Cosmologie : vers le « Grand Rebond » de la dialectique matérialiste ?

Par , auteur de Lumières communes, traité de générale à la lumière du matérialisme , Delga, 2016, quatre tomes

(T. III intitulé Sciences et ).

communiqué à I.C. et à Etincelles le 8.12.2017

Le dernier numéro (novembre 2017, n°97) de la revue Pour la Science (PLS), dont l’argument général est « Le big-bang a-t-il existé ? », est souvent passionnant.

Pour peu que l’on passe sur l’étrange éditorial qui place ce numéro d’orientation très matérialiste sous l’égide suspecte de… St Augustin ( !)*, la plupart des articles – qui introduisent aux recherches actuelles des cosmologistes et des astrophysiciens sur les « débuts ( ?) de l’Univers », ne peuvent qu’interpeler fortement les héritiers d’Engels, de et de Lénine, et plus généralement, tous les rationalistes, matérialistes, anti-créationnistes et autres vrais amis des Lumières.

Pour ne prendre que deux exemples, on peut se référer à la brillante introduction d’Etienne Klein, physicien et philosophe des sciences. Contre tout créationnisme, c’est-à-dire en l’occurrence, contre toute prétention à faire du « big-bang » l’origine absolue de l’Univers, c’est-à-dire la déclinaison « scientifique » du « Fiat lux »** biblique, E. Klein déclare notamment :

« De multiples variantes existent autour de ces modèles (cosmogoniques, N.d.G.G.) que nous ne présenterons pas ici car elles ne changent pas fondamentalement la donne : aucune ne donne corps à l’idée d’une création ex nihilo (à partir de rien, en latin, N.d.G.G.) de l’Univers ».

Et pour être plus parlant, cette autre citation de Klein portant sur le scénario du « grand effondrement », dit « big-crunch » : 

« ce phénomène renverse l’image que nous nous faisons du big-bang, qui n’est plus qu’une sorte de transition entre deux phases distinctes d’un seul et même univers » (p. 11).

Bref, comme nous l’avons longuement montré dans le T. III de Lumières communes (intitulé Sciences et dialectique de la nature), le principe dia-matérialiste cher à Lavoisier, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, est d’une extrême portée ontologique pour peu bien entendu qu’on ne le réduise pas à la conservation des masses, mais qu’on le rapporte à chaque fois à l’échelle et au champ épistémologique qui conviennent (car évidemment, ce principe ne s’applique pas de même façon selon que l’on parle de masses et de chimie, de microphysique et de particules, voire de « création » et d’ « annihilation » de particules dans le « vide quantique », ou encore de phases du devenir de l’Univers, etc.). Bref, l’essentiel est, si j’ose dire, de dialectiser la dialectique, de la séparer du dogmatisme, bref, de se souvenir de la brillante remarque d’Engels : « A chaque découverte faisant époque, le matérialisme doit changer de forme ». De forme, pas de contenu car c’est aussi en se transformant sans cesse (anti-dogmatisme) que le matérialisme évite de se perdre (révisionnisme, idéalisme)… Ou de croire sottement avoir à se recréer à partir de zéro comme si Thalès de Milet (fondateur du courant matérialiste des Physiologues), Démocrite, Lucrèce, Descartes (conservation de la quantité de mouvement), Diderot, Lomonossov, Engels, Lénine, Politzer, Langevin, J. Solomon… ne nous avaient rien laissé de solide !

Encore plus intéressant est l’article final de PLS sur l’idée que des « trous de ver » reliant souterrainement (si l’on peut dire…) deux « trous noirs » très éloignés l’un de l’autre pourraient bien illustrer à l’échelle cosmique la « mystérieuse » intrication quantique par laquelle deux particules préalablement jumelées au moyen de certaines interactions physiques, produiront des réponses simultanées identiques à une opération de mesure, et cela, quelle que soit la distance mise par la suite entre ces deux particules, voire entre ces deux atomes : ce qui semble violer magiquement les bases de la physique matérialiste, en particulier le principe relativiste qui interdit l’interaction physique instantanée à distance (la vitesse de la lumière étant à la fois finie et indépassable). Déjà nous avions pu observer à propos d’un précédent numéro de PLS***, que l’idée de relier entre elles cosmologie des trous de ver et microphysique de la télé-portation quantique permettrait de couper court à l’idée métaphysique, voire franchement magique (donc créationniste), d’une interaction physique non spatiale et instantanée à distance (donc pour ainsi dire intemporelle et immatérielle !). Encore faut-il pour échapper au créationnisme et au « mystère » concevoir dynamiquement et dialectiquement l’espace et le temps****. Ce qui impose d’aller au bout de l’idée einsteinienne et hautement dia-matérialiste selon laquelle temps, espace, matière et interaction physique sont étroitement… intriqués, au sens large de ce participe passé. Comme le risque encore Etienne Klein parlant de l’univers primordial,

… « les théoriciens qui tentent de décrire cette phase ultra-chaude et ultra-dense osent toutes les hypothèses ; l’espace-temps possèderait plus de quatre dimensions ; à toute petite échelle, il serait discontinu plutôt que lisse ; ou encore, il serait théoriquement dérivable ou déductible de quelque chose qui n’est pas un espace-temps »,

… mais qui n’en aurait pas moins un rapport, si étrange et contre-intuitif qu’il fût, avec l’espace-temps et avec le monde matériel tels que nous les connaissons, et précisons bien : un rapport physique, matériel, non « créationniste », comme l’indiquent indirectement les mots « dérivable » et « déductible »…

