Son essai “La Non-épuration en France ” sélectionné pour le prix Renaudot 2020 : entretien avec Annie Lacroix-Riz.

Ce 5 mai, c’est une excellente nouvelle qui est tombée pour tous les amoureux de l’ : le dernier de Annie Lacroix-Riz en France “(Armand et Colin) fait partie de la sélection des essais retenus par le jury du Renaudot (composé de Christian Giudicelli, Frédéric Beigbeder, Dominique Bona, Patrick Besson, Georges-Olivier Châteaureynaud, Franz-Olivier Giesbert, Louis Gardel, J.M.G. Le Clézio et Jean-Noël Pancrazi), une véritable performance qui souligne la solidité de ce livre et des travaux de recherche de l’Historienne au plus profond de ce que démontrent les archives. Les trois autres livres en compétition sont :

  • Barocco Bordello de Thierry Clermont (Seuil)
  • L’effet maternel de Virginie Linhart (Flammarion)
  • L’avenir des simples de Jean Rouaud (Grasset)

Entretien exclusif avec Annie Lacroix-Riz.


Initiative Communiste : Votre livre “La Non-Épuration en France” est sélectionné dans la liste des 4 essais retenus par le jury du prix Renaudot pour concourir au prix qui sera délivré en novembre : une vraie reconnaissance de la critique littéraire pour cet essai qui subit l’omerta médiatique. Pouvez-vous indiquer en quelques mots pourquoi avoir mené ces recherches et publié ce livre?

Annie Lacroix-Riz : C’est le fruit de recherches ininterrompues depuis ma thèse d’État soutenue en 1981, à l’origine de deux ouvrages, La CGT de la Libération à la scission (1944-1947), et Le choix de Marianne : les relations franco-américaines de 1944 à 1948, Éditions Sociales, 1983 et 1986.

Décidant, pour mieux comprendre l’après-Libération, de remonter le temps, j’ai d’abord découvert, pour un colloque sur « les nationalisations », les grandes banques sous l’Occupation. Un vaste fonds dit d’« épuration économique » (F12, Commission nationale interprofessionnelle d’épuration, Archives nationales) livrait une double réalité incontestable :

  1. une intense collaboration, économique et politique, démontrée par les fonds 1940-1944 : la branche, sans subir la moindre « contrainte » de Vichy, s’était enrichie en livrant les richesses nationales à l’occupant, aryanisation incluse;
  2. une « non-épuration » intégrale : tel PDG ayant dépassé les 70 ans fut écarté d’une présidence (celle de Paribas, grande banque d’affaires), mais pas chassé de ses multiples conseils d’administration (CA) ; aucun grand banquier ne fut châtié pour ses pratiques 1940-1944. Dans les banques de dépôt (seules) « nationalisées », les CA furent reconduits en bloc, comme dans les banques d’affaires, restées privées.

Le phénomène était antagonique avec la littérature larmoyante, très importante depuis 1945, sur les « excès » de l’épuration française, et le sujet scientifique n’intéressait alors personne en France. Ce qui s’était passé pour les banques avait évidemment prévalu ailleurs, et je m’étais promis de revenir sur la « non-épuration », quand l’ouverture des fonds le permettrait. Je l’ai fait après des décennies de recherches sur les classes dirigeantes dans les années 1940 (archives ouvertes dans la décennie 1990) puis 1930 (depuis 1999). L’examen minutieux, et jalonné par des livres sur les années 1940 puis 1930, permettait de conclure au maintien rigoureux du statu quo.

Mais si mes deux articles de 1986, dans la Revue d’histoire de la deuxième guerre mondiale, « I. La collaboration bancaire » puis « II. La non-épuration bancaire 1944-1950 », avaient trouvé accueil favorable, le vent a ensuite tourné. La recherche a été beaucoup plus facile, sa diffusion plus difficile : une vague de conformisme droitier a censuré de fait, sur les plans médiatique et académique, toute mise en cause des élites de l’argent et de leurs obligés de toute nature. « L’histoire contemporaine sous influence » a établi un vrai tabou sur la stratégie sociale, politique et économique des classes dirigeantes depuis l’entre-deux-guerres. La casse de l’histoire, guidée désormais par « l’Europe », a criminalisé la classe ouvrière et la Résistance intérieure, issue dans sa quasi-totalité de ses rangs, réhabilité Vichy et, depuis 1995-2000, sangloté sur les « femmes tondues », fustigé les rouges en embuscade contre de Gaulle, et décerné les satisfecit à « l’État de droit » rénovateur-épurateur.

