Régis Debray contre les Gallo-Ricains

Quand d’aucuns sont « en marche », j’avançais littéralement à reculons dans la lecture du dernier livre de Régis Debray, Civilisation. Comment nous sommes devenus américains, craignant de ne subir un de ces panoramas déclinistes à la Spengler, ou pire, à la Michel Onfray, qui hantent aujourd’hui les consciences de certains penseurs de gauche un peu fatigués.

Je fus pourtant surpris à la lecture. Outre des bonheurs d’écriture, ce livre sur l’américanisation de nos consciences est tout en fine ironie. Pour avoir fait un bon essai à la française, Debray nous épargne le livre à thèse, à tel point qu’on oublie vite le ton parfois désabusé du livre et l’incipit anxiogène du titre pour se concentrer plutôt sur l’essentiel : comment ne pas (ou ne plus) devenir américains ?

Notre mal vient de plus loin

Le livre restera sans doute comme un jalon dans la prise de conscience de l’américanisation, à l’instar du déjà ancien Parlez-vous franglais ? d’Etiemble. Sauf qu’on mesure le chemin parcouru par la colonisation de nos consciences. Et le principal mérite du livre n’est pas de s’attarder, même s’il le faut, sur les anglicismes envahissants, mais de montrer une véritable forma mentis à l’œuvre dans la colonisation imposée et la servitude volontaire.

En effet, de même que de riches patriciens étaient fiers d’être citoyens romains sous tous les climats, d’aucuns sont aujourd’hui de fiers gallo-ricains, le président actuel étant un bon exemple. Debray montre que cela ressortit non uniquement à la vanité des classes dirigeantes compradores mais à une véritable stratégie, comme le révèlent ces propos de Thomas Barnett, stratège du Pentagone : « Il ne s’agit plus désormais que l’Amérique dirige le monde, mais que le monde devienne l’Amérique. »

Des primaires inspirées des « primaries » à Macron chantant la Marseillaise la main sur le cœur ; des universités françaises comme la Sorbonne singeant la remise de diplômes avec robe noire et mortier lancé en l’air ; de cette France prétendument mieux intégrée à la culture européenne mais où l’on n’apprend plus ni l’allemand ni le russe (cinq fois moins que par rapport aux années cinquante) jusqu’au « me-litterature » aux livres « self-help » qui envahissent les étals de librairie, Debray collectionne les perles et talonne au passage ces « talentueux apeurés » adeptes dudit « grand remplacement » pour leur montrer que, si une culture en remplace une autre, elle serait plutôt à chercher du côté du consensus de Washington que d’une hypothétique allégeance à La Mecque.

Notons, pour notre honte, que le mal touche aussi les camarades : « à la Fête de l’Huma, en 2016, les maîtres anglophones du big beat animaient la réunion de famille, et les derniers des partageux n’y trouvaient que du bonheur. »

Dallas contre Homère

Pour défendre sa thèse, Debray s’appuie avec rigueur sur l’analyse marxiste des forces productives, qui, rappelons-le, désignent autant les capacités techniques que les compétences humaines, en tout cas n’opposent nullement les unes aux autres. Fidèle aux leçons de Leroi-Gourhan sur le caractère prothétique du savoir humain, Debray règle au passage son compte à la « scie de “l’humanisme contre la technique” ». Leroi-Gourhan a montré en effet quels liens unissent l’hominisation à la technicisation, l’outil étant le prolongement du vivant. Il ne faut donc pas aller chercher chez Debray ces éternelles bernanoseries (« La France contre les robots » étant le modèle du genre), qui opposent l’humanisme à la machine et font les délices de la droite nationale en perpétuelle déploration.

Cette supériorité idéologique des marxistes implique une responsabilité supplémentaire dans la tâche de comprendre les mécanismes à l’œuvre dans notre asservissement. L’américanisation, c’est presque un logiciel, celui qui fait primer la localisation (le GPS par exemple) au détriment de la périodisation, et Debray ajoute que « plus les morts s’éloignent, plus les lointains se rapprochent ». L’Amérique, c’est une colonisation de l’imaginaire, un « gouvernement des perceptions », le remplacement de la légende (du latin, legenda, devant être lu) en icône : le devant être vu, en quelque sorte.