Cette piste heuristique typiquement matérialiste et dia-rationaliste implique de « physicaliser » l’espace-temps, de retisser en profondeur le lien entre cosmologie et mathématique à travers l’idée de topologie cosmique chère à J.-P. Luminet, tout en évitant de dé-spatialiser et de dé-temporaliser radicalement l’Etant, ce qui revient toujours à le dématérialiser et à le « spiritualiser » en lui substituant Dieu, le Néant absolu et autres fantômes frissonnants. Déjà, dans un numéro déjà ancien d’Etincelles, nous avions pointé les travaux du cosmologiste allemand Martin Bojowald qui, en couplant la méga-théorie pionnière de la Gravitation quantique à boucles à l’idée d’un « grand rebond » de l’Univers (chaque big-bang étant suivi et précédé d’un « big-crunch », d’un grand effondrement pour parler français), approfondissait l’idée anti-créationniste et objectivement dia-matérialiste, d’un fusionnement – à la fois théorique et observationnel – de la macro- et de la microphysique, d’un réajustement non formaliste, pas purement « extérieur » de la cosmo-physique et de la géométrie, d’une interactivité dynamique fine de ce que le physicien des particules Gilles Cohen-Tannoudji a suggestivement nommé la « matière-espace-temps ». Il suffit en effet d’appliquer l’idée de « trou de ver » qui, loin d’être « non spatio-temporelle », est autrement spatio-temporelle, donc, autrement « physique », donc autrement… matérialiste, à la macro-dynamique des trous noirs (rappelons qu’il s’agit d’objets super-massifs), mais aussi à la dynamique des microparticules télé-réactives pour comprendre ceci : la physique n’a pas nécessairement besoin de s’accrocher à une forme périmée du matérialisme (par ex. le déni de la téléportation quantique, qui sert déjà de base théorique aux recherches sur l’ordinateur quantique et ses futures transmissions sans cryptage) pour « conserver » le matérialisme physico-cosmologique et, non pas nier la « localité » en général, mais UNE FORME de la localité et de l’interaction spatiale. Analogiquement, songeons à la révolution introduite dans la physique classique par l’électromagnétisme, cet élargissement théorico-expérimental par lequel Maxwell a dépassé et refondé à un niveau plus élevé l’approche de ce qu’on n’appelait pas encore la matière baryonique. Bref, encore une fois, c’est au second degré qu’il faut appliquer la formule de Lavoisier à la théorie scientifique elle-même qui doit sans cesse muer et s’élargir et, osons-le dire, gagner en abstraction, donc en résonances philosophiques et ontologiques, pour se maintenir sur ses bases matérialistes, expérimentales et rationalistes. Bref Lénine n’avait pas tort de concevoir la relativisation des vérités relatives comme autant d’étapes dans la marche vers l’élargissement de la vérité « absolue » (la relativisation des vérités relatives, leur appropriation à des champs précis que l’on croyait initialement illimités, scande le mouvement historique infini des Lumières vers l’absolutisation du vrai), à égale distance du scepticisme décourageant et du dogmatisme auto-satisfait. On verra par ailleurs, dans la note infra-paginale *** présentée ci-dessous que loin de se concevoir hors de tout lien dialectique avec la notion de spatio-temporalité, la nouvelle approche informationnelle des trous de ver et de l’intrication considère au contraire, comme l’écrit Clara Moskowicz, rédactrice du Scientific American, que…

« … la gravité et l’espace-temps pourraient n’être que le produit final, en trois dimensions, de l’intrication des qubits dans un espace n’ayant que deux dimensions » (repris dans PLS n°97, p. 98).

Je me permets enfin immodestement – mais vu la censure (ou la caricature !) quasi-totale dont mon livre Lumières communes a été frappé depuis sa parution il y a un an (quatre tomes de recherches, zéro recension dans la presse professionnelle, zéro dans les émissions radiophoniques portant sur « l’actualité de la philosophie » – , presqu’aucune dans la presse militante !), de rappeler que la puissance de l’outil marxiste, plus précisément, du matérialisme dialectique, est telle que L.C. avait pu ouvrir la piste, indépendamment ce qui se passait réellement chez les cosmologistes, et dont je n’avais pas la moindre idée, d’un approfondissement de la dialectique espace/matière à partir d’un rapprochement entre cosmologie des trous de ver et microphysique de l’intrication. Or cette piste de recherche, qui n’est pas à proprement parler scientifique mais seulement philosophique (comment respecter les phénomènes empiriquement constatés sans tomber dans la métaphysique ou dans l’esprit magique ?), semble désormais, sur la base de sa propre dynamique heuristique, s’internationaliser désormais en attirant de plus en plus les regards.

Résumons : les marxistes qui continuent de regarder de haut la dialectique engelsienne de la nature et à s’accrocher aux conceptions étroitement « praxiques » ou « épistémologistes » de la philosophie marxiste, bref, tous ceux qui nient son éclatante dimension ontologique, retardent terriblement sur les scientifiques qui, sans le savoir, sont mille fois plus proches d’Engels et de Lénine que de nombreux « marxologues » tétanisés par le rejet indiscriminé du « diamat » soviétique*****. A l’inverse, qu’il est dommage que les spécialistes de l’ontologie marxiste continuent d’ignorer les recherches ontologiques des marxistes… et de leur préférer, plus pour l’ornement que pour la recherche, plus pour « montrer patte blanche » à l’idéalisme épistémologique dominant que pour chercher à voir clair dans la philosophie objective de leur science (des leçons terriblement importantes pour bâtir la moderne conception rationaliste du monde indispensable aux luttes progressistes !), ce que la dialectique matérialiste peut leur apporter quasiment « sur un plateau », pour peu qu’on fasse sur elle le même effort que celui qu’a consenti la physique sur Newton, la biologie sur Darwin ou Mendeleiev sur l’héritage de Lavoisier.


