Que cache le gouvernement derrière le concept fumeux d’islamo-gauchisme ?

« L’islamo-gauchisme », un concept pertinent ?

Depuis plusieurs années, le concept « d’islamo-gauchisme » occupe une place importante dans les débats politiques contemporains. Il a récemment remis sur le devant de la scène par la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, qui a souhaité charger le CNRS de lancer une vaste enquête sur les publications universitaires « islamo-gauchistes », et qui selon elle, « relèvent plus du militantisme que de la recherche académique »[i]

Le monde universitaire s’est à juste titre indigné [ndlr – voir encadré in fine] qu’un gouvernement prétende s’immiscer dans la recherche scientifique, le principe de séparation entre le savoir et le pouvoir étant, dans une démocratie bourgeoise, un principe fondamental – du moins tant que les crises du capitalisme ne se font pas trop violentes, et que la lutte des classes reste larvée, et ne vire pas à la guerre ouverte. On sera fort étonné que le militantisme dans la recherche inquiète le gouvernement : la recherche en économie ne fait-elle pas depuis des décennies une promotion éhontée du néo-classicisme, du libéralisme, et des « cures d’austérité », qui ont tout de la purge et de la saignée médiévales pour les peuples ? De plus, il faut impérativement noter l’indécence qu’il y a à porter ce sujet devant le débat public, au moment même où la précarité et le mal-être étudiants atteignent ses sommets. La manœuvre est d’une grossièreté extrême, mais analyser ce concept fourre-tout peut être une bonne manière de mettre aussi sur le devant de la scène ce que le gouvernement veut cacher par ces diversions.

Faisons une brève analyse sémantique du syntagme en question : il s’agit de l’adjonction de deux concepts, « l’islamisme » et le « gauchisme », reliés morphologiquement par un simple trait d’union. Ce rapprochement typographique peut avoir trois significations. Il peut désigner une identité entre les deux termes, comme les « judéo-bolchéviks » chers au nazisme. Il peut désigner une convergence idéologique entre deux courants pourtant de traditions différentes, comme le « liberalisme-libertaire ». Ou encore, il peut désigner de façon très floue l’amalgame entre deux groupes, qui pourtant restent en partie distincts, comme la civilisation « arabo-musulmane » à partir du VIIeme siècle de notre ère, ou la civilisation que l’on a pu appeler « assyro-araméenne » à partir du VIIIe siècle avant notre ère. Ainsi, lorsqu’on utilise ce syntagme « d’islamo-gauchisme », à quel sens fait-on allusion, et ce sens est-il justifié ?

Qu’est-ce que le gauchisme ? Qu’est- ce que l’islamisme ?

Il faut tout d’abord rappeler ce qu’est l’islamisme, et ce qu’est le gauchisme.

L’islamisme est un nom extrêmement flou, puisqu’il s’agit d’un courant politique, qui prétend à la fois réislamiser la société, et revenir aux fondements de l’islam. C’est donc en un sens un fondamentalisme politique et religieux. Sur l’histoire de ce concept, on ne peut que trop renvoyer les camarades vers le chapitre du livre de D. Losurdo qui en traite de façon magistrale, notamment en montrant son origine (revendiquée !) par les chrétiens américains[ii]. On voit donc que vouloir réislamiser la société n’est pas une doctrine politique avec un contenu économique, sa fonction politique étant donc plus que vide, l’islamisme peut servir à peu près tous les intérêts du moment de tout le monde (notamment l’impérialisme et l’anti-communisme).

Pour ce qui est du gauchisme, l’auteur a déjà traité ailleurs de ce concept en son sens léniniste[iii]. Nous n’y reviendrons donc pas. En revanche, il va de soi que la droite (et donc désormais les médias dominants) n’utilise pas ce terme en son sens léniniste, qui a un usage conceptuel précis, mais dans un sens polémique. Est donc « gauchiste », pour la droite, tous ceux qui sont à peu près trop à gauche à leurs yeux ! Y compris donc des communistes léninistes orthodoxes… qui sont pourtant les premiers à dénoncer les ravages dans la lutte des classes du gauchisme anti-communiste ! En bref, pour la droite, on est « gauchiste », tout comme on est « facho » pour les gauchistes : il suffit de ne pas être d’accord avec eux. Chose amusante : des communistes internationalistes patriotes, comme l’étaient Thorez et Duclos, et comme l’est aujourd’hui le PRCF, se feront à la fois insulter de « gauchistes » par la droite (car internationalistes et communistes), et de « fachos » par les gauchistes (car patriotes dans un sens progressiste et populaire). Ajoutons que vu l’état de réaction politique permanente que nous vivons en France, même un jaurésien timide de la France insoumise refusant de cracher sur le drapeau français court le même risque, d’être qualifié de « gauchiste » par les uns et de « facho » par les autres[iv]. Ce simple exemple montre bien que nous avons là affaire à des catégories polémiques, qui n’apportent rien de bien sérieux au débat politique.

