“Lumières Communes” : cours de philo à la lumière du matérialisme dialectique

www.initiative-communiste.fr publie ci-après l’exposé introductif à “,traité de générale à la lumière du matérialisme dialectique” (Delga, 4 volumes parus en 2016, plus un volume intitulé « Fin(s) de l’histoire » à paraître en 2017).[1] de devant la Fédération Nationale de la Libre Pensée.

À l’occasion de la fête de l’Huma, le 5e tome de “Lumières Communes” consacré à la Praxis paraîtra aux éditions Delga. À paraître également un livre de réflexion politique à la rentrée toujours aux éditions DELGA sous le titre “Le nouveau défi léniniste” (G. Gastaud, A. Monville).

“Lumières Communes”, un cours de philo pour tous, à mettre dans toutes les mains!

À voir également la conférence donnée par Georges Gastaud dans le cadre du séminaire Marx au 21e siècle organisé par Jean Salem à la Sorbonne


“Lumières Communes : traité de philosophie laïque à la lumière du matérialisme dialectique”.

Tous mes remerciements pour leur cordiale invitation à la FNLP, à son président J.-S. Pierre et aux prestigieux scientifiques ici réunis. Malgré le caractère réactionnaire, voire contre-révolutionnaire de la période historique actuelle, une « fenêtre de tir » semble à nouveau s’ouvrir pour les défenseurs du matérialisme dialectique, qui fut si longtemps censuré et caricaturé. Outre la sortie de Lumières communes et sa présentation récente à la Sorbonne dans le cadre du séminaire Marx du professeur Jean Salem, outre la sortie du livre Evolution, la preuve par Marx, écrit par G. Suing, agrégé de SVT, que j’ai eu l’honneur de préfacer, outre le récent séminaire sur la dialectique organisé par l’IRM à partir de l’œuvre de L. Sève, la revue Etincelles a récemment publié un numéro spécial sur le matérialisme dialectique avec, en particulier, un brillant article sur l’ontologie marxiste de José Barata-Moura, un philosophe très connu dans l’aire lusophone. À bien y regarder, cette renaissance encore fragile n’est pas surprenante ; car même si le est littéralement pilonné par l’idéologie dominante, et c’est encore plus vrai de son socle général, le matérialisme dialectique, le développement des sciences et des pratiques politiques place objectivement au cœur des nouvelles lumières le déploiement de multiples dialectiques de la nature, de l’histoire et de la nature et de l’histoire qu’il s’agit moins d’inventer que de détecter, de rendre pleinement conscientes et de rendre cohérentes.

Pour présenter maintenant Lumières communes, je commencerai tout bonnement par commenter le titre et le sous-titre.

Et d’abord le sous-titre.

  • « traité de philosophie générale » : c’est très « contre-tendance », certes, puisque la mode philosophique est à l’aphorisme nietzschéen, aux « miettes philosophiques » ou à la logorrhée sans concept façon Onfray. Eh bien je résisterai à cette « delhermisation » de la philosophie. La philosophie ne vaut pas une heure de peine si elle ne sert pas à mettre des principes, des fils directeurs, de la cohérence dans sa pensée et dans son action de manière à nous rendre acteurs, voire sujets de nos vies. N’abandonnons pas trop vite à l’idéalisme l’idée que le philosophe doit s’efforcer d’être un « synopticien » (Platon) ;
  • Mais il s’agit tout autant d’un cours de philosophie et, j’y insiste, d’un cours de philosophie laïque : ni philosophie d’État ni libéralisme présentant toutes les doctrines existantes comme un marché en libre service où l’idéologie dominante, travestie en « libre opinion », met à égalité le démonstratif, le faux et le franchement saugrenu. Dans cet esprit, si un futur Etat se réclamant du marxisme advient un jour, il ne devra ni imposer sa philosophie, sauf à la rendre repoussante, ni donner le pouvoir effectif au marché des idées, donc l’idée de marché. Son rôle laïque sera plutôt, dans l’esprit de Jaurès, de créer les conditions générales, politiques, économiques, culturelles, scolaires, permettant un libre débat ECLAIRE où, le marxisme n’étant plus occulté comme aujourd’hui, il pourra triompher, non pas en adoptant la posture délétère de l’autorité, mais à partir du débat théorique le plus exigeant : et celui-ci ne mène pas n’importe où. Qui disait que, pour finir, la matière – c’est-à-dire la réalité dans toute sa richesse autogène – finit toujours par donner raison au matérialisme.
  • Précisons cependant que C. ne relève pas d’une simple « défense et illustration » du marxisme en philosophie. Impossible en effet de « transmettre » platement le matérialisme dialectique comme s’il s’agissait d’un corpus fixe et congelé, alors que la philosophie vivante, et plus encore la philosophie issue de Marx, part toujours de l’échange, des apories de la pratique et de la pensée qu’il faut nécessairement dépasser : il n’y a pas de transmission neutre du marxisme qui est toujours engagé consciemment dans les luttes politiques, les confrontations idéologiques et les recherches théorico-scientifiques. C’est pourquoi Lumières communes s’engage sur plusieurs sujets controversés, notamment sur la dimension ontologique du matérialisme dialectique que beaucoup dénient en s’efforçant de cantonner le MD sur le terrain de la méthodologie, sur celui de la théorie de la connaissance (la « gnoséologie ») ou sur celui de la « philosophie de la praxis », comme s’il était possible de déployer une praxis éclairée sans l’appuyer sur une approche éclairée de la « nature des choses », ce que le matérialiste Lucrèce appelait la Natura rerum, … C’est pourquoi aussi les auteurs les plus cités dans ce livre sont, non seulement les « classiques du marxisme » et les philosophes de la grande tradition rationaliste, mais un grand nombre de scientifiques actuels, mathématiciens, (astro-) physiciens, chimistes, biologistes, neuroscientifiques, notamment dans le tome III intitulé « Sciences et dialectiques de la nature ».

