des classes qu’avec ce terme incertain de populisme, dont M. Fassin dit qu’il est davantage un mot qu’un concept.

A la nuance près qu’il faut tout de même éviter d’essentialiser l’électeur de droite et d’extrême droite et de donner ainsi sa chance au dialogue rationnel et à l’Aufklärung (la propagation des Lumières), jusqu’ici on peut suivre M. Fassin.

On n’a guère de mal à le suivre non plus lorsqu’il aborde les questions économiques : la droitisation est manifeste, la conversion du PS au social-libéralisme ou plutôt – comme il le note bien – au néolibéralisme est patente.

Le piège inhérent à ce type de raisonnement consistant à jouer davantage sur l’opposition gauche/droite que sur celle entre le travail et le capital pourrait cependant consister, comme M. Fassin semble y laisser prise, à se contenter d’aller à gauche sans se poser la question des rapports de production et de propriété, c’est-à-dire entériner la sociale-démocratie, la gauche du capital. 

 Un libéralisme sociétal?

Toutefois, les choses se compliquent dès qu’on aborde les questions dites « sociétales ».

Aux yeux d’Eric Fassin, l’un des seuls mérites du gouvernement Hollande est d’avoir fait entériner le mariage pour tous. En quelque sorte le libéralisme sociétal amenderait le désastre du néolibéralisme économique.

Est-il néanmoins permis de se demander si, en matière de lutte contre l’homophobie, on serait tenu d’aller au-delà de ce que prescrit l’idéal républicain d’égalité de tous les citoyens devant la loi? Le PACS pouvait tout à fait se comprendre dans le fait de donner à tout un chacun le droit, par exemple, de pouvoir léguer son logement à son conjoint, de quelque sexe qu’il soit, après sa mort. Mais qu’en est-il du droit du mariage, non en soi mais en ce qu’il se met à concerner la question de l’adoption? Est-ce si inenvisageable, voire scandaleux, pour un homme de gauche de penser que ledit droit « à » l’enfant pourrait empiéter celui du droit « de » l’enfant? Notamment celui d’être élevé par deux représentants de l’ensemble de l’humanité, un homme et une femme? Qu’en est-il de la GPA par exemple? N’y a-t-il pas quelque risque à dessiner ainsi le périmètre d’une gauche de reconquête, à l’enfermer d’emblée dans les limites, voire dans les préjugés, d’une nouvelle bien-pensance dont il serait impossible de discuter les problématiques sans être aussitôt repoussé dans le camp d’en face, alors qu’à l’inverse, le fait de prendre ou pas parti pour le travail et contre le capital, pour les peuples en lutte et contre l’impérialisme euro-atlantique, passerait pour une bricole sans intérêt ?

Sur ce plan, on peut reconnaître que plusieurs gauches s’affronteraient : une gauche d’inspiration républicaine ou rousseauienne et une gauche libérale-libertaire quant aux mœurs.

Autre exemple : Eric Fassin propose d’introduire le droit de vote des immigrés aux élections locales, lequel permettrait de donner un nouvel essor à un peuple plus représentatif de l’ensemble des travailleurs. Soit. Mais une fois cela obtenu, dans la logique de M. Fassin, il faudrait aller encore davantage à gauche. Devrait-on, dans ce cas, surenchérir sous prétexte que ce serait davantage « de gauche » de donner le droit de vote aux étrangers aux élections nationales,  jusqu’à une remise en cause de la citoyenneté par exemple? Cela remettrait pourtant en cause le peuple souverain rousseauien, qui, dans tout pays, a le droit de se défendre d’une ingérence étrangère. On voit d’ailleurs ici, dans cette absence d’interrogation sur l’importance du peuple constituant, la limite d’un certain anti-populisme. Le vote pour les immigrés aux élections nationales n’est sans doute pas ce que prône M. Fassin, mais l’on peut tout de même se poser des questions sur la pertinence d’un mot d’ordre qui s’apparenterait à du « à gauche toute ». A fortiori si c’est pour rester dans une conception bien particulière de la gauche et sans remettre en cause le cadre du capitalisme, de l’OTAN, de l’UE etc., où de toutes manières, quelle que soit l’extension du droit de citoyenneté, son exercice est réduit à un théâtre d’ombres par les carcans supranationaux et néolibéraux (UE, CETA, bientôt à nouveau, TAFTA…) qui enserrent et formatent la souveraineté des peuples européens.

