D’AUTRES POSSIBLES PEUVENT « FAIRE MONDE »…(suite et fin)

LA GUERRE DES REGNES, éditions Bragelonne, 2011 60-62 due d’Hauteville, 75010 Paris – info@bragelonne.frwww.bragelonne.fr

Les mondes tout autres – ces « règnes » créés par Rosny aîné – expriment avec rigueur une logique interne de type quasi hypothético-déductif : en ce sens, justement parce qu’ils sont rigoureusement construits et que leur cohérence s’impose comme une évidence aux yeux du lecteur, ces mondes s’avèrent aussi littérairement vivants et aussi convaincants que des pièces classiques : ils paraissent même échapper à l’auteur qui semble davantage les décrire que les imaginer gratuitement du dehors. D’autant que le style de Rosny aîné est riche et divers : parfois sec et volontairement « scientifique », parfois flamboyant, peut-être trop parfois (que d’adjectifs !) sans jamais tomber dans la sécheresse ironique à laquelle atteindra un Jorge-Luis Borges explorant caustiquement les modes ontiques divers qu’analysent ses Fictions. Concernant Rosny aîné, on ne peut ne pas penser au grand dialecticien et mathématicien allemand Gottfried Wilhelm Leibniz qui concevait le monde réel au sein duquel nous évoluons comme l’un des mondes possibles parmi une infinité d’autres, chacun d’eux ayant sa construction propre, et différant ainsi des autres tout en procédant du même entendement divin (on n’est alors pas loin de l’hypothèse cosmogonique très actuelle du « Multivers »…) même si, contrairement à Leibniz, Rosny aîné ne quitte pas le sol du matérialisme rationnel, si étranges, tantôt sympathiques et tantôt glaçantes, que soient ses constructions, et notamment son « animalisme » avant la lettre.

C’est d’ailleurs ce qu’avait remarquablement compris Maurice Renard, un critique contemporain de Rosny aîné. Dans une étude parue en 1914. Il notait déjà que

« Rosny aîné construit ses nouveautés à la manière même de la nature. Pénétré de l’esprit des choses et guidé par un flair exceptionnel, il les façonne méthodiquement, par des procédés d’analogie, d’équivalence ou de transposition, en appliquant à l’étude raisonnée de l’inconnu les propres systèmes d’investigation de la science. Bref, il invente plutôt qu’il n’imagine. La différence est capitale, l’invention étant fille de l’intelligence et l’imagination fille de la sensibilité ».

Encore faut-il saisir que les alter-mondes rosnyens sont construits à la manière des théories axiomatiques où, la construction étant fille de rigueur, l’opposition classique entre concevoir et imaginer tend à s’annuler, l’imaginaire devenant croyable, à la différence des pesantes sagas néo-magiques contemporaines (ne les nommons pas par esprit de charité…) tandis que le conceptuel prend figure vive… et surprenante : mais n’est-ce pas justement en raison de ses dimensions hypothético-déductives que la théorie scientifique relativiste ou quanto-mécaniste a su concevoir anticiper des propriétés invisibles bien réelles, quoique proprement « inimaginables »…

Mais M. Renard allait encore plus loin que cette approche purement axio-mathématique du genre littéraire innovant qu’il appelait justement, non pas « science-fiction » – ce signifiant anglo-saxon qui, en français, jure avec son signifié – mais « merveilleux scientifique ». Il notait en effet que

« … à se figurer ce qui peut arriver, on conçoit mieux ce qui arrive ; à supposer ce qui peut être, ou ce qui ne peut pas être, ou ce qui peut ne pas être, on voit plus nettement ce qui est. Étudier ce que n’est pas le monde, ce que n’est pas l’homme, c’est en faire l’étude négative, c’est donc toujours les étudier ; car on ne saurait mieux délimiter le volume d’un corps dans l’espace qu’en précisant l’espace qu’il n’occupe pas, qui l’enveloppe et qui est comme le moule de ce corps ».

Belle définition de ce que pourrait être un réalisme non bourgeois, c’est-à-dire un réalisme non positiviste, osons dire dialecticien, qui saisirait après Spinoza que « toute détermination est négation », autrement dit – ce qu’avait pressenti Leibniz plus fortement encore que Spinoza – que le réel n’est ce qu’il est qu’en n’étant pas ce qu’il n’est pas, autrement dit que le négatif « construit » le positif, sa face inversée. C’est en ce sens que bien évidemment, le réalisme rosnyen permet d’explorer notre réalité, notre « monde », les Allemands diraient notre Umwelt, et qu’il atteint l’humain de manière indirecte, pour ainsi dire en lui tournant le dos comme font les rameurs ; donc en contournant ce que l’ennuyeux réalisme psychologisant de notre ère égotique a d’ennuyeusement « humain, trop humain », pour ne pas dire de glauquement narcissique. Comme le précisait encore Maurice Renard,

« … il n’en reste pas moins qu’avec cette méthode restrictive, ce n’est plus l’homme que nous regardons ; et le vœu de Taine se trouve accompli, en même temps que voilà satisfait l’impitoyable, l’éternel γνώθι σεαυτόν. Par le monde qui t’environne connais-toi, et connais surtout le monde par l’étude du non-monde ».