Et maintenant, éclairons le titre du livre, Lumières communes.

  • Tout d’abord il s’est agi pour moi d’associer les deux plus beaux mots de la langue française, les deux « sommets » les plus universalistes de notre histoire nationale, les Lumières et la Commune, avec la conviction que si le combat social ne s’élargit pas à la défense des lumières, si celles-ci ne se « communisent » pas, l’irrationalisme, le « magisme », l’obscurantisme dont le pourrissant capitalisme actuel est porteur, a d’interminables « nuits couchées » devant lui… Cela, le poète-cinéaste Pasolini l’avait pressenti quand, au cœur des années 70 où le « vent d’Ouest » commençait à l’emporter sur le « vent d’Est », il voyait s’éteindre une à une les « lucioles », ces vives lumières mobiles éclairant la nuit. Mais POURQUOI CETTE REGRESSION ?
  • Il y a à cela des causes historiques générales : la principale est la contre-révolution anticommuniste qui, préparée par un long thermidor idéologique sur la périodisation duquel on se gardera de trancher ici, a finalement permis de clore, ou du moins de suspendre, l’ère historique ouverte par l’Octobre russe. La re-mondialisation de l’exploitation capitaliste, la domination unilatérale du capital impérialiste sur la planète et sur l’Europe (sous le nom de « construction » européenne) et, sur cette base, la remise en cause des acquis civilisationnels fondamentaux de notre pays, qu’ils proviennent des Lumières du 18ème siècle (lutte contre le cléricalisme), de la Révolution française, de 1905, de 1936, de 1945, de 1968, etc. C’est dans ce cadre que l’on peut concevoir l’effacement, voire l’autoeffacement du Matérialisme dialectique, de la , qui, comme l’a montré Georges Politzer dans sa polémique acérée contre le nazisme, dans la défense de Descartes ou dans ses polémiques contre Bergson, pour une analyse matérialiste de la nation, pour une psychologie scientifique, etc., fut longtemps la pointe avancée des lumières, dont l’effacement, voire l’auto-effacement culpabilisé ne pouvait pas ne pas voir de lourdes conséquences sur l’ensemble de ce « front ».
  • Bien entendu, la dogmatisation du matérialisme dialectique, surtout au cours des années 50, n’a pas été pour rien dans le discrédit du marxisme : un discrédit sur lequel ont joué les ennemis du marxisme pour intimider ses partisans et les amalgamer aux conceptions outrancières qui dominèrent la période dite « des deux sciences, bourgeoise et prolétarienne ». Cette dogmatisation s’est opérée à une époque où la propagation très positive du marxisme, et notamment, du matérialisme dialectique (en France, les fameux « Principes élémentaires » de Politzer, reposant sur les notes prises par les militants lors des cours de l’Université populaire) à des millions de militants ouvriers et paysans de par le monde, s’est accompagnée d’une simplification outrancière et s’est quelque peu figée (mais jamais complètement quand on observe les choses de près, y compris en Russie soviétique ou en Europe de l’Est) dans la posture hiératique d’une philosophie d’Etat affrontant « bloc contre bloc » l’antimarxisme non moins dogmatique et virulent d’un bloc occidental entré lui aussi en guerre froide idéologique. Le révisionnisme idéologique n’étant jamais loin de son envers au miroir, le dogmatisme, les marxistes « repentants » ont alors fait, à propos de la philosophie marxiste, du Gorgias sans le savoir. Dans son Traité du non-être, le sophiste grec Gorgias plaisantait brillamment en écrivant: « rien n’existe ; si quelque chose existe, on ne peut le connaître ; si on peut le connaître, on ne peut le dire ». Eh bien nombre de « marxistes », notamment en France, ont déclaré en substance, à la manière de Gorgias : il n’y a pas de philo marxiste ; s’il y en a une, ce n’est pas le matérialisme dialectique ; si c’est le matérialisme dialectique, il faut l’amputer des « scories » que sont la théorie matérialiste de la connaissance (le « reflet ») et de la « précritique » dialectique de la nature. S’il faut conserver ces deux scories, il faut du moins leur ôter toute dimension ontologique et prétendre que la philosophie marxiste ne parle pas de l’être, de la réalité naturelle et sociale, mais seulement de la connaissance ou de la « praxis ». Et si la philo marxiste parle de la praxis, il faut amputer l’étude de la praxis de toute référence au matérialisme historique, à l’étude des modes de production, et la recentrer sur l’idéologie et sur l’Etat, quand ce n’est pas sur l’ « agir communicationnel ». Mais finalement, il n’y a pas non plus de théorie marxiste de l’idéologie et de l’Etat. Quant à la dictature du prolétariat, dont Marx avait formulé le concept étendu en étudiant les expériences prolétariennes de 1848 et de la Commune, c’est une monstruosité qui mène au Goulag ».