À partir de ce dévoiement du concept léniniste de gauchisme, on peut donc légitimement craindre le pire pour celui d’« islamo-gauchisme » : un ingrédient étant avarié, la recette a peu de chances d’être réussie. Le concept vise pourtant quelque chose de réel, mais de façon complètement déformée. Ainsi donc, y a-t-il eu des cas où le gauchisme (dans tous les sens que ce mot pouvait receler) et l’islamisme ont pu au moins partiellement converger ? Pour répondre à cette question, il faut retracer deux séries d’événements, en partie complètement distincts.

La lutte acharnée du communisme contre l’islamisme dans le monde arabo-musulman

Tout d’abord, les mutations de la politique dans le monde arabo-musulman depuis 50 ans. Cet aspect est bien entendu totalement ignoré en France, tant par la droite que par une bonne partie de la gauche de la gauche. En effet, il est impossible de comprendre la lutte des classes dans le monde arabo-musulman depuis 1945, si on ne comprend pas que l’islamisme (au contenu politique plus que flou) a partiellement (mais seulement partiellement : il y a plus d’éléments petits-bourgeois traditionnels qui s’y agglomèrent) la même base sociale que le communisme, ou même que les mouvements panarabistes socialisants comme le nassérisme. Les classes populaires prolétarisées, qui sont souvent d’anciens agriculteurs ruinés et expropriés, ou fils de ces agriculteurs (donc des prolétaires avec encore une mentalité petite-bourgeoise et bornée très forte[v]), sont donc la base sociale principale à la fois des mouvements progressistes, et des mouvements islamistes. Bien sûr, l’objectif politique est diamétralement opposé, mais ce fait explique la concurrence acharnée qu’ont pu se mener dans le monde arabo-musulman l’islamisme et le communisme.

Ainsi, en Iran, après la révolution de 1979, l’ayatollah Khomeini (islamiste chiite) a dû liquider physiquement tous les communistes iraniens, avec lesquels il avait d’abord dû s’allier pour pouvoir chasser le Shah d’Iran et reprendre part à la politique. Il a également dû liquider les moudjahiddines du peuple (populistes de gauche), car ces trois partis se battaient pour la même base sociale : un prolétariat récemment urbanisé, et des masses paysannes atomisées.

De même, au Liban, le puissant Hezbollah n’a pu conquérir son hégémonie dans la communauté chiite durant les années 80 qu’en concurrençant le Parti communiste libanais (PCL), et en assassinant physiquement ses cadres et ses intellectuels (Mahdi Amel par exemple). En effet, le PCL était très présent chez les chiites, car il s’agissait au Liban d’une communauté sur-prolétarisée. L’hégémonie islamiste n’a pu se faire qu’en liquidant les communistes, et en prenant leur place.

Par ailleurs, il est à peine besoin de noter que les monarchies islamistes de la péninsule du Golfe ont quant à elles toujours écrasé les communistes sous un talon de fer, puisqu’ils ne partagent même pas la même base sociale qu’eux, et sont donc réactionnaires sur toute la ligne.

Quant aux Frères musulmans, notamment en Égypte, ils ont toujours été les ennemis mortels de Nasser, tentant même de l’assassiner en 1954. Ils furent bien entendu soutenus par les États-Unis ; le président Eisenhower allant même jusqu’à rencontrer une délégation menée par Said Ramadan (le père de Tariq Ramadan) à la Maison Blanche en 1953. Les Frères musulmans ont toujours tenu à adopter un discours en apparence sociale, afin de mieux s’implanter dans les masses populaires. Comme l’islamisme chiite, mais en étant pro-impérialiste, et à la différence de l’islamisme wahhabite, ils ont donc un besoin vital pour exister politiquement d’adopter un discours social. Ainsi, ils furent en Syrie le fer de lance de la lutte contre le parti Baath, et l’agent de l’impérialisme américain[vi], y compris durant la récente guerre.

