NATHALIE LE MEL : la communarde

Quand on évoque les femmes de la Commune de Paris, c’est le seul nom de Louise Michel qui vient à l’esprit. Pourtant la Commune de 1871 ne manque pas de combattantes valeureuses, restées injustement méconnues du grand public malgré leur courage et leur ténacité. Les talents d’oratrice et la notoriété au demeurant mérités de Louise Michel, qui avait évolué d’un catholicisme affiché à l’exaltation de l’anarchie, furent tels qu’elle rejeta
les mérites d’autres Communardes dans un oubli quasi général du grand
public et l’indifférence des historiens.

Amie de Louise Michel, Nathalie Le Mel, pourtant si connue à Paris autrefois, a été bien oubliée. Pionnière du féminisme en milieu populaire, du syndicalisme ouvrier, elle fut membre de comités de grève sous Napoléon III et arracha après une grève de relieurs et relieuses la parité des salaires féminins et masculins avec l’aide de son ami, le prestigieux Eugène Varlin. Ce qui eut un grand retentissement quand on sait qu’à l’époque (1864), dans la reliure, pour une journée de 12 heures les femmes ne gagnaient que de 2 à 5 francs, les hommes de 3 à 5 francs. Les patrons employaient donc beaucoup de femmes. En province c’était pire encore : 1 franc 50 à 2 francs pour les hommes et seulement 0,75 franc à 1 franc 25 pour les femmes, les condamnant le plus souvent à la prostitution, qu’on appelait à l’époque le « cinquième quart ». Avant d’arriver à Paris, Nathalie Le Mel avait ouvert une librairie à Quimper et ses allures de femme libre lui valurent beaucoup de vertueuses indignations… Ses rencontres avec de grands révolutionnaires comme Varlin ou Vallès l’influencèrent considérablement.

Nathalie Le Mel eut une grande activité de solidarité avec les restaurants populaires créés surtout par Eugène Varlin, comme « La Marmite », premier restaurant populaire doté de statuts et dont Nathalie deviendra la secrétaire. Eugène Varlin voulait une ouvrière pour le diriger. Originaire de Brest où ses parents tenaient un petit bistrot fréquenté surtout par des du port, Nathalie comprit tout de suite qu’un restaurant populaire ne peut avoir des statuts faits pour le corseter. « La Marmite » a vite doublé son activité officielle d’un but caché d’éducation politique en faveur de l’Internationale ouvrière, secouant l’apathie de gens parfois écrasés de misère, en dissipant aussi des illusions proudhoniennes encore ancrées chez beaucoup.

Bientôt viendra l’idée de renforcer le mouvement en fédérant les diverses
sociétés mutuelles de consommation et de production. Le secrétariat du comité initiateur en fut confié à Nathalie Le Mel, ce qui indique qu’elle avait
su, par son dynamisme et sa lucidité, prendre une certaine autorité dans
le mouvement. Dans les restaurants « La Marmite », on discute de politique,
de revendications ouvrières, on lit des journaux populaires, on chante aussi. Ce milieu convivial attire l’attention de la police et un document d’origine policière dit que la société « La Marmite n’a pas tardé à devenir une des ramifications de l’Internationale ».

Nathalie Le Mel avait réussi le tour de force de prendre la parole dans
l’impressionnant amphithéâtre de l’École de médecine. Elle y fut très
écoutée, alors que cela déplaisait à l’époque à beaucoup d’hommes qui
n’aimaient guère qu’une femme se mêle de politique. N’oublions pas que
le Manifeste du parti communiste, que Marx écrivit avec Engels en 1848, ne
fut publié en France qu’en 1872, au lendemain de la Commune. Cependant,
quelques articles de presse de l’époque, des historiens, ont conclu un peu légèrement que la Commune avait méconnu l’importance du rôle des femmes dans les mouvements qui agitaient les profondeurs populaires.

La condition féminine était d’autant plus difficile que les femmes avaient
à faire face à une surexploitation sur leur lieu de travail, où elles étaient loin de gagner autant que les hommes. À cela s’ajoutaient les privautés des
chefs aux côtés desquels nos actuels harcèlements sexuels paraîtraient
anodins. Le chantage à l’emploi était très fréquent. C’était le plus souvent le
premier pas vers la prostitution. Nous sommes au XIXe siècle et le tabou
qui frappe les choses du sexe pèse de tout son poids. C’est vraisemblablement pour cela que les femmes de la Commune ont été si discrètes. Des écrivains et des artistes, très touchés par la force du peuple, témoigneront : Eugène Le Roy, avec Jacquou le Croquant, Émile Zola avec Pot-Bouille, le peintre Degas avec un tableau, qu’il intitula Le Viol, montrant un bourgeois élégamment vêtu, regardant avec mépris une servante se déshabillant sous les yeux de son maitre.