Bref, comme eût dit Edith Piaf, « non, rien de rien, non, il ne subsiste rien ! ». Etonnons-nous qu’avec une telle « défense » du marxisme, celui-ci ait reculé en France et qu’il finisse parfois, chez certains « marxologues » aseptisés, par ressembler au fameux couteau sans manche dont on a jeté la lame ! Mais dans ce cas, faute de philosophie dia-matérialiste, plus de conception du monde rationaliste conséquente. Car le MD affirme que le « monde est matière en mouvement », qu’il est exclusif de tout miracle, qu’il est rationnel, « dialectique », et en même temps, il affirme que cette logique du monde matériel n’est pas simpliste, qu’elle embrasse le devenir et la diversité, ce que dit fortement le mot dialectique qui signifie selon Lénine « étude des contradictions dans l’essence même des choses ». Bref, plus de MD, plus de rationalisme conséquent, si bien que le monopole des conceptions du monde et de l’histoire, donc celui du « sens » (de la vie, de l’action collective, etc.) est alors abandonné à l’irrationalisme, au magisme et au « retour du religieux », les Lumières s’éclipsant peu à peu devant une nouvelle Métaphysique des Ténèbres, parfois parée d’oripeaux « scientifiques » !

Première conclusion pratique, voire politique : pour rallumer les Lumières communes, ranimer les « lucioles » pasoliniennes éteintes par la contre-révolution, il faut restaurer, donc également, retravailler, le matérialisme dialectique : l’heure est à la défense assumée, voire à la reconquête qu’il faut mener de manière laïque, en sollicitant non l’autorité, mais l’argumentation et surtout, les avancées scientifiques. C’est ce que s’efforce de faire ce livre en dialoguant avec toute la tradition philosophique, y compris idéaliste, le matérialisme n’étant pas toujours là où l’on l’attend. C’est aussi pourquoi L.C. cite des centaines de scientifiques contemporains car la science est souvent le refuge ultime des Lumières et du matérialisme (ce qui ne signifie pas qu’elle ne soit pas souvent elle-même la cible de dévoiements externes ou internes : en sens inverse, elle a besoin, pour tenir sa ligne propre et se garder des dérapages, de rendre conscientes son fort potentiel dia-matérialiste). Pour éclairer sa démarche, L.C. s’appuie sur deux citations classiques qui, non seulement ne sont pas des dogmes, mais qui appellent frontalement à combattre le dogmatisme :

  1. Lénine: « le matérialisme intelligent est plus proche de l’idéalisme intelligent que du matérialisme bête ».
  2. Engels: « à chaque découverte scientifique faisant époque, le matérialisme doit changer de forme ».