NOTES

*Augustin déploie une défense fort subtile du créationnisme biblique dans le chapitre XI des Confessions, qui est consacré au temps. A la question-piège posée aux théologiens judéo-chrétiens par les auteurs païens : « mais que faisait donc Dieu avant la Création ? », Augustin répond en invalidant la question. Il n’y a pas d’avant du temps puisque l’avant et l’après, en un mot, la succession, sont « immanents » au temps. Cela revient à dire que la Création divine n’a pas eu lieu dans le temps mais qu’elle est plutôt création du temps. L’éditorialiste de PLS-Novembre 2017 n’explicite nullement cette subtilité, hélas. Dans le tome III de Lumières communes, j’ai examiné méthodiquement les approches philosophiques possibles du « big-bang ». J’ai montré entre autres que l’approche augustinienne, que certains auteurs comme S. Hawkins ont cru devoir ressusciter, est à la fois inconciliable avec le matérialisme et… parfaitement sophistique. Car si elle exempte le créationnisme d’avoir à répondre sur l’ « avant » de la Création, c’est en détruisant l’idée même de Création qui suppose, au moins pour elle-même, un avant et un après. Sauf à parler de création continue et éternelle, ce qui revient à dissoudre l’idée créationniste dans celle, opposée et dia-matérialiste, d’une « création continue » du monde, comme l’avait imaginé Descartes. En revanche ce qui est parfaitement possible, c’est de concevoir un avant et un après, en quelque sorte méta-spatial et méta-temporel, de TELLE forme de spatio-temporalité, sans faire du temps tel que nous le connaissons ou croyons le connaître, « le » temps en général. On ne peut pas dire, comme certains auteurs modernes pétris d’hindouisme, « tantôt l’éternité, tantôt l’inéternité » (ekassam sassatam, ekassam assassatam), sans temporaliser, ou du moins, méta-temporaliser l’éternité elle-même, inscrite bon gré mal gré dans l’ordre des successions. Bref, il ne faut pas abandonner l’idée de temps ou de matière, il faut l’élargir quitte à la révolutionner audacieusement. Paradoxalement, la préservation du matérialisme dialectique passe par un degré supérieur d’abstraction comme le virent très bien Engels, puis Lénine, Jacques Solomon (le jeune physicien communiste gendre de Langevin que fusillèrent les nazis) ou Langevin. Mais a-t-on jamais procédé autrement en mathématique pour élargir et révolutionner l’idée de nombre ? Et n’aura-t-on pas des surprises aussi énormes pour mieux comprendre le vivant et, du même coup, mieux saisir le particularisme vraisemblablement très fort du vivant-terrestre si l’on finit par découvrir d’autres formes de vie sur les planètes solaires ou extrasolaires ?

**  « Que la lumière soit ! », par lequel Dieu-Elohim tire le monde du néant par sa seule parole, son « Verbe » (« Dieu dit : »). En ce sens, tout idéalisme tirant magiquement la matière de la Pensée (alors que les sciences nous apprennent que la pensée est au contraire la floraison tardive du développement de la nature) est, en dernière analyse, et si subtil qu’il soit, une dérivée du créationnisme. Le Présocratique Héraclite d’Ephèse avait fort bien posé les bases générales du matérialisme dialectique quand il écrivait : « ce monde-ci, le même pour tous, aucun dieu et aucun homme ne l’ont créé, mais il est un feu éternellement renaissant qui s’allume et s’éteint avec mesure ». Pensée fort rationnelle dont on peine à croire a posteriori que la plupart des Anciens aient trouvé son auteur « obscur ».

**** Pourquoi ne pas compléter ainsi le fameux principe d’Aristote qui dit que « l’Etant se dit en plusieurs sens » (to on pollachôs leghetaï) en affirmant qu’à leur tour, l’espace et le temps se conjuguent au pluriel ?

*** Projet de texte de G.G. sur le numéro de Mai 2017 de Pour la science : en raison de la nécessité pour Etincelles, la revue théorique du PRCF, de rendre compte du meeting internationaliste que le PRCF a consacré le 4 novembre 2017 au centième anniversaire de la Révolution d’Octobre, cet article n’a pas encore pu être publié dans cette revue qui paraît trois fois par an.