 Des gauches antagonistes

M. Fassin juge d’ailleurs un peu vite que les adversaires de certaines mesures sociétales ne seraient que des « hommes de droite dans un placard ‘de gauche’ ». Manquant du critère objectif de l’antagonisme de classes (être exploité ou exploiter autrui relève du fait, non de l’opinion) pour délimiter la droite de la gauche, le risque pour Eric Fassin est alors de procéder d’une manière purement subjectiviste en définissant comme « gauche » ce qui relève de ses propres opinions… et à travers elles, de son propre milieu socioculturel qui n’est franchement pas la classe ouvrière, même pris au sens le plus large.

Sans vouloir nier la pertinence et la validité de l’opposition droite/gauche qui est un substrat historique indéniable de l’histoire de notre pays et qui remonte à la Révolution française – bien qu’il ne se formule couramment comme tel qu’au moins un siècle après -, on peut en effet s’interroger sur l’exclusivisme de cette opposition dans l’analyse politique. L’opposition droite/gauche ne vise-t-elle pas à masquer l’opposition marxiste classique (travail/capital) par exemple, comme le suggère, passim, l’oeuvre d’un Jean-Claude Michéa ? On voit bien que ce constructivisme néogauchiste présente d’indéniables limites et lacunes, à commencer par l’absence complète d’interrogations, chez M. Fassin, quant au cadre de notre souveraineté, le carcan européen, etc., comme si les logiques de privatisation du secteur public, d’austérité salariale sans fin, de réduction des dépenses sociales, de recul de l’âge de la retraite, de sélection sociale accrue à l’Université, de démontage des statuts et du code du travail, de dialogue institutionnel avec les religions, d’arrimage rédhibitoire à l’OTAN, d’ingérence permanente dans les affaires intérieures des pays d’Afrique et du Proche-Orient, ne se heurtaient pas frontalement à l’héritage à la fois social, démocratique, laïque, patriotique et internationaliste de la gauche française de toujours, celle des mesures sociales de la révolution jacobine (blocage des prix sous Robespierre par exemple), de la Commune de Paris, de Jaurès, des luttes syndicales, de la loi de 1905, du Front populaire, des luttes anticoloniales, du plan Langevin-Wallon pour l’école et des grandes avancées démocratiques mises en place par les ministres communistes de 1945 en application du programme du CNR (Sécurité sociale, nationalisation de Renault, du Sous-Sol et de l’Electricité, statuts, conventions collectives, retraites par répartition, reconstruction d’une recherche scientifique d’Etat)…

Mais allons plus loin. S’il y a bien, grosso modo, quatre gauches historiques dans notre pays – libérale, libertaire, collectiviste et jacobine -, telles que les définit, faute de mieux, Jacques Julliard dans un modèle qui vaut bien celui de René Rémond pour les droites, force est de constater également qu’à un certain moment, en suivant les analyses de M. Fassin, on n’irait pas davantage à gauche ; on quitterait au contraire la gauche républicaine pour entrer dans la gauche libérale. 

On rappellera, pour exemple, que le premier à avoir dévoilé l’alliance du libéral et du libertaire, et sans doute aussi l’inféodation du second au premier, est un penseur marxiste, proche du PCF, le regretté Michel Clouscard. En effet, sans céder au schématisme, on peut tout de même constater qu’il y un monde entre le libéralisme-libertaire (d’un Macron, d’un Cohn-Bendit etc.) et ce qui relie historiquement, malgré les différences, jacobins et collectivistes.

Marx ou Nietzsche/Deleuze?

On peut enfin mettre quelques bémols à cette thèse psychologisante de M. Fassin sur les motivations du vote populaire à droite, thèse qui emprunte un peu trop à notre goût, dans sa démonstration, à la théorie des affects néo-spinozienne (Deleuze et ses récents épigones) et qui consiste à diaboliser les personnes mues par le seul moteur des « passions tristes ». L’explication du vote populaire à droite (populisme) par des arguments psychologiques, au détriment d’une analyse de classe, et avec l’aide du thème très nietzschéen du ressentiment (là encore un emprunt à Deleuze sans doute) ne laisse pas d’étonner, notamment quand M. Fassin, en suivant peu ou prou M. Achille Mbembe, pense expliquer l’islamophobie de l’électeur de droite par une sorte de mélange entre voyeurisme et envie, « l’envie du harem » (sic). Rappelons tout de même que la polygamie est de toute façon interdite dans la République et dans tout pays respectueux de l’égalité entre les personnes. Selon M. Fassin, l’électeur de droite et de droite radicale serait, à l’instar des personnages de Houellebecq, un “petit-Blanc” mu par la jalousie, le ressentiment et la frustration sexuelle, bref par la « jalousie française », pour parler comme l’actuel président frappé d’auto-phobie nationale… Pourquoi ne pas carrément, dans ce cas, revenir au fameux complexe d’infériorité du bon Alfred Adler? Est-ce réellement plus opératoire que le terme d’ “insécurité culturelle” que M. Fassin entend récuser? Nous n’entrerons pas dans ces débats qui demanderaient des analyses multifactorielles. Notons simplement que la description tératologique de l’électeur d’extrême droite, à rebours de toute analyse matérielle et de tout cadre marxiste que propose M. Fassin n’aide absolument pas à avancer sur ces questions et nous fait régresser vers la démonologie.