Mon projet ultime étant de défendre le PROGRESSISME ; car depuis des décennies, l’idéologie « postmoderne » est de démontrer que les choses n’ont aucun sens – si ce n’est celui que leur donne du dehors le fidéisme… ou la recherche du profit maximal, si bien que l’idée de progrès ne serait plus que l’ultime « illusion métaphysique ». Ce qui conduit soit au nihilisme, voire à l’exterminisme et à la misanthropie, soit à l’entière récupération du sens par l’intégrisme religieux. Au contraire, de manière tâtonnante, les sciences contemporaines reconstruisent et instruisent, sans finalisme providentialiste, les bases rationnelles d’un « grand récit » de l’univers permettant à l’homme de situer ses efforts, y compris ses efforts ACTUELS, pour leur donner sens, et cela, sur des bases parfaitement matérialistes et, si je puis dire, (r)évolutionnistes.

J’en viens maintenant au contenu du livre. Je procèderai en trois temps. Rapidement, je rendrai compte des principales thèses de ce livre sans chercher à les démontrer. Impossible de résumer en un quart d’heure d’oral plusieurs milliers de pages flanquées de notes infrapaginales et de milliers de références. Ensuite je m’appesantirai plus particulièrement sur le noyau dur du livre, les deux premiers tomes qui traitent de l’ontologie dia-matérialiste et de la théorie matérialiste de la connaissance. Ce sera un peu ardu, je le crains. Enfin, si j’ai le temps, j’évoquerai cursivement quelques questions politiques brûlantes où le matérialisme dialectique me semble indispensable pour dénouer les difficultés.

I – SYNOPSIS des PRINCIPALES THESES de LUMIERES COMMUNES

Dans le tome 1, on soutient l’idée que

  • le marxisme comporte bien, centralement, une philosophie d’un type nouveau,
  • que cette philosophie est dia-matérialiste,
  • qu’elle est assise sur une ontologie dia-matérialiste et qu’en conséquence, le marxisme ne saurait se réduire à une philosophie de la connaissance, à un « criticisme », ni même à une « philosophie de la praxis ».

Dans le tome 2, on défend la théorie matérialiste de la connaissance ; on montre que

  • la catégorie marxiste de reflet n’a rien de simpliste, qu’elle tient pleinement compte de la subjectivité (toute vérité est pensée) et qu’elle est à la fois « réaliste » et « constructiviste ». Comme le dit Marx dans son Introduction à la méthode de l’économie politique, la science passe par la production d’un « concret de pensée » dont le rôle, équidistant de l’empirisme et de l’idéalisme, est de « reproduire » le mouvement de la réalité dans l’élément de la pensée, avec un rôle fondamental des théories et de l’abstraction.
  • On insère cette théorie du reflet dans une dialectique plus générale, comme le faisait Marx lui-même,
  • on explore l’idée d’une classification dynamique des sciences par laquelle la philosophie s’articule concrètement aux sciences pour produire une systématique ouverte, également distante de l’idéalisme spéculatif et de l’empirisme qui se satisfait d’empiler sans fin des « faits » impensés, voire contradictoires. On dessine ainsi les bases d’un nouvel encyclopédisme, socle scientifique possible de la conception rationaliste et progressiste du monde en reconstruction.

Dans le tome 3, on examine comment la dialectique objective intervient dans les « sciences dures ».

  • En maths, on montre qu’il n’y a pas lieu d’opposer la démarche hypothético-déductive au matérialisme,
  • dans les sciences physiques et cosmologiques, on étudie la révolution épistémologique que produira à terme la convergence en cours de la microphysique et de la cosmologie et le bouleversement que cela dessine pour appréhender le contenu de l’idée de matière. Et surtout, on appelle à surmonter le dualisme métaphysique qui fait que, dans tant de revues scientifiques, on oppose à plaisir la matière à l’énergie, ou au vide, à l’espace-temps, etc., en ouvrant un boulevard permanent au créationnisme sous ses formes les plus ramifiées ;
  • on s’efforce de saisir comment la biologie contemporaine peut dialectiser, et non plus opposer, l’apport de la génétique et celui de l’évolutionnisme.