« Téléportation quantique » : pour une approche dia-matérialiste et anti-magique d’un phénomène physique paradoxal

Aidé par ses éminents collaborateurs Rozen et Podolski, Einstein avait jadis prévu, avec toute la puissance de pensée qu’on lui connaît, l’une des conséquences les plus troublantes de la Mécanique quantique, cette théorie du microcosme (tout au moins la percevait-on exclusivement ainsi à l’origine…) dont l’irréalisme et l’indéterminisme apparents, voire revendiqués par le grand Nils Bohr, déplaisaient profondément au savant résolument rationaliste et réaliste qu’était le père de la Relativité. Si la Mécanique quantique est vraie, expliquaient en chœur Einstein, Podolski et Rozen (d’où le sigle désignant le paradoxe EPR), il s’ensuit des effets d’avance inadmissibles pour tout physicien bien né : les particules doivent alors posséder des propriétés non locales telles que l’on puisse concevoir qu’une action exercée sur une paire de particules préalablement « intriquées » puis séparées par une grande distance, provoque immédiatement, sans vecteur physique intermédiaire et en violant l’idée de vitesse-limite de l’interaction physique (1), une modification associée sur la seconde particule intriquée. C’est l’idée, apparemment insoutenable, de la téléportation quantique. Einstein espérait en tirer la preuve ab absurdo que la théorie quantique était encore dans les limbes, qu’elle était conceptuellement « incomplète » et qu’elle négligeait certaines « variables physiques cachées ». Une fois détectées ces dernières, Einstein espérait effacer à la fois l’indétermination quantique et le mystère quasi-magique de la téléportation des propriétés particulaires, source de ce qu’on appelle la non-localité quantique. Or on sait ce qu’il en advint : au grand étonnement d’Einstein, les expérimentateurs ont peu à peu donné raison à Bohr et à son interprétation dite « orthodoxe » de la théorie quantique : par le biais de montages expérimentaux et conceptuels très subtils qu’est assez récemment venue couronner l’expérimentation du Français Alain Aspect, les physiciens des particules ont pu conclure à l’inexistence des « variables cachées ». Ils ont ainsi confirmé de plus en plus la « complétude » de la théorie quantique, dont le modèle standard a récemment été brillamment confirmé par la mise à jour expérimentale de son chaînon observationnel encore manquant, le fameux boson dit de Higgs. Pire encore pour les tenants « réalistes/rationalistes » de l’incomplétude quantique, les expérimentateurs ont produit toutes sortes de tests de plus en plus complexes visant à télé-transporter des propriétés quantiques de plus en plus complexes. A tel point qu’aujourd’hui, cette propriété d’apparence « magique » sert de base opérationnelle aux recherches technologiques sur les futurs ordinateurs quantiques : car si l’on sait « intriquer » des particules, voire des atomes, puis les séparer comme on ferait de jumeaux élevés ensemble puis expédiés aux antipodes l’un de l’autre, alors le cryptage des messages envoyés d’un ordinateur vers l’autre devient aussi inutile que devient impossible leur piratage informatique puisqu’il n’existe censément plus d’intermédiaire physique véhiculant l’information (par ex., de l’information portant sur l’orientation du spin des particules) de la première particule vers sa jumelle : il suffit donc d’agir sur la première pour que sur le champ, comme la fine langue française ne croit pas si bien le dire, la particule jumelle intriquée se modifie dans le même sens à l’autre bout du monde. Au passage, admirons ce prodige dialectique de « négation de la négation » : ironiquement, la brillante tentative de réfutation théorique qu’a subie l’objection EPR  a provoqué la foudroyante contre-attaque de l’expérience et le triomphal renforcement de la théorie contestée : si Bachelard disait qu’en science, « la vérité est une erreur rectifiée », qui ne voit qu’en l’occurrence, le progrès scientifique fait ici figure de réfutation réfutée[1] ?

Cela dit les problèmes philosophique et théorico-scientifiques posés par l’ainsi-dite « téléportation » quantique demeurent entiers : comment concevoir, et pas seulement constater, cette transmission instantanée de l’information physique opérée à distance et « sans support matériel » repérable, ce qui revient à fouler aux pieds les catégories philosophico-physiques centrales de matière (ou si l’on préfère, de matière-énergie), de temps et d’espace ? Sur le plan de l’ontologie et de la méthodologie philosophiques, il n’est que trop évident que la forclusion de ces catégories validerait en effet une forme de créationnisme (dont une « interaction » inter-particulaire absolument non spatiale, atemporelle et immatérielle serait une modalité) ; en outre, à supposer que le positivisme ambiant n’ait cure de ce chambardement philosophique, sa prise en compte « technique » par la théorie physique n’en serait pas moins explosive : Einstein avait déjà fort bien compris que cette « interaction instantanée à distance » ruinerait l’autre grande théorie physique existante, la Relativité générale (dont le principe fondateur est que l’interaction physique ne peut voyager plus vite que la lumière, un principe matérialiste qui est la source parfaitement rationnelle de tous les paradoxes relativistes).