Bref, si un peu d’humanisme positiviste – deux termes plus proches qu’il n’y paraît ! – éloigne de l’humanisme, une audacieuse étude négativiste du réel, un détour savant par le « merveilleux scientifique », peut nous rapprocher et du réalisme et de l’humanisme vrais en faisant saillir la part de possible qui, tout à la fois, préconstitue et destitue le réel tout en manifestant la vérité inaperçue de la profonde remarque du jeune Marx selon laquelle « l’homme, c’est le monde de l’homme ».

Notons pour finir que la pointe avancée de l’exploration rosnyenne réside sans doute dans la dimension contradictoirement teilhardienne et non teilhardienne avant la lettre que comporte le travail de Rosny aîné sur ce que j’appellerai le sens au long cours possible de la nature et de l’histoire. D’une part, l’auteur refuse toute conception évolutionniste unilinéaire qui, de manière téléologique et anthropomorphe, pût faire de l’Homme actuel l’aboutissement de l’ensemble des lignées naturelles et des séquences historiques préexistantes : telle est la signification de son exploration quasi entomologique de la pluralité, concurrentielle ou pas selon les cas, des « règnes » ontologiques (la concurrence pouvant du reste être une forme de coopération et réciproquement en fonction de ses déterminations concrètes !). Prière donc, et c’est le point de divergence majeur avec le philosophe d’inspiration catholique que sera Teilhard, de ne pas prendre l’Homme, donc le « Fils de l’Homme » (le Rédempteur terrestrement incarné…), pour le « Point Oméga » de toute histoire naturelle et sociale. Mais là n’est pas la visée la plus élevée de Teilhard de Chardin, comme nous l’avions déjà montré dans un article d’Etincelles portant sur les rapports entre les approches engelsienne et teilhardienne de l’idée générale de sens. Peu importe au fond que l’Homme, ou que ce que Teilhard appelait la « planétisation » de l’Homme (on dirait aujourd’hui la mondialisation), soit ou non l’acmé des lignées naturelles et des déploiements civilisationnels successifs. En réalité, le plus important dans la méditation teilhardienne, c’est l’idée – que l’on trouve déjà sous une autre forme dans la Dialectique de la nature engelsienne[1] – que « tout ce qui monte converge » et que, à travers l’impitoyable sélection naturelle des espèces, voire à travers la « guerre des règnes », se dessine peu à peu, ou du moins peut se dessiner, une tendance objective nécessaire à l’émergence d’étants de plus en plus complexes, conscients d’eux-mêmes, intelligents, relativement autosuffisants, donc pour finir, de plus en plus objectivement libres car devenant peu leur propre fin – « eritis sicut Dei ! » – bref comme une forme émergente et toujours à réassurer et à relancer de sens de la nature et de l’histoire. Bref, une nécessité sans fin de la finalité – tout l’inverse d’une « Providence ». La différence entre le spiritualiste Teilhard et son prédécesseur dia-matérialiste Engels étant alors que, pour ce dernier, les sens enchevêtrés possibles de la nature et de l’histoire ne résultent pas d’un Dessein intelligent préalable s’incarnant dans l’Evolution et dans l’Histoire ; ces deux sens – plus intriqués que jamais à notre époque d’exterminisme capitaliste tous azimuts (militaire, environnemental, économique, culturel…) coémergent plutôt comme la possible retombée rationnellement surdéterminée du jeu de la sélection naturelle[2] et des luttes de classes en tant que ces dernières mèneront, au choix et de manière imprévisible, soit à l’extermination du genre humain, soit à la société sans classes dont le communisme reste le nom : ce qu’Engels, dont s’inspirera héroïquement Rosa Luxemburg en 1914, résumait dans la poignante formule ô combien actuelle : Socialisme ou barbarie !

Plus proche en définitive de Lucrèce, de Diderot ou d’Engels que des orientations téléologiques ultérieures de Teilhard, le penseur, sinon le philosophe que fut Rosny aîné, écrit en effet ceci en guise de Te Naturam laudamus dia-matérialiste et dia-rationaliste :

« Je vous remercie, vibrations du soleil, géométrie des organismes cryptogames en lutte à travers les vicissitudes, bêtes inférieures, ancêtre préhistorique, vous tous qui avez travaillé pour la vie, vous tous qui vous êtes écoulés dans la clepsydre éternelle »…

Georges GASTAUD


 

[1] Voir notre article de 2021 dans www.georges-gastaud.com « Peut-on universaliser le concept de sélection naturelle ? ». Plus généralement, se reporter à notre autre article paru sur ce même site et intitulé Pour une Grande Logique dia-matérialiste.

[2] Cf de même « Peut-on généraliser la catégorie de sélection naturelle ? », in www.georges-gastaud.com