Dans le tome 4, on montre comment la dialectique de la nature s’articule au matérialisme historique à travers le concept marxiste de mode de production. On s’efforce de montrer que l’approche matérialiste historique n’a rien de réducteur et qu’au contraire, elle permet de saisir avec finesse la notion d’historicité, d’articuler travail et langage, d’articuler également les bases biologiques, socio-économiques et symboliques de la subjectivité.

Les capacités d’entreposage de la maison Delga et la modestie de ma cave (où, dieu merci, il n’y a pas que des livres !), n’ont pas permis d’éditer encore le gros tome restant de LC. Il sera édité séparément en 2017. Ce tome, sans doute le plus directement motivant pour les militants de l’émancipation humaine, est consacré à ce que le programme de philo de terminale appelle « la pratique et les fins » (politique, morale, esthétique…). Ce tome traitera de l’éthique, en s’efforçant de dialectiser, et non d’opposer, l’universalisme moral cher à Kant et l’approche historique de la morale chère à Marx. Ce tome déploiera aussi, sur la base d’une approche de classe différenciant ces deux notions, la dialectique du patriotisme (républicain) et de l’internationalisme (laïque). Il abordera aussi la question de l’approche marxiste de l’esthétique et s’achèvera sur les notions de sagesse de la révolution et de conception matérialiste du monde. Enfin, il y sera question de l’approche matérialiste de l’idéal, du sens, des « valeurs ». On montre notamment comment l’exterminisme impérialiste (LC démontre que le pourrissant capitalisme/impérialisme « moderne » est à terme, sur les plans militaire, économique, « culturel », environnemental, incompatible avec la survie de l’humanité et avec son développement humain) met à l’épreuve le communisme de nouvelle génération, repensé comme anti-exterminisme conséquent.

Tout cela figurera prochainement sur un site internet dédié au matérialisme dialectique et permettant de traiter cette philosophie pour ce qu’elle doit redevenir : un chantier collectif ouvert aux scientifiques, aux philosophes, aux créateurs, aux militants progressistes.

II – le  « noyau dur » de ce livre,  ses thèses sur la philosophie marxiste, sur l’ontologie et sur la théorie de la connaissance.

Dans le tome 1, nous établissons que…

1°) Oui il y a bel et bien une philosophie marxiste, que les marxistes eux-mêmes doivent cesser de décrier ou de minimiser :

  • D’abord, c’est un fait : l’Anti-Dühring, l’Introduction de 1857 de Marx, Dialectique de la nature, Matérialisme et empiriocriticisme, etc. sont des livres de philosophie, pourquoi nier l’évidence ;
  • Car de toutes manières, la philosophie est incontournable et nécessaire… y compris chez les philosophes qui en nient la nécessité : Aristote : « s’il faut philosopher, il faut philosopher, s’il ne faut pas philosopher il faut encore philosopher pour s’en justifier». Et il en va de même chez les marxistes, comme l’ont tour à tour établi Engels, contre le scientisme ordinaire et à propos de la philosophie inhérente à toute science un peu développée, ou Gramsci, qui montrait que « tout homme est philosophe » en tant que chacun, individu ou classe sociale luttant pour son hégémonie, doit penser, bien ou mal, le sens de sa vie et de son action et que, faute de le penser et de le mettre en cohérence, chacun s’abandonne à son insu à des philosophies inconscientes, contradictoires et imposées du dehors.  
  • Ensuite, pour une raison politique : la tâche de la philosophie est de coordonner, de mettre en cohérence non seulement théorique, mais pratique les fronts les plus divers de la lutte des idées : fronts politique, moral, esthétique, environnemental, etc., tout cela devant être mis en regard de l’avancée des sciences. C’est la fonction « synoptique » de la philosophie.
  • Puis, pour une raison décisive et qui est un des apports centraux du marxisme à la philosophie : le marxisme a dégagé leslois de fonctionnement de la philo, notamment la question fondamentale de la philo qui montre comment à partir de la question « qu’est-ce qui prime de la matière ou de l’esprit ? » vont se former les camps matérialiste et idéaliste et comment, pour finir, le matérialisme ne peut véritablement triompher de l’idéalisme, fort longtemps archi-dominant, qu’en s’alliant aux sciences, au camp des travailleurs et en prenant appui sur la dialectique ; c’est-à-dire sur une logique qui fait de la contradiction – que l’on peut parfaitement penser « logiquement », comme Hegel l’a montré – la base d’une compréhension de l’autodynamique des processus naturels et sociaux.

