Juliette Gréco, le rouge, le noir et la chanson française

Et quand vient le soir, / Pour qu’un ciel flamboie,  / le Rouge et le Noir / Ne s’unissent-ils pas? – Ne me quitte pas…

Jacques Brel

Quel ami de la beauté sobre, de la rébellion populaire faite élégante ironie, de la détermination d’être soi jusqu’au bout sans cesser de sourire aux autres et, ne l’oublions pas, de la Résistance antifasciste regardant l’ennemi dans les yeux, n’est-il pas navré par la mort de Juliette Greco ?

Celle qui fut longtemps aux côtés de Michel Piccoli, l’immense acteur qui l’a précédée dans la tombe, une anticolonialiste engagée et une compagne de lutte des communistes français, par à un âge avancé et sans avoir fini de saluer son public comme elle l’eût tant souhaité; mais c’est son public qui la salue aujourd’hui dans une longue, unanime et silencieuse ovation debout. Comment du reste la beauté vive pourrait-elle mourir dans les cœurs puisque sa fonction perpétuelle est de les faire battre à l’unisson même quand ils se quittent en apparence?

À l’heure où, inversant perversement la signification du Brexit, l’oligarchie européenne s’apprête à introniser l’anglais « langue commune (comprenez: UNIQUE) des institutions européennes », donc à précipiter la marginalisation des autres langues d’Europe, et parmi elles, de celle de Prévert, Aragon et Ferret, les « esthètes » de la grande bourgeoisie vont déverser leurs larmes de reptile sur ce qu’on les entend déjà appeler une « grande dame de la chanson française ». Cette chanson française qu’ils ne répudient pas moins que notre langue elle-même dans le but d’obtenir que notre peuple et sa jeunesse s’abandonnent à l’aliénation culturelle et s’avilissent à jamais dans la servitude volontaire.

Mais faut-il s’inquiéter de ce qui n’est même pas de l’hypocrisie consciente, ou s’émerveiller tout au contraire du constat que le talent s’impose insolemment, mieux: tranquillement, à ses pires ennemis, qui sont aussi d’ailleurs ceux des travailleurs et de notre pays ?

Mais même si Juliette Greco a pris à certains moments des chemins autres que les nôtres, nous n’appelons pas seulement à écouter et à réécouter cette géniale interprète de(s) génie(s), faut-il dire ce génie de l’interprétation? En elle et par elle, nous invitons aussi à méditer ce que signifie cette belle expression, que la stupide bourgeoisie prend sottement pour de la « langue de bois »: combat DE CLASSE.

Tant que le peuple de France ne se sera pas oublié lui-même en oubliant sa langue, il chérira cette union du rouge et du noir faite femme qui sut tout à la fois dire les amours, célébrer la chair et braver l’insupportable dans ta voix narquoise, si féminine et grave à la fois, Greco. 

Georges Gastaud