Dans ces conditions, l’infirmation expérimentale à répétition des fameuses « variables cachées » espérées par Einstein, donc de l’ « incomplétude » de la Mécanique quantique, ne rend que plus urgente la nécessité de lui trouver un terrain d’entente avec la Relativité,  laquelle reste indispensable pour rendre compte de l’attraction universelle et plus généralement, de la dynamique cosmologique… La « téléportation » quantique n’est d’ailleurs pas le seul front sur lequel se heurtent les deux modes de théorisation physique actuellement existants : car si la théorie relativiste, qui est centrée sur la gravitation, dialectise les concepts de temps, d’espace, de matière et de mouvement (au point que le physicien marxisant Gilles Cohen-Tannoudji parle fort dialectiquement de « matière-espace-temps »), la Mécanique quantique demeure étrangement pré-relativiste, voire newtonienne dans sa conception statique de l’espace et du temps et elle a, comme on sait, toutes les peines du monde à intégrer la gravitation. Au point que les fronts pionniers de la physique explorent l’idée d’une « gravitation quantique » que tentent de débusquer les théories rivales des Cordes et de la Gravitation quantique à boucles (GQB), elle-même associée aux théories cosmogoniques dites du « Grand Rebond »[2]. Comme nous l’avons montré dans le tome III de Lumières communes, la « grande unification » des théories physiques semble de plus en plus impliquer, non seulement un dépassement mutuellement profitable des deux cadres théorico-physiques existants, mais de la séparation subsistant entre microphysique et cosmologie, ne serait-ce que parce les phases critiques du développement de l’univers, qu’on les nomme big-bang ou « grands rebonds », impliquent que la matière-nature-univers passe par des stades dans lesquels « univers » et élément microphysique tendent à coïncider réellement, ou du moins, tendanciellement et conceptuellement. Ce qui implique un autre fusionnement tendanciel encore plus révolutionnaire, d’un point de vue épistémologique : celui des recherches sur le devenir cosmo-physique et des investigations de la topologie mathématique : c’est à quoi travaillent, sous divers angles, la topologie cosmique chère à l’astrophysicien J.-P. Luminet, et la géométrie non commutative élaborée par le mathématicien français Alain Connes, dont le travail vise à doter d’outils d’exploration nouveaux la GQB et les théories (matérialistes) associées au cosmogonies du Grand Rebond[3].  

Vu qu’il est à la fois impossible au philosophe marxiste, c’est-à-dire au rationalisme conséquent dont se réclamait Politzer, de rejeter l’expérience scientifique en invoquant « la » raison[4] et de rejeter symétriquement la rationalité au nom de « l’ » expérience (ce qui ouvrirait la porte au magisme et qui détruirait la conception critique de l’expérience scientifique qui « expérimente avec la raison » – dixit G. Bachelard), il faut simultanément éviter la tentation dogmatique consistant à refuser les faits a priori décrétés irrationnels (comme l’ont hélas fait certains auteurs marxistes qui « coupèrent au plus court » en niant précipitamment le big-bang[5], l’inconscient freudien ou l’existence de l’hérédité mendélienne : tel est le dogmatisme), et la tentation symétrique qui consisterait à se contenter d’un « c’est comme ça ! » non moins obtus et anti-heuristique (en politique, cette attitude mène au révisionnisme, qui reste bouche bée devant toute nouveauté).

C’est à partir de ces réflexions que, dans le tome III de Lumières communes, qui est largement consacré à l’ontologie matérialiste de la physique, – j’ai timidement proposé sur la pointe des orteils (car j’avais bien conscience de l’outrecuidance qu’il y aurait eu, pour un simple philosophe, à, ne serait-ce que sembler piétiner les platebandes des physiciens) – une orientation théorique qui, selon moi, eût permit à la fois de valider les phénomènes dits de téléportation quantique[6], et de maintenir – quitte à les élargir – les catégories rationnelles indispensables à l’essor de l’intelligibilité empirique du monde. Avancer ce type d’hypothèse philosophique n’est pas nouveau chez les philosophes matérialistes : Lucrèce, par exemple, avait avancé l’idée d’une génération spontanée des premiers vivants et de leur évolution car ne pas le faire eût signifié laisser le champ libre aux mythes religieux sur l’apparition du vivant ; quant au couple Marx/Engels, ils formulèrent, bien avant les découvertes modernes sur l’hominisation, une judicieuse hypothèse rectrice sur le «rôle du travail dans la transformation du singe en homme ». L’idée que formulait Lumière communes à propos de l’ainsi-dite téléportation quantique était ainsi la suivante :

