Du « Pont de Bezon » de Jean Rollin ou le refus de la banlieue comme objet culturel

Le Pont de Bezons

J’attendais beaucoup du « Pont de Bezons » récemment publié par Jean Rolin. La déception est au rendez-vous. Un guide de voyage en bord de Seine, précisément renseigné, agrémenté de détails piscicoles et égayé par une aventure ornithologique… Des réfugiés et nomades de diverses obédiences et origines mais fort peu d’autres banlieusards… Si ça « valait le coup » de rendre compte de l’état de quelque 150 kilomètres de rives de Seine en fin de seconde décennie de ce siècle, pourquoi prendre la plume à cet effet ? Un drone a déjà livré en couleurs toute l’information.

Dommage pour la banlieue parisienne, celle dont la bien-pensance politique se rappelle à intervalles réguliers l’existence et l’utilité d’y faire « quelque chose » mais qui est rarement appréhendée comme objet culturel depuis René Fallet et Renaud.

Je suis (presque) né dans un dortoir sans moines ni séminaristes mais avec à perte de vue toujours les mêmes salariés fatigués, apprenant de Gainsbourg et non de Baudelaire, l’art des correspondances. De désespérantes queues chez Carrefour ou Jardiland complètent leur univers.

Cette catégorie cohabite dans la quasi-ignorance, non seulement des résidents des banlieues voisines convergeant vers Paris selon des axes parallèles mais également de « ceux qui restent », élèves, retraités et quelques commerçants et fonctionnaires. Entre blues de Neuilly  et tango de Massy-Palaiseau, le banlieusard, nouveau Sisyphe , repart toujours du début pour construire son identité. À une seule exception bien connue, il n’est pas l’héritier des vignerons, des maraichers, voire même des carriers qui ont façonné ce terroir depuis les grands essarts médiévaux.

Les images de fouilles archéologiques encombrent les bulletins municipaux extraits à grand peine des boîtes aux lettres parmi les mille-feuilles publicitaires. Elles sont plus étrangères au banlieusard qu’un documentaire sur les pasteurs peuls. Produit de l’exode rural, le peuplement s’est enrichi de Parisiens chassés par la spéculation et d’immigrés. La plupart honteux d’être arrivés là…

L’espace s’est restructuré une première fois en pavillons, ateliers, petits immeubles puis en grands ensembles et vastes usines. De réhabilitations en « densification », le désordre durable domine…. Tandis que l’action publique détruisait les grands immeubles du Pont de Bezons, les promoteurs s’attaquaient aux pavillons de la vallée de Montmorency, n’épargnant pas les villas « second empire » de cette commune huppée. Quelles racines conserver alors ? Comment se construit la subjectivité de ce banlieusard alors qu’un chantier définitif barre la rue qu’il empruntait pour fréquenter l’école emportant vers le néant la librairie-papeterie du coin et ses polars aguichants mais également la vitrine « psychédéliquement » décorée derrière laquelle, en 819 lignes, Malraux donnait une dernière interview….

Si l’essentiel des banlieues fut édifié au XX° siècle, elles sont bien loin d’en constituer les cathédrales et « Le Pont de Bezons » ne dit rien du ressenti de cette absence….

Olivier RUBENS Banlieusard de 1962 à 1991


Le Pont de Bezons un livre de Jean Rollin

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-4911-2