Initiative Communiste : Le monde où nous vivons est l’héritage direct de ce qui a été fait à la Libération : alors que la crise sanitaire révèle l’importance vitale de ce qui a été gagné alors grâce à la Résistance – notamment la santé et la protection sociale avec la mise en œuvre par le ministre communiste Croizat de la Sécurité Sociale -, vos travaux montrent-ils comment et pourquoi les gouvernements successifs n’ont eu de cesse de défaire ce programme si populaire des Jours Heureux qu’encore récemment le régime Macron a cru pouvoir invoquer pour tenter de se racheter une popularité ?

Annie Lacroix-Riz : Ces acquis ont été arrachés par les luttes de ceux d’en bas, depuis l’entre-deux-guerres, l’Occupation et la Libération. Tous ont nécessité des combats acharnés, y compris en 1945-1946 : nationalisations, statuts protecteurs, Sécurité sociale. Ils ont été remis en cause dès obtention, par l’étroite collaboration entre la puissance maîtresse, les États-Unis, et les classes dirigeantes françaises, lesquelles se sont engouffrées derrière le « paravent » européen que Washington les a aidées à mettre en place. La thèse du « consensus » réformateur est une escroquerie, comme celle de « l’épuration ». La déperdition a été freinée tant que le mouvement ouvrier a « tenu » bon, elle s’est accélérée depuis son effritement.

Initiative Communiste : Cette sélection n’est pas une surprise : Annie Lacroix-Riz vous êtes une historienne reconnue, lue, et des centaines de milliers de personnes regardent vos conférences sur les réseaux sociaux.
A contrario, vous faites l’objet d’une tactique de démolition, entre enterrement systématique, attaques et censures, par des historiens bien-pensants, depuis la « gauche » dénonçant la « stalinienne » jusqu’à la droite déchaînée contre la « communiste ». À quoi attribuez-vous ce consensus?

Annie Lacroix-Riz : Cette sélection est une « surprise ». Les grands médias, écrits et audiovisuels, ignorent, le plus souvent, ou combattent mes ouvrages ; France Culture me boycotte ostensiblement ; ma longue et grotesque fiche Wikipédia, alignée sur les assauts des collègues les plus haineux, loue ceux-ci pour leur sérieux et leur ôte leur étiquette politique, contre l’« historienne communiste » : ainsi Olivier Dard, habituel conférencier de l’Action française et avocat d’un Maurras qui ne serait ni antisémite ni pro-allemand, pulvériserait-il ma thèse « complotiste » d’une « synarchie » financière. Ma « reconnaissance » a été limitée par l’antimarxisme général et académique. Or, celui-ci s’est renforcé, vu les succès de l’offensive, nationale et supranationale, des classes dirigeantes, l’engagement de leurs auxiliaires intellectuels et l’affaiblissement de ceux d’en bas : l’histoire a toujours été une discipline de combat, au service des puissants depuis les « historiens de cour ».

Le respect pour les classes dirigeantes et pour la coalition « européo-américaine » est devenu, je pèse mes mots, une obligation professionnelle. Mon histoire à sources balayant ces préceptes, les coups tombent dru. Internet et les conférences ont donné à mon travail une visibilité accrue, les censeurs haineux de La non-épuration ont donc tranché début 2020 : M. Gilles Morin, historien socialiste du PS, a décrété dans la revue 20&21 que ça ne saurait se prolonger, et qu’Armand Colin se déshonorait en me publiant (depuis 1996 tout de même…). Vive McCarthy, en somme!

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