  • Dans le domaine de l’astrophysique, l’existence de « trous de ver » cosmiques, dont l’hypothèse, comme celle des trous noirs (et éventuellement, de leur avers, les « fontaines blanches » surgissant dans d’autres univers) découle de la Relativité générale, permettrait de re-spatialiser, mieux, de « re-physicaliser » (sit venia verbo) ce qui apparaît d’ordinaire comme rupture de spatialité : en réalité, le trou de ver qui associe directement deux régions très éloignées de l’espace cosmique en les reliant de manière pour ainsi dire souterraine, constitue un court-circuit pleinement physique, donc spatio-temporel: un court-circuit « géométriquement » conduit et construit, et non pas un court-circuitage métaphysique du spatio-temporel, donc du cadre général de l’interaction physique comme tel ;
  • Or le fusionnement de la physique des particules et des recherches que j’appelle cosmologique (pour donner lieu à ce que j’appelle les sciences cosmo-physiques), est une tendance lourde de la science contemporaine, ne serait-ce que parce qu’aux points-limites que sont le(s) big-bang(s), le(s) grands effondrements (« big crunches », pour rester intelligible aux anglomanes pathologiques) et autres « grands rebonds », l’élémentaire et le cosmique en viennent à coïncider, non pas seulement sur le plan méthodologique (c’est même pour cela qu’on a besoin d’une théorie quantique de la gravitation et symétriquement, ce qu’on oublie souvent de préciser, d’une théorie relativiste, ou du moins spatio-temporellement dynamique, de l’interaction particulaire), car qu’advient-il quand l’univers en phase de grand effondrement en vient à se rétrécir au point que l’opposition entre macrocosme et microcosme – donc entre microphysique quantique et cosmologie relativiste – perd toute opérativité conceptuelle? Mutatis mutandis il peut donc exister des analogies, au moins sur le principe, entre d’éventuels trous de ver cosmiques, dont Einstein avait prévu la possibilité spatio-temporelle, et d’éventuels trous de ver micro-quantiques entre particules intriquées puis interagissant à distance ; bref, au lieu de court-circuiter l’espace-temps, il conviendrait de concevoir des courts-circuits dans, et de, l’espace-temps, celui-ci ne possédant pas une forme unique comme a aidé à le comprendre, bien avant Einstein, l’émergence des géométries non euclidiennes. Peut-être même conviendrait-il alors d’articuler de manière conceptuellement continue dans une seule géométrie une pluralité de métriques spatio-temporelles. De même que le marxiste Lénine, bien que non-spécialiste de la physique, avait compris dès 1908 dans Matérialisme et empiriocriticisme que la physique moderne n’escamotait pas la matière mais qu’au contraire, elle s’engageait de plus en plus, en rupture avec le mécanicisme classique, dans l’exploration et le recensement de ses multiples formes insolites et contre-intuitives[7], de même faut-il aujourd’hui résister aux conceptions immatérialistes selon lesquelles « l’espace-temps disparaît », « l’interaction microphysique s’effectue de manière non physique et non spatiale » (si c’était vrai elle relèverait de la sorcellerie !), et chercher si l’on n’aurait pas plutôt à faire en l’occurrence à une ou à plusieurs formes insolites d’espace-temps, voire de construction même de la spatio-temporalité[8], d’appréhension de la « distance » (de l’intervalle spatio-temporel) et de l’interaction physiques ; bref, à une tentative dualiste, « métaphysique » au sens péjoratif qu’Engels donne à ce mot, d’opposer la matière-espace-temps à l’on ne sait quelle « interaction immatérielle »[9], il faudrait alors substituer une dialectique des formes de spatialité, de matérialité, d’interactivité et de temporalité (voire, plus en amont encore, des formes de construction des formes de spatio-temporalité…) en proposant à la physique, éventuellement secourue par la recherche en topologie, de chercher les transitions concrètes entre ces formes. A l’arrière-plan de cette proposition théorique, on trouve évidemment l’avancée dia-matérialiste majeure qu’a apportée la Relativité générale en tant qu’elle a, pour ainsi dire, matérialisé l’espace-temps (puisque la masse agit sur lui et qu’en retour sa courbure influe sur le mouvement des corps par l’attraction) et spatio-temporalisé en retour la matière en liant physique et géométrie sous les auspices anticipatrices de la géométrie non euclidienne héritée de Riemann (entre autres).
  • Pourquoi dès lors ne pas imaginer en microphysique aussi des trous de ver analogues à ceux que l’astrophysique théorique a conçus en vue de connecter les trous noirs entre eux (ou de les associer à des « fontaines blanches ») de manière à permettre aux particules intriquées des physiciens quantiques de communiquer entre elles : ce qui légitimerait conceptuellement l’« interaction instantanée à distance » empiriquement constatée… tout en tentant de reconstituer la texture spatio-temporelle sous-jacente de cette interaction (l’idée du trou de ver évoque schématiquement un réseau de rails souterrains qui court-circuite dans un ailleurs tout-à-faire spatial les méga-distances de surface : si bien que le principe relativiste d’indépassabilité de est alors préservé). Hypothèse que, comme on le verra, des recherches contemporaines pionnières menées à l’échelle mondiale tentent de rendre empiriquement testables.

Le possible intérêt de telles orientations philosophico-heuristiques a été évoqué dans notre Lumières communes, traité de philosophie à la lumière du matérialisme dialectique, qui est paru en novembre 2016 chez Delga, mais dont la leçon finale était déjà établie depuis le milieu de l’année 2015. Nous y revenons ci-après. Auparavant il nous faut citer ce qu’évoque le numéro de Pour la science  paru en mai 2017, et qui est principalement consacré à rendre compte de la passionnante expérience internationale intitulée « It from Qubit » (nous écrirons IQB), un « projet qui réunit plusieurs fois par an une centaine de physiciens » et dont le nom « résume l’hypothèse qui anime ces chercheurs : le « it » est ici l’espace-temps, et le qubit représente la plus petite quantité d’information – la version physique du bit informatique » (p. 22). Cette revue évoque, sous les plumes alertes de Clara Moskovitz et de Juan Maldacena, les thématiques suivantes :