La croisade anticommuniste soutien de l’islamisme

Arrivés à ce stade, il nous faut donc faire un bilan de la relation entre le communisme dans le monde arabo-musulman et l’islamisme. La constante de cette relation est l’anti-communisme fondamental de l’islamisme, quel qu’il soit. En revanche, deux variantes d’islamisme au moins ont besoin d’adopter un discours social marqué, car ils ont partiellement la même base populaire que les communistes : l’islamisme chiite, très marqué par le millénarisme, et celui des Frères musulmans. Cependant, les Frères Musulmans ont toujours été les laquais de l’impérialisme américain, ce qui fait une vraie différence avec l’islamisme chiite, qui lui, étant plus populaire encore, ne peut se permettre de compromis sur ce point. Ainsi, on a pu voir arriver en tête des élections en 2018 en Irak une coalition, formée du Parti communiste irakien, et des Sadristes, des populistes chiites, anti-américains, et critiques envers l’Iran. Nul besoin ici de hurler à « l’islamo-gauchisme » : les communistes irakiens ne se sont pas alliés à n’importe quels islamistes, mais aux chiites les plus sociaux et les plus patriotes, dans un contexte de crise. Ils jouent en Irak le rôle de populistes de gauche, un peu comme les Socialistes-révolutionnaires (SR) de gauche durant la révolution russe de 1917.

En revanche, puisque comme nous l’avons vu, les islamistes sont toujours anti-communistes (sauf parfois les chiites), et de façon violente, on a pu voir en Occident des intellectuels anticommunistes, en particulier libertaires ou trotskistes, se réjouir de la montée en puissance de l’islamisme. Ce fut en particulier le cas de Michel Foucault, qui écrivit en 1979 une série d’articles pour dresser les lauriers de la Révolution islamique en Iran[vii]. Cécité, manque d’informations, esprit du temps ? Ses fidèles ont tout cherché pour le défendre. La vérité est sans doute bien plus triviale : en bon libertaire (et libéral !), Foucault s’est réjoui de la défaite des communistes, et de leur liquidation express. Visiblement, le communisme trouble plus la jouissance du libertaire que l’islamisme rigoriste et puritain.  S’il y a donc eu une convergence entre les gauchistes et les islamistes, ce fut donc avant tout sur fond d’anti-communisme viscéral. Mais à ce train-là, on pourrait qualifier toute l’intelligentsia parisienne « d’islamo-libérale » quand elle soutint les talibans contre les communistes afghans.

Et c’est ainsi que nous rejoignons la deuxième série d’événements : l’instrumentalisation par certains intellectuels de gauche, notamment trotskistes, de la question religieuse, à seule fin d’exister médiatiquement. Ainsi par exemple, Matthieu Renault, universitaire proche du NPA, a récemment commis un ouvrage qui attaque de front l’URSS, particulièrement durant la période stalinienne, et l’accuse ouvertement d’islamophobie, tout en faisant un rapprochement entre la politique du PCUS dans les républiques musulmanes d’Asie centrale dans les années 30, et les crimes de guerres commis par la France coloniale en Algérie[viii]. Ces accusations n’ont d’autre fondement que la haine obsessionnelle des trotskistes pour l’URSS, et il ne vaut pas la peine de le démontrer. Ce genre de démarches, profondément marginales (faut-il le rappeler), sont peut-être les seules que l’on pourrait qualifier « d’islamo-gauchistes » au sens propre du terme, encore que l’obsession anti-communiste soit le vrai dénominateur commun de ce rapprochement, ainsi qu’une certaine volonté clientéliste de ramener vers le militantisme des enfants de l’immigration, en leur tenant un faux discours sur l’islam, vu comme étant seulement une « religion des prolétaires » – en oubliant que toute religion est d’abord et avant tout une idéologie de compromis et de collaboration de classe (ce qui n’exclut absolument pas comme le disait Thorez la « main tendue au travailleur croyant », bien au contraire). Ainsi, Houria Bouteldja a-t-elle pu se déclarer, « islamo-trotskiste », sans que l’on puisse savoir si cela relevait de la boutade provocatrice, ou d’une vraie position politique.