Ce passage de la graphosphère à la vidéosphère, que Debray avait su diagnostiquer en « médiologue » depuis plusieurs années, trouve ici un lieu d’assignation, fût-il déterritorialisé : l’Amérique. Et c’est tout à son honneur de n’avoir pas cédé à ceux qui, de Florence Dupont à Jacques Rancière, vous disent qu’Homère c’est Dallas ou que médire de la télé-réalité — importée d’Amérique soit dit en passant — est faire preuve de « haine de la démocratie ». Face à ces démissions, l’ironie de Debray est dévastatrice :

« Notre palette optique a gagné en acuité et en rapidité (une séquence d’exposition qui nécessitait dans un film cinq minutes peut se raccourcir aujourd’hui en trente secondes, deux ellipses et un clin d’œil). Un bon point, monnayé par un lexique rétréci et une certaine incompréhension des sous-entendus et doubles-fonds d’un texte. »

Et Debray de conclure : « Adieu la dialectique et la contradiction, bonjour la soumission à ce qui est et le respect du fait accompli. Il n’y a pas d’image de l’universel, ni de l’impersonnel, ni de l’idéal ou de l’abstrait. Encore moins en gros plan. On ne photographie pas la France, le capital, la justice ou la bourgeoisie. Ne sera vraiment réel que l’individu, le particulier. Adieu le commun et le collectif. Adieu la volonté générale. Bonjour, le tout-à-l’ego et la couverture à soi. »

À cette perte de l’aspect contradictoire de la dialectique, on pourrait ajouter l’absence de totalisation. Ou encore, comme le note l’auteur, l’envahissement des micro-spécialistes, qui se veulent tous « spécialistes de quelque chose, l’un, du premier Barbey d’Aurevilly, l’autre, du dernier Ernest Renan ». Et Debray note très justement le lien profond qui unit « idées généreuses et idées générales ».

C’est au fond toute une machinerie cognitive qui nous a fait prendre les vessies pour des lanternes depuis tant d’années et nous a littéralement retourné le cerveau :

« La nation américaine, elle, a la capacité, John Ford et John Wayne aidant, de faire du génocide amérindien une exaltante aventure, du Vietnam, Rambo et Sylvester Stallone aidant, un festival d’héroïsme et de l’Irak, avec American Sniper et Clint Eastwood, un super-concours de tirs au but. »

Et Debray de commenter cette inversion de la réalité qui fait répondre à la question « Quelle est, selon vous, la nation qui a le plus contribué à la défaite de l’Allemagne ? » : 55 % l’URSS et 15 % les États-Unis, en 1945, puis… exactement l’inverse après soixante-dix ans de lobotomie antisoviétique.

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Un regret ? Le médiologue néglige parfois de se faire sociologue et a tendance à oublier que la pratique de l’anglais, par exemple, est imposée avant tout comme un discriminant social. Certes, elle acculture la bourgeoisie sous forme de globish et de tout ce qui va avec, mais elle a aussi pour fonction d’exclure toujours plus le peuple de ce que peut qualifier pour le coup de « happy few ». Mais cette exclusion est peut-être une chance. C’est aussi de ce peuple qui n’emporte ni la patrie ni sa langue à la semelle de ses souliers qu’on peut d’ailleurs espérer ce sursaut que peine parfois à voir M. Debray. La langue de la République est le français et l’essence de la souveraineté réside dans la Nation. Les prolétaires n’ont que leurs chaînes à perdre et leur langue à défendre.

Quoi qu’il en soit, après l’avoir vu défendre des causes plus douteuses comme l’enseignement du fait religieux à l’école (ce qui serait recevable à condition de demander aussi celui du fait « irréligieux »), nous ne pouvons que nous réjouir de voir Régis Debray renouer avec bonheur avec la cause de ceux qui aiment les Américains… en Amérique.