2°) Cette philosophie est bien le matérialisme dialectique :

  • Ce nom fut proposé par Engels (dans Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande), et non par Staline, comme on le lit trop souvent ici et là.
  • Il y a solidarité théorique absolue de ces siamois conceptuels que sont le matérialisme dialectique et le matérialisme historique : on peut ici se référer au texte fondateur de L’Idéologie allemande, dans lequel Marx et Engels déclarent ceci : « les hommes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils commencent à produire leurs moyens d’existence, pas en avant qui est la conséquence de leur organisation corporelle elle-même ». En montrant que le primat historique du mode de production est finalement lié à la révolution, d’origine naturelle (écologico-biologique), par laquelle l’homme crée des moyens de production qu’il transmets à ses descendants, avec les techniques correspondantes, et qui médiatisent son rapport à la nature et aux autres hommes, les fondateurs du marxisme associent inséparablement le matérialisme historique à la dialectique de la nature, donc à ce qu’Engels nommera plus tard le matérialisme dialectique. Engels y reviendra dans le texte de Dialectique de la nature où il montre brillamment, à propos du saut qualitatif que constitue l’hominisation, que le travail a tout autant produit l’homme que l’homme a produit le travail (au sens large, anthropologique, de ce mot).
  • Identité tendancielle du matérialisme et de la dialectique :
  • Par Matérialisme, Engels entend, comme le faisait d’ailleurs initialement l’Ecole présocratique des « Physiciens » de Milet (dont Thalès), l’« étude de la réalité sans addition étrangère » : ni miracle, ni création, donc, mais aséité de la matière.
  • Ce qui impose logiquement l’idée d’auto-dynamisme de la nature : il ne faut pas chercher le moteur à l’extérieur du monde, comme s’il avait besoin d’une pichenette du bon dieu pour exister et se mouvoir, ou comme s’il devait recevoir ses lois du dehors (bref, comme si, par elle-même, la matière était inerte et rationnelle, un pur « caput mortuum »).
  • Ce moteur réside dans la contradiction interne que comporte chaque processus naturel ou social de quelque ampleur. D’ailleurs le matérialisme dialectique, pas plus que Hegel, ne dé-logicise pas la contradiction dialectique contrairement à ce que croient tant de scientifiques attachés à juste titre au principe logique de non-contradiction. Déjà Spinoza avait dit, parlant des figures géométriques et de leurs limites, que « toute détermination est négation » et Hegel insiste sans cesse sur l’unité logique de l’identité et de la différence à travers le processus hautement logique de la négation de la négation : A n’est A qu’en se différenciant de non-A, ce qui signifie du même coup que l’identité est mouvante, mais aussi que le mouvement peut porter de l’identité, reproduire du stable, etc.
  • « matérialisme-dialectique », l’expression devrait plaire à tout véritable rationaliste ; elle signifie que, sur le fond, la matière-univers-nature est logique, « dialectique », et qu’à l’inverse, la logique, la raison, ne viennent pas au monde du dehors, par Dieu ou par l’ « esprit humain » et ses « catégories éternelles », est matérielle.
  • Ce qui garantit un « rationalisme empirique » et conséquent. En ce sens le matérialisme dialectique est indépassable. Son alternative serait le créationnisme, l’empirisme irrationnel, le magisme… Et non seulement la position dia-matérialiste n’est pas antiscientifique parce qu’elle serait en quelque sorte posée hors expérience (sauf à s’attendre à trouver à tout bout de champ du surnaturel, du magique, du « paranormal » dans la nature), mais sa défense conséquente est indispensable pour se prémunir – en cas de découverte de processus apparemment immatériels ou irrationnels – de verser dans la mystique, dont ne garantit nullement l’empirisme ambiant, ni même le scientisme (il faut lire à ce sujet le texte fort amusant qu’Engels a consacré, dans Dialectique de la nature, à la critique des empiristes anglais qu’étaient Wallace ou Crookes qui passaient sans débotter de la spectrographie scientifique à la pratique des tables tournantes, très à la mode alors).