Par ailleurs cette démarche clientéliste n’est pas limitée aux seuls groupuscules d’extrême-gauche : le think tank Terra Nova, proche du PS, ne répète-il pas depuis des années que la social-démocratie a complètement perdu les classes populaires (ce qui est totalement vrai), et qu’elle doit pour survivre se concentrer sur les luttes sociétales, et faire du clientélisme communautaire[ix] ?

Seulement, et on voit bien là le confusionnisme du concept « d’islamo-gauchisme », ces positions gauchistes et social-démocrates, à mi-chemin entre la lâcheté politique et la stupidité théorique, n’impliquent absolument pas une convergence théorique ou d’objectifs politiques avec l’islamisme. Au mieux, il peut s’agir d’accommodements opportunistes et mondains. Les uns (les intellectuels gauchistes) ont besoin des autres (les islamistes) pour se donner un vernis de subversion dans le climat actuel, et se donner un semblant illusoire d’ancrage populaire, depuis qu’ils ont largué en rase-campagne la lutte des classes (la vraie, pas celle de Médiapart[x]). Les autres (toujours les islamistes) ont besoin des uns (ces mêmes intellectuels gauchistes) pour se donner un vernis de respectabilité : ainsi, l’ONG feu-Baraka City, d’obédience salafiste, a pu livrer moults « convois humanitaires » durant la guerre de Syrie (et on sait ce que cache ce terme dans un tel contexte), car elle servait les intérêts impérialistes français, et le dissimulait derrière de l’activité « humanitaire ». On mesure ici d’ailleurs le degré d’hypocrisie d’un Darmanin, qui feint l’indignation contre une telle association, alors qu’ils ont partagé durant si longtemps les mêmes plans pour la Syrie.

En bref, nous avons ici affaire à un encanaillement de classe plus qu’à autre chose, dans ce que ce phénomène peut avoir de plus sordide. « L’islamo-gauchisme » est un concept confusionniste, utilisé par l’extrême-droite, et qui ne relève en rien de l’analyse de la lutte des classes, n’ayant jamais eu une vraie portée politique et populaire. En revanche, il décrit de façon floue un paragraphe insignifiant de l’Histoire de la lutte des places dans les milieux mondains français des années 2010-2020, en faisant abstraction de toutes les luttes géopolitiques, et de la lutte des classes. C’est dire donc son insignifiance, et le caractère désespéré de ceux qui le brandissent.

21 février 2021 – par VS pour www.initiative-communiste.fr


[i] https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/02/18/polemique-sur-l-islamo-gauchisme-la-ministre-de-l-enseignement-superieur-recadree-par-l-executif-et-les-chercheurs_6070388_823448.html

[ii]  https://editionsdelga.fr/portfolio/le-langage-de-lempire/

[iii] http://jrcf.over-blog.org/2020/12/le-gauchisme-ou-l-effet-procuste.html

[iv] Un exemple récent de ce genre d’empoignades désolantes : https://lanticapitaliste.org/actualite/politique/cher-francois-ruffin-de-quel-droit-topposes-tu-la-liberte-de-circulation-des

[v] Sur ce phénomène psychologique et sa portée de classe – le prolétaire ancien petit-bourgeois ou assimilé –, la brochure de Staline, Anarchisme ou socialisme, en donne d’excellents exemples et analyses.

[vi] https://www.jeuneafrique.com/133003/archives-thematique/damas-liquide-les-fr-res-musulmans/

https://www.mediapart.fr/journal/international/170616/les-freres-musulmans-en-pleine-mutation

[vii] http://1libertaire.free.fr/FoucaultIran02.html

[viii] https://www.revolutionpermanente.fr/Lenine-islamo-gauchiste-Entretien-avec-Matthieu-Renault

[ix] Un exemple parmi d’autres : https://www.marianne.net/politique/quand-la-gauche-dit-adieu-aux-ouvriers-et-employes

[x] Qui ne trouve rien de mieux à faire à l’occasion de la polémique que cracher sur la République et revendiquer un « satanisme méthodologique » (sic !) : https://blogs.mediapart.fr/norman-ajari/blog/100221/satanisme-methodologique-le-separatisme-est-une-exigence-ethique?fbclid=IwAR0h6jws-pO-vT0ZEJE-8j1whCiYisqFVYKS0VYNwsZUyM2_vZnzsgnGA6o