La musique de Mikis Theodorakis continuera d’inspirer nos luttes – Par Daniel Antonini, responsable de la commission Internationale du PRCF

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L’hommage de Rizospastis le quotidien du parti communiste grec (KKE) à Mikis Theodorakis

Grand compositeur contemporain, maître d’un art engagé au service tout à la fois de l’art et des peuples, et notamment du peuple grec, internationaliste, ancien député communiste du Pirée, antifasciste et patriote, Mikis ThEodorakis est mort. Connu notamment pour la musique mondialement dansée de Zorba le Grec, éminent résistant antifasciste sous la dictature sanglante des colonels grecs parrainés par l’OTAN, Mikis reste pour nous avant tout le compositieur du « Canto general » qui mit en musique cet autre chef d’oeuvre que reste le grand épique de Pablo Neruda, le poète communiste chilien.

Mikis Théodorakis, ce furent aussi les contradictions, et parfois les confusions d’une époque, en particulier celles du Mouvement communiste international à l’époque du développement du révisionnisme international, puis de la contre-révolution en URSS. On vit ainsi Mikis choisir malencontreusement, contre son parti d’origine, le KKE, les prétendus « communistes de l’intérieur », en réalité les eurocommunistes. Puis soutenir la gauche pseudo-radicale de avant de la dénoncer quand, prévisiblement pourtant, Tsipras eût trahi le peuple grec en se soumettant aux exigences mortifères de la Troïka euro-germanique. 

On vit aussi Mikis, à la demande sans doute de Melina Merkouri, amie de Mitterrand, composer l’hymne du PS français « changer la vie » (comme on sait, en fait de changer la vie, les hiérarques socialistes ont surtout changé la leur!); mais il est vrai qu’à la même époque, « notre » chanteur communiste national, Jean Ferrat, écrivait une chanson – très belle d’ailleurs, mais politiquement regrettable – intitulée « la rose au poing », contribuant ainsi aux illusions sur le mitterrandisme, ce pire ennemi qui fût du Parti communiste français… 

En somme, chez Mikis, les impulsions du coeur l’emportaient parfois sur la rationalité et la rigueur d’une analyse de classe.

Il n’en reste pas moins que, à côté des Chostakovitch et autre Katchatourian, Théodorakis reste le témoin musical privilégié de la geste communiste, prolétarienne, antifasciste et populaire du XXème siècle. 

Sa ligne politique, incontestablement courageuse et désintéressée, ne fut pas toujours droite, pas plus que ne fut chez nous celle du grand Louis Aragon, mais sa musique continuera longtemps de parler aux combattants rouges de la liberté.

« Longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues »… (Charles Trenet) 

Daniel Antonini (*)

* J’ai eu la chance de le rencontrer chez lui à Neuilly, alors secrétaire international du Mouvement de la JC, lors de son expulsion de Grèce par le régime des colonels et pris contact avec lui pour lui demander de soutenir le grand rassemblement de soutien  à la révolution cubaine à St Denis en 2005; la réponse fut immédiate ,par fax avec sa signature autographe.


Pour rappel, Mikis Theodorakis fut un grand combattant antifasciste, combat qu’il mena à l’encontre du révisionnisme anticommunisme en s’opposant, en décembre 2005, à une scélérate résolution adoptée par le Conseil de l’Europe en assimilant les libérateurs communistes aux tortionnaires barbares nazis. Nous reproduisons ci-dessous son texte :

Déclaration du célèbre compositeur grec, Mikis Theodorakis, à propos du mémorandum anticommuniste

« Je quitte ce monde comme un communiste »

Mikis Theodorakis, anticipant la fin de sa vie, avait contacté par téléphone le secrétaire général du Comité central du Parti communiste de Grèce, Dimitris Koutsoumbas, lui transmettant les stigmates de ses dernières volontés.

Dans la lettre personnelle qu’il a adressée le 5 octobre 2020 à Dimitris Koutsoumbas, il a écrit :

« Maintenant, à la fin de ma vie, à l’heure des comptes, les détails s’effacent de mon esprit et restent la vue d’ensemble. Je constate donc que mes années les plus critiques, les plus fortes et les plus mûres ont été passées sous la bannière du KKE. C’est pourquoi je veux quitter ce monde en tant que communiste. »

Initiative communiste relaie également la déclaration du Parti communiste grec (KKE) qui rend hommage au « combattant-créateur » dans le communiqué suivant :

COMITE CENTRAL DU KKE

NOUS AVONS Dit ADIEU À MIKIS THEODORAKIS AVEC UNE PROFONDE DOULEUR ET UNE OVATION ENTHOUSIASTE

Le Comité central du KKE a publié la déclaration suivante, faisant ses adieux à Mikis Theodorakis :

« C’est avec une profonde tristesse et une ovation enthousiaste que nous faisons nos adieux à Mikis Theodorakis ; un combattant-créateur, un leader et pionnier d’un nouvel art militant en musique.

Impulsif, inspiré et ayant une ambition ardente de contribuer au peuple, Theodorakis a réussi à inclure toute l’épopée de la lutte populaire du 20 e siècle dans notre pays dans son œuvre majestueuse. Après tout, il faisait partie de cette épopée.