3°) Oui le matérialisme dialectique a une portée ontologique :

  • Il a une portée ontologique comme l’a toute grande philosophie, y compris les philosophies « criticistes » et « positivistes » (ou se disant telles) qui ouvrent sur le mystère de la chose en soi : car si l’on ne peut pas comprendre le réel, et si, comme dit Wittgenstein, « ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire », alors c’est que le réel « est » opaque, indéterminé, à jamais mystérieux, si bien qu’on capitule alors devant une ontologie mystique du réel caché, qui ne dit pas son nom et qui ne combat en réalité que l’ontologie rationaliste et matérialiste.
  • C’est encore plus vrai des matérialismes : dans la relation matière-esprit, la matière est l’absolu, l’esprit, le reflet mental du réel, la pratique qui le transforme mais ne le « crée » jamais (pas de travail sans matière première) sont relatifs, ils n’existeraient pas sans la matière qui les précède et leur survit. Si bien que le reflet est interne à la matière alors que la matière est extérieure au reflet. Par conséquent, la théorie de la connaissance, la théorie de la praxis sont nécessairement enchâssées dans une approche ontologique qui, bien entendu, est à son tour rectifiée sans cesse par les avancées de la praxis et de la science.
  • Le reflet mental du monde dérive de la dialectique de la nature, dans laquelle s’insère la dialectique de l’histoire, et pas l’inverse. Idem de la praxis : « on ne commande à la nature qu’en lui obéissant et ce qui est cause dans la théorie devient moyen pour la pratique », comme le disait fort dialectiquement F. Bacon.

Dans le tome II de Lumières communes, sur la théorie de la connaissance, nous montrons :

  • Que l’idée marxiste du « reflet » est hautement dialectique, et non « mécaniste », comme il est convenu de le dire. Pour le montrer, nous faisons un détour par un philosophe que Marx portait au pinacle : Aristote qui, au livre G de la Métaphysique montre que la vérité, et donc ce que nous nommons le reflet mental est analogique au réel, dont elle vise à reproduire la structure via le jugement, la prédication logique, etc. et qu’elle n’est nullement identique à lui. La vérité n’a nul besoin pour être telle de « coller » au réel, ni le réel de disparaître dans la vérité, comme le croient symétriquement les idéalistes et les empiristes, elle est un analogon mental du réel et de ses rapports internes tels que les analysent l’affirmation, la négation, et à travers elles, les ainsi-dites « catégories » logiques.
  • Se dessine alors une dialectique de l’universel concret et de du particulier abstrait qu’avait déjà dessinée Hegel et qu’a complétée Marx à travers l’impressionnant travail logico-catégoriel qui affleure dans Le Capital. Paradoxalement, Marx montre que pour que la science « attrape » le mouvement du réel, il faut qu’émerge un abstrait empirique (par ex. l’abstraction de la valeur se concentre dans l’Argent), et qu’à l’inverse, la pensée – qui part de l’abstraction – puisse construire un « concret de pensée » qui reproduise par sa richesse de déterminations et par ses connexions internes le « mouvement même de la réalité » économique.
  • si l’on saisit que le reflet n’est jamais le réel qu’il reflète, on n’est plus tenté d’idéaliser le réel et de faire de la dialectique, comme le fit Platon puis, à un degré moindre, Hegel, une machine à réduire les contradictions réelles en les intellectualisant et en les « synthétisant ». C’est ainsi que Marx et Engels, en tant que penseurs politiques, saisiront l’existence de contradictions antagoniques, comme la contradiction capital/travail, qu’aucune « synthèse dialectique » ne vient réduire d’office. C’est pourquoi par ex., ils ne virent pas dans l’Etat bourgeois un dépassement universaliste des contradictions de la « société civile » bourgeoise, mais un appareil de classe à combattre, car visant principalement à assurer la domination des exploiteurs sur les exploités. « Etat de classe », jeu subtil des contradictions antagoniques et non antagoniques, connaissance-reflet, dialectique de la nature ne s’évaporant pas dans on ne sait quelle « Philosophie de l’esprit » ont donc partie liée dans l’architecture puissante du marxisme.