Une pluri-stratégie pour la victoire du peuple travailleur

Il ne faut pas renoncer à l’idée de s’adresser à tous les travailleurs pour leur faire comprendre leurs intérêts de classe, quels qu’ils soient, où qu’ils soient. Les communistes et tous les autres progressistes doivent avoir un projet pour l’ensemble de la nation. 

Faute de quoi, cette stratégie néogauchiste de M. Fassin s’apparenterait à celle prônée autrefois par la fondation Terra Nova, un abandon des couches populaires au profit d’un communautarisme (avec comme horizon la libanisation du pays), autant dire qu’elle serait absolument désastreuse pour la gauche car la privant de sa légitimité républicaine. Et surtout, elle ouvrirait la voie à un éclatement qui ferait le jeu des extrêmes droites se portant garantes de l’unité nationale menacée.

Pour le moment, en l’absence de propositions concrètes, ni de la part des populistes de gauche, ni de leurs adversaires, il nous incombe de rappeler certains principes, ou tout au moins, certaines bonnes habitudes du Mouvement communiste international. Sans oublier que, dans ces questions de stratégies, il n’est pas habituel, pour un léniniste, et plus généralement, pour un antifasciste quelque peu combatif, de privilégier une stratégie au détriment d’une autre (par exemple Lénine refusait de choisir exclusivement entre la lutte clandestine et la présence au Parlement). Notons donc que les stratégies de toutes les structures communistes existant aujourd’hui se présentent sous plusieurs formes :

  • la première alliance à créer est celle du peuple travailleur, qui doit avoir un rôle hégémonique mais qui doit aussi veiller à ne pas s’isoler (pour éviter le fameux « solo funèbre du prolétariat » dont parlait Marx à propos des erreurs de la Commune). S’il y a un bien une ligne rouge entre les fascistes et nous, personne n’a jamais dit qu’il fallait renoncer à convaincre tel ou tel travailleur de ses intérêts de classe et – ajouterais-je – des problèmes vitaux que font peser sur notre souveraineté l’OTAN et l’UE, sans parler des risques exterminateurs que font peser sur l’Europe et la France, voire sur l’humanité entière, les préparatifs militaires et la guerre économique déjà enclenchée contre la Russie.
  • le dialogue avec d’autres forces de gauche, progressistes, souvent nécessaire, voire vital en cas de menace fasciste, sans d’ailleurs exclure d’agir en la matière avec des antifascistes qui ne se réclament pas de la gauche (pensons à la composition du CNR qui incluait, par exemple, la CFTC).
  • le dialogue avec les forces anti-impérialistes (sur ce point les personnes se situant dans la tradition gaulliste présentent souvent davantage d’assurance que les sociaux-démocrates, qui trahissent régulièrement l’internationalisme prolétarien au profit du supranationalisme atlantique) ou avec les forces euro-critiques qui, à l’exclusion de toute tentation raciste, proposent d’articuler souverainetés nationales et coopérations planétaires pour combattre la dévastatrice « concurrence libre et non faussée » de Maastricht.

Face aux mythologies populistes (électoralisme se réclamant du peuple indifférencié et contournant l’idée d’un parti communiste permettant aux travailleurs de devenir sujets politiques) et aux impasses de la stratégie invocatoire de « la gauche » qui peine, comme on le voit, à se dissocier des impasses de la sociale-démocratie, il faut un projet de société global, destiné à l’ensemble de la nation : le socialisme, quitte à articuler cette construction à une nouvelle Inter-nationale des peuples libres, égaux et coopérateurs. Là encore, on vérifie l’adage de Lénine : « on ne peut avancer d’un seul pas, si l’on a peur d’aller au socialisme ». Quand bien même s’agirait-il d’un pas sur la gauche…

Aymeric Monville, septembre 2018

Dernier paru “Les Jolis Grands Hommes de gauche” (Editions Delga)