  • la pertinence qu’il y a à rapprocher les recherches astrophysiques, plutôt portées par la Relativité, des recherches microphysiques plutôt portées par la théorie quantique ;
  • les auteurs connectent l’hypothèse des trous noirs, ces astres hyper-massifs capables à la fois de courber l’espace au point de « percer » l’espace-temps ordinaire, et celle des « trous de ver », c’est-à-dire de la possibilité pour certaines régions de l’espace d’être directement connectées à d’autres, situées à des distance quasi-infranchissables quand on passe par la « surface » : en bref, Mme Moskoviz et M. Maldacena évoquent l’hypothèse de trous de ver reliant directement deux trous noirs.
  • A partir de là, refusant de séparer étanchement macrocosme et microcosme, astrophysique et microphysique, objets relativistes et objets quantiques, les auteurs évoquent l’idée de trous de ver unissant les états quantiques de deux trous noirs, si bien que toute modification de l’un des états serait immédiatement celle de l’autre état. Bref, la possibilité théorique est ouverte, au moins dans le principe, que l’interaction instantanée à distance qui trouble tant les micro-physiciens, soit rapportée, non pas à un court-circuitage métaphysique de l’espace-temps, mais à un court-circuit physique de, et dans l’espace-temps.
  • Le nerf heuristique de cette grandiose hypothèse, certes encore fort spéculative mais que les chercheurs réunis par l’IFQ veulent rendre peu à peu testable, est l’unification dialectique encore plus étroite entre l’idée de matière (celle des trous noirs, à l’échelle macro-physique, mais aussi celle des « états quantiques » intriqués des particules) et de celle d’espace-temps. Bref, la ligne théorico-expérimentale explorée par l’IFQ comporterait plus de matérialisme, mais aussi plus de dialectique (en l’occurrence une unité renforcée de la physique et de la géométrie), donc moins de prise théorique offerte aux conceptions obscurantistes et à l’idéologie magique spontanément véhiculée par l’idée de « téléportation ». Tout se passe en un mot comme si le « trou de ver » théorique entre Mécanique quantique et cosmologie relativiste permettait – au second degré en quelque sorte – d’intriquer ces deux domaines, encore largement perçus comme hétérogènes, pour promouvoir les projets d’unification de la physique visant à quantifier la gravitation tout en re-matérialisant et en re-spatialisant, si l’on ose dire, la mystérieuse interaction quantique à distance.
  • Cependant, les auteurs semblent déroger in fine à cette dialectique matérialiste exemplaire quand ils évoquent une sorte de naissance de l’espace-temps à partir de l’interaction quantique. Car d’une part que serait une « interaction» intemporelle et non spatiale ? Et d’autre part, ne serait-il pas dommage, après avoir en quelque sorte, « croisé à égalité d’apports » l’approche relativiste et l’approche micro-quantique, de retomber pour finir dans l’idée unilatéraliste et réductionniste d’un primat du micro-quantique sur le macho-relativiste ?
  1. a) Dans le domaine relativiste où l’on confond gravitation et attraction, nos auteurs n’éliminent-ils pas trop vite le caractère primordial cosmologiquement, et fondamental théoriquement, de l’interaction gravitationnelle ? Si la courbure de l’espace explique l’attraction newtonienne, qu’est-ce qui explique que l’espace soit courbé par la masse, sinon une propriété primordiale de « poids » inhérente à la matière, ou tout autre effet analogue, sinon identique, à ce qu’évoque le mot gravitation ?
  2. b) Il est absurde de dire que « l’ » espace-temps en général « naîtrait de l’interaction » car alors le mot « interaction » ne signifie plus rien. On peut ne pas nommer « espace » le champ d’interactivité de deux corps ou de deux forces, mais il faut bien qu’elle soit quelque peu « deux », donc non coïncidantes, et que ce deux soit médiatisé par un topos commun, qu’on le nomme comme on voudra. C’est une certaine forme de spatio-temporalité qui « sort » de l’intrication/Interaction. Bref, non pas dire « it from Qubit », mais dire plutôt qu’« E/T’ sort du Qubit via quelque chose qui est forcément spatio-temporel autrement, et fût-ce au moyen d’une négation active.

En tout cas, il est intéressant de voir que la pensée philosophique dia-matérialiste ne se contente pas, contrairement à ce que lui reprochent certains perroquets, d’une « défense et illustration » des thèses marxistes (alors que lesdites personnes « défendent et illustrent » comme à la parade les plus vieilles thèses de l’antimarxisme). A partir d’un principe méthodologique que l’on pourrait nommer le rasoir d’Einstein, et qui consiste à refuser de multiplier les coups de force magico-créationnistes (naissance de quelque chose à partir d’un vide absolu, que n’est pas le vide quantique, action physique immatérielle, atemporelle et non spatiale, etc.), et du principe d’Engels qui consiste à ne pas confondre les formes connues de la matière-espace-temps, et plus généralement, de la connaissance de la matière, avec ses formes possibles, il est possible d’indiquer des pistes de recherches qui, bien évidemment, cessent d’être des hypothèses philosophico-scientifiques à partir du moment où elles deviennent, d’abord des hypothèses testables (donc des hypothèses scientifiques de plein exercice), puis des hypothèses vérifiées ou du moins (n’entrons pas ici dans ce débat) des hypothèses non réfutées empiriquement. Le matérialisme dialectique ne prescrit évidemment pas les conclusions : comme une nouvelle « Critique de la raison expérimentale » (ce que signifie pour une part l’association des mots « dialectique matérialiste »), le MD marque plutôt des impossibilités qui, pour autant n’interdisent rien à la recherche scientifique puisqu’il ne s’agit que d’impasses spéculatives et/ou irrationalistes tuant par avance toute recherche (en les déroutant vers le mystère, vers l’agnosticisme absolu), et indique des pistes extrêmement larges de recherche. Le mode d’intervention de cette « force d’orientation », comme dirait Kant, étant à la fois ontologique (le réel/empirique est rationnel/dialectique, la raison dialectique est réelle/empirique) et méthodologique. Ontologique, ce qui suffit à nous distinguer du kantisme et du néopositivisme, y compris dans le domaine quantique (cf à ce sujet les travaux d’ontologie scientifique de Mme Alexia Auffèves). Et la méthodologie n’a rien de dogmatique puisque le marxisme ne dit pas ce qu’est la réalité particulière à laquelle on a affaire ; au contraire, sa force est de l’ordre…