Nous établissons aussi que si la philosophie marxiste porte un caractère systématique, ce caractère est indirect et mouvant puisque le matérialisme dialectique refuse les systématisations de type spéculatif sans pour autant rejeter le sens et la synthèse « synoptique ». D’où la nécessaire relance de l’idée de classification dynamique des sciences à laquelle Kedrov, l’épistémologue soviétique qui prolongea Engels sur ce point (sans mépriser pour autant l’apport d’Auguste Comte), a beaucoup travaillé. Privilégiant le concept dialectique de saut qualitatif et le « principe matérialiste du développement réel » (= articuler les sciences sur la base des connexions réelles, historico-génétiques, de leurs objets respectifs), Kedrov fit de la classification des sciences la base toujours en mouvement d’une conception du monde rationnelle et progressiste, d’un ancrage de la philosophie sur l’architecture interne de la connaissance scientifique (et d’une capacité pour chaque scientifique de situer sa « partition » propre dans le concert, pas si cacophonique en longue durée que ce que l’on pourrait croire). Repérer la manière dont s’articulent mathématiques et sciences expérimentales, mais aussi sciences cosmo-physiques, biologiques, sociohistoriques, psychologiques… c’est non seulement se donner moyen de situer l’humain dans le devenir naturel, mais permettre à une économie future et démocratiquement planifiée de tabler autant que faire se peut sur les tendances lourdes, philosophiques, du développement scientifique fondamental sans permettre au marché capitaliste, c’est-à-dire en dernière analyse, au patronat et au complexe militaro-industriel, de définir les grandes lignes de ce développement.

III – les enjeux philosophico-politiques contemporains :

Tout ce que l’on vient de dire est-il « hors-sol » politiquement ? Nullement ! Sans détailler le contenu du tome IV sur l’anthropologie, ou du tome V à paraître sur la praxis, signalons trois points conjoncturellement importants pour les enjeux philosophico-politiques contemporains :

  1. Dialectique matérialiste du patriotisme et de l’internationalisme : une approche dia-matérialiste de ces notions les ancre dans la réalité des classes et de leur antagonisme. Face au mondialisme capitaliste et à son exutoire barbare, le nationalisme ethnique, peuvent de nouveau s’associer l’internationalisme prolétarien de nouvelle génération et la défense universaliste du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
  2. La question du sens de l’histoire. Alors qu’on voudrait tant nous forcer à choisir entre l’optimisme plat des « lendemains qui chantent »… tout seuls et le pessimisme radical, antihumaniste et catastrophiste (dont se repait l’Ecologie profonde, base d’une nouvelle religion de la nature), une approche dialectique et révolutionnaire du sens peut permettre de comprendre que l’émergence possible d’une « bonne fin » de l’histoire (celle d’une société sans classes maîtrisant ses rapports avec les non-humains) se construit dans et par lutte contre la « mauvaise fin », celle que nous promet de plus en plus un capitalisme débridé qui fait du profit maximal à court terme le chemin le plus court vers la déchéance de l’humain.
  3. Nature et production. Alors que l’idéologie dominante oppose complaisamment l’homme, « ce pelé, ce galeux d’où nous vient tout le mal », à « la » bonne nature et à la sainte animalité, tantôt pour justifier un productivisme pseudo-prométhéen, tantôt pour justifier la casse industrielle et justifier les pires régressions, la dialectique de la nature et l’histoire permet de saisir comment l’évolution naturelle, qui s’est d’abord niée elle-même en produisant l’Homo faber producteur de la culture à travers la fabrication/transmission de l’héritage social, se réaffirme elle-même entre l’homme conscient, dont la production future hautement technique et démocratiquement contrôlée, aura pour tâche centrale de reproduire… artificiellement les conditions environnementales de sa propre conservation. Gigantesque négation de la négation par laquelle la nature se nie d’abord en production humaine avant de se réaffirmer comme nature consciente (et comme société « dés-ensauvagée) au moyen d’une reproduction instruite de la nature.

Nous vivons une période plutôt sombre de l’histoire mondiale et nationale. Mais les peuples bougent. Les travailleurs résistent. Les sciences avancent malgré d’incessantes tentatives de dévoiement. Ce qui manque encore peu ou prou, c’est, quelle que soit la manière dont on la conçoive, une avant-garde politico-culturelle tirant, sans le renier puérilement, les enseignements du passé. En rouvrant le chantier, pas seulement logique, mais scientifique, culturel et militant, du matérialisme dialectique, notre livre veut montrer qu’il redevient possible de réduire cette fracture philosophique pour que s’épanouissent derechef, au profit de tous, les Lumières communes.

[1] Georges Gastaud, professeur agrégé de philosophie, ancien professeur en Prépas scientifiques, a publié de nombreux livres et articles. Sur le thème traité ici, cf le numéro spécial de la revue Etincelles « Sur la dialectique de la nature », 2004, à commander à a-crovisier@orange.fr