A 17 ans, il rejoint l’EAM et peu après le KKE, participant à la Résistance nationale. En décembre 1944, il a participé à la bataille d’Athènes, qui a entraîné un bain de sang. Après la défaite de l’Armée démocratique de Grèce, lui et ses camarades ont fait face à de graves persécutions de la part de l’État bourgeois. Il a été exilé à Ikaria et Makronisos, où il a été brutalement torturé. Dans les années qui ont suivi, il s’est battu par l’intermédiaire de l’EDA et des Lambrakis Democratic Youth pour la renaissance culturelle, tandis qu’il payait son activité illégale contre la dictature militaire des colonels en 1967 avec de nouvelles difficultés, des emprisonnements et l’exil.

Les concerts qu’il donne à l’étranger jusqu’à la chute de la dictature puis dans toute la Grèce sont spectaculaires. En 1978, il a été candidat du KKE à la mairie d’Athènes, tandis qu’en 1981 et 1985 il a été élu député du Parti. « J’ai vécu mes plus grandes et plus belles années dans les rangs du KKE » , avait-il déclaré lors de l’événement organisé par le Parti en l’honneur des 90 ans de sa contribution artistique et sociale.

En effet, Theodorakis n’a jamais oublié les idéaux de liberté et de justice sociale, qui sont restés insatisfaits. Son travail est une confrontation constante avec l’injustice et le défaitisme, un appel au combat, à de nouvelles luttes, à la résistance, à l’élévation et à l’espoir. « Romiosini » est sa réponse à l’amertume et à la frustration d’un peuple dont les rêves ne se sont pas encore vengés.

Cette détermination à vivre et à lutter n’est ni superficielle ni toujours facile. Parfois, il émerge à travers une réflexion tortueuse. Sans aucun doute, Mikis a su dénoncer toute forme d’injustice, tout comme il a su affirmer la conviction que l’amour, le bonheur, la paix et la liberté sont tangibles. Quelle que soit la vigueur avec laquelle il agitait « l’épée à double tranchant », l’« épée brillante » de sa musique, il savait comment adoucir sa chanson, touchant avec une tendre sensibilité tout ce qui est bon et beau dans la vie et dans le monde.

La musique de Mikis est dotée de tous ces matériaux qui composent le grand art, l’art qui capture le pouls de son temps et devine les événements à venir. Le sentiment, l’esprit, la mémoire et l’expérience des personnes en difficulté sont la source de son inspiration. « Quoi qu’on ait fait, on l’a pris au peuple et on le rend au peuple », disait-il, et ce n’était pas une fausse modestie. Theodorakis était profondément conscient que l’époque dans laquelle il vivait jouait un rôle important pour sa réussite artistique personnelle. Il était pleinement conscient que les actions du peuple se reflétaient dans la manière particulière et le dynamisme de son art, et que sa propre participation à la lutte populaire, bien que le distrayant dans une certaine mesure de la création, en était l’oxygène.« L’artiste qui vit et crée au sein de la lutte, assure une place particulière à son travail », a-t- il déclaré. Son travail est un brillant exemple du fait que le grand art est toujours politique, que son créateur le recherche ou non.

Theodorakis faisait confiance au peuple. Il croyait que le peuple avait le pouvoir de conquérir les choses les plus nobles et les plus belles que l’humanité puisse créer dans l’histoire. C’est pourquoi, avec une dévotion énorme, il a créé un art qui élève les gens. Mikis n’a pas seulement composé de manière exquise de la musique pour des poèmes sans trahir la poésie, il l’a recréée et l’a livrée sous une forme qui a directement transpercé le cœur des gens. « Il a apporté de la poésie à la table des gens, à côté de leur verre et de leur pain », comme Ritsos l’a écrit à son sujet. Ce n’est pas seulement le discours irremplaçable de sa musique avec la poésie de Ritsos dans « Epitaph », qui à travers les interprétations étonnantes de Bithikotsis et Chiotis est devenu un deuil populaire intemporel et un hymne à la mort qui féconde l’avenir. Theodorakis a réussi à parler avec la plus belle poésie dans l’âme du peuple, même à travers des formes musicales exigeantes et inhabituelles à l’oreille des gens, comme celles de « Axion Esti » d’Elytis, de « Epiphania-Averoff » de Seferis, de « Pnevmatiko Emvatirio » » d’Angelos Sikelianos, etc.

Son œuvre prolifique comprend presque tous les genres de musique : les modes mélodiques des chansons folkloriques, la tragédie antique, les gammes musicales byzantines, le chant classique, la musique symphonique, les oratorios. Étant polyvalent, multi-talentueux et intellectuel, il a également eu une riche œuvre littéraire. Dans le cas de Mikis Theodorakis, le génie artistique a rencontré une personnalité agitée, alerte et créative qui a toujours ressenti le besoin de se dépasser. Sa musique dépassait les frontières du pays, tant sa langue a l’universalité des souffrances communes, des espoirs et des visions partagées par tous les peuples, tous les humbles de la terre. L’attribution du prix Lénine pour la paix a couronné sa contribution artistique et sociale. A l’avenir, c’est avec sa propre musique que les peuples de Grèce, de Turquie, de Chypre, des Balkans, du Moyen-Orient,

Mikis aimait faire de longues promenades, respirer « dans les grandes rues, sous les affiches ». Et là, sa musique continuera à se faire entendre, à inspirer, à motiver, à éduquer. Nous continuerons à marcher en écoutant la musique de Mikis jusqu’à ce que « sonne les cloches de la libération sociale ». Mais même quand « la guerre sera finie » nous ne l’oublierons pas… Il sera présent même quand « les rêves rougissent ».

La mémoire de Mikis vivra en nous pour toujours !

Le KKE présente ses sincères condoléances à sa famille et lui souhaite du courage.

Athènes 02/09/2021 

Le Comité central du KKE