  • De l’abstraction: loin de rabattre les formes neuves à explorer sur des formes déjà connues (matérialisme naïf, mécaniste), il indique au contraire qu’il faut élargir la pensée de la matérialité réelle, ontologique, de la spatialité, de la temporalité, de l’interactivité
  • Des maths: dans L.C., j’ai travaillé sur la force matérialiste des mathématiques en tant qu’elles « possibilisent » la réalité, la physique « réalisant » les possibilités dessinées par les mathématiques. Leibniz et sa théorie des univers logiquement possibles est peut-être un auteur plus matérialiste qu’on ne croit si le réel que nous connaissons porte en lui, en creux, la négation des possibles qu’il n’est pas mais sans lesquels on ne peut pleinement le comprendre.
  • D’où le rôle stratégique des mathématiques, et spécialement de la topologie pour permettre de penser les « raccords » entre l’élémentaire et le cosmique, entre les formes de spatio-temporalité, entre les formes de temps et les formes d’espace (par ex. la géométrie non commutative d’Alain Connes). Vive le dia-maths, donc !

Extraits pertinents de Lumières communes : T. 3

(Ce livre, achevé dès 2014, a été publié par Delga en décembre 2016, soit bien avant les articles retentissants de PLS mettant en relation les trous de ver cosmiques aux conceptions micro-quantiques de l’intrication et de la « téléportation »).

 

  • P. 177 : note 1 « concernant la non-localité des phénomènes microphysiques : On apprend dans La Recherche (n 455, p. 49) que le mathématicien russe Boris Tirelson a quantifié une norme supérieure à cette non-localité». Bref si non-localité il y a (et les approches locales ont du plomb ds l’aile depuis les expériences d’Alain Aspect) elle semble bien devoir être relativisée et non pas absolutisée. Le matérialisme et le rationalisme sont comme deux lignes de défense (au sens militaire du mot) : la première, défendue sans grand succès par Einstein, consiste à réfuter expérimentalement la non-localité, l’indéterminisme, le non-réalisme, etc. ; la deuxième ligne consiste, non pas à nier ces phénomènes étranges (car, comme le dit Pascal, « ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’exister »), mais à les relativiser ; par ex. à réinscrire la non-localité microphysique dans une nouvelle conception de l’espace et du temps qui élargirait sensiblement l’idée de lieu et celle de distance spatio-temporelle ».
  • P 186-187
  • P 193 note 3 sur les délocalisations cosmo-physiques (trous de ver, et sur le plan épistémologiques, trous de ver théoriques de la macro- à la microphysique)

« L’interprétation dominante issue de l’Ecole de Copenhague se refuse à chercher ce conducteur de l’action physique et constitue donc typiquement ce que Bachelard appelait un obstacle épistémologique, du moins si l’on veut que la science mérite son nom de connaissance et qu’elle ne renonce pas à connaître, et pourquoi pas, à expliquer la nature en mettant à jour son intelligibilité. Mais où donc trouver cet élément « supraconducteur », si j’ose dire, de l’apparente « séparabilité / non-localité » microphysique ? Faudra-t-il ressusciter une variante de cet « éther » qu’avaient proscrit les expériences de Morley et Michelson lorsque ces deux physiciens montrèrent l’inapplicabilité du théorème de l’addition des vitesses et qu’ils mirent à jour l’indépassabilité de la vitesse de la lumière se propageant dans le vide ? Ne faudrait-il pas alors chercher cet élément physique encore inconnu du côté des avatars topologiques et cosmo-physiques de l’espace-temps ? N’existerait-il pas des phénomènes matériels encore inconnus qui, sans rendre possible la quasi-magique action instantanée à distance condamnée par Einstein, entretiendraient un rapport spécifique avec des propriétés inexplorées de l’espace-temps, notamment à l’échelle cosmologique, de manière telle que la non-localité pût être posée sans qu’il soit nécessaire de renoncer à l’intelligibilité du réel et sans faire dévier la physique vers la métaphysique ?

C’est là une piste (encore) spéculative que dessine indirectement dans son domaine propre Jean-Pierre Luminet. Il admet en effet la possibilité qu’existe dans l’espace-temps, notamment à proximité des trous noirs, ce qu’il nomme des trous de ver perçant, si l’on peut dire, leurs galeries dans l’espace ordinaire. C’est par ces trous de ver que les interactions dites instantanées pourraient transiter, et même, inverser localement le sens du temps pour autant que fût court-circuitée la forme universelle de la spatio-temporalité avec les formes connues de l’espace-temps relativiste (…). Et si l’on nous objectait que la cosmologie ne doit pas trop vite être appelée à la rescousse des problèmes de microphysique (ce qui risquerait fort de produire des explications ad hoc), nous répondrions que cosmo- et micro-physiques tendent à fusionner leurs recherches (comme on l’a montré plus haut)… »

  • Plus loin, n. p. 193, nous écrivions que le propre des trous de ver est qu’il s’agit « de courts-circuits physiques et non métaphysiques »
  • P. 194, J.-P. Luminet évoque les trous de vert pouvant relier « trous noirs » et « fontaines blanches »
  • P. 195, j’écris « comme on le voit, il n’est pas absurde que convergent la réflexion topologique à l’échelle cosmique et la réflexion topologique à l’échelle microphysique ».

***** A propos duquel je reprendrais volontiers le mot de Leibniz évoquant la Scolastique médiévale : « aurum latere in isto barbarico stercore Scolasticae » : de l’or se cache dans ce fumier barbare de la Scolastique…