Après les femmes voilées sur les affiches électorales, le NPA flirte avec Egalité et Réconciliation

antifascismeJe n’ai pas l’habitude de commenter les faits et gestes de ladite association “Egalité et Réconciliation”.

Relever une provocation c’est l’amplifier.

Du reste, il n’est pas nécessaire de rendre compte d’un phénomène politique qui n’a rien de nouveau.

C’est un objet volant – bien bas – et identifié depuis longtemps : alliant la fibre pseudo-sociale, corporativiste, des nationalistes au “socialisme des imbéciles” qu’est devenu, au XIXe siècle, l’antisémitisme prenant la suite de l’antijudaïsme chrétien.

La jonction s’est faite au moins depuis le boulangisme.

Au fond, il s’agit toujours du dévoiement ad nauseam de deux idées nées et ancrées dans la gauche révolutionnaire, la nation et le socialisme, “privatisées” par telle ou telle communauté contre une autre : au choix ou en même temps les fameux “quatre Etats confédérés” chers à Charles Maurras, protestants, juifs, “métèques” et francs-maçons. La division en communautés permettant ainsi de perpétuer la division en classes et le statu quo social. Le fédéralisme anti-jacobin fait office d’ultima ratio à ce dépeçage de la République. Ce que la droite extrême a toujours appelé la “gueuse” sert ainsi, avec les Lumières, de repoussoir systématique ; enfin, la nation est toujours utilisée contre une autre, ce qui constitue précisément un déni de nation, à rebours de l’inter-nationalisme prolétarien. Tout ce dispositif idéologique assure en fin de compte la continuité contre-révolutionnaire de ces courants et fait la jonction entre la droite ultra venue de l’Ancien régime et la soif de conquêtes de la bourgeoisie du “stade suprême du capitalisme”.

A ce propos, l’anti-impérialiste conséquent Michel Collon, amalgamé de façon grotesque par Mme Caroline Fourest, à cette engeance, avait d’ailleurs bien raison de préciser récemment sur Radio Campus Lille, que “Le Pen ou Soral” représentent toujours, quelque grotesques que soient leurs gesticulations, une “solution de rechange” pour le capitalisme en crise.

Quoi qu’il en soit, cette stratégie contre-révolutionnaire a besoin de cautions de gauche, elle se nourrit même de cela.

La référence obligée d’EetR au “cercle Proudhon”, marécage qui servait à l’époque de sas de l’extrême gauche vers l’Action française, est ainsi symptomatique.

On peut observer chez ces gens-là les mêmes détournements idéologiques et manipulations grossières dans le “ni droite ni gauche” : mutatis mutandis hier Georges Sorel aujourd’hui Michel .

Dans les deux cas, au cercle Proudhon comme à EetR, deux marxistes reconnus ont fait l’objet de provocations analogues.

Dans les deux cas, des disciples dévoyés ont essayé d’embrigader leur maître à titre posthume dans leurs menées réactionnaires. Hier un représentant typique de l’anarcho-syndicalisme, aujourd’hui un penseur compagnon de route emblématique du PCF de l’après-guerre.

Certes, comparaison n’est pas raison. Georges Sorel était sans doute beaucoup plus confus, brouillon, ambigu, comme Lénine l’a montré, que l’auteur du Capitalisme de la séduction, mais rappelons que ni l’un ni l’autre n’ont accepté de “servir la soupe” à cette classique stratégie de l’amalgame.

Georges Sorel, quoi qu’on puisse lui reprocher et notamment à propos de son anti-jacobinisme, a refusé l’Union sacrée en 1914 et salué chaleureusement la révolution d’Octobre. Il n’a jamais, quoi qu’aient pu dire des disciples comme Jean Variot, y compris en manipulant ses propos post mortem, soutenu Mussolini et la Marche sur Rome.

On peut se référer avec profit au premier numéro des Cahiers Georges Sorel, datant de 1983 et notamment à l’article de Michel Charzat “Georges Sorel et le . Eléments d’explication d’une légende tenace” (en ligne sur http://www.persee.fr/doc/mcm_0755-8287_1983_num_1_1_862)

Domenico Losurdo, dans La Non-violence, une histoire démystifiée, que je m’honore d’avoir publiée, a parfaitement raison de pointer, en étayant ce que Sartre disait dans sa préface à Fanon, le colonialisme de Sorel, lequel est condamnable mais était malheureusement, avant Lénine, très répandu à gauche (même Rosa Luxemburg n’est pas exempte de tout reproche à cet endroit).

Certes, le dossier Sorel est complexe, l’auteur des Réflexions sur la violence n’est pas pour nous une référence, mais la manipulation fut bien patente.

Quant à Michel Clouscard, là aucune confusion possible : ses prises de position marxistes-léninistes sans ambiguïté sont connues et reprises partout, jusqu’à expressis verbis son “Le Pen est aux antipodes de ma pensée” paru dans L’Huma.

Bref, tout cela est bien connu et n’a rien de nouveau.

Ce qui est nouveau, c’est que ce genre de manipulations trouve preneur, à la faveur d’une acculturation politique accrue de la jeunesse, encouragée par l’idéologie dominante.

En l’occurrence, il est révélateur qu’un jeune militant du (nous tairons son nom par charité) soit venu, toute honte bue, “dialoguer” avec le cercle Proudhon redivivus à l’occasion d’une conférence tenue à Nice dont la vidéo circule sur internet.

Il ne s’agissait pas là d’une “prise de l’ennemi”, d’un transfuge de gauche à droite, “doriotisé”, comme il y en a tant : ledit jeune militant, malgré les réticences qu’il évoque, affirme avoir eu tout de même l’aval de ses camarades.

Je ne suis pas opposé en soi à la confrontation argumentée. Mais que doit-on penser d’un jeune militant NPA qui donne du “camarade” à un Pierre de Brague (M. “cercle Proudhon” chez E et R), lequel évoque la larme à l’oeil le pétainisme et l’Action française? Que penser lorsque le même essaye, avec de bien gros sabots, de communier avec ces hôtes en brocardant d’un air entendu la “censure soviétique” (sic) et en reprenant les pires préjugés des Courtois et consorts. A priori, on pouvait attendre que des épigones du trotskisme pussent ne pas considérer le mot “soviétique” comme un absolu repoussoir. Mais notre juvénile besancenotiste proclame, signe des temps au NPA, être moins tenté par le fondateur de l’Armée rouge que par… les anarchistes à la Nestor Makhno!

Oui, Makhno et ses bandes, dont Jean-Jacques Marie, historien pourtant reconnu de la mouvance trotskiste, affirmait dans son Histoire de la guerre civile russe, sans trop de difficultés à convaincre, qu’il s’agissait surtout d’un ramassis de brigands. De l’Armée rouge à la bande à Bonnot et compagnie, on tombe décidément bien bas. Et le jeune espoir du NPA d’enfourcher le dada de l’anarcho-syndicalisme trahi par la CGTU (donc sans doute exhaussé par la CGT de Jouhaux, chantre de l’Union sacrée puis de FO, financée, à l’époque de sa fondation, par la CIA?)

Le pompom étant constitué par la validation commune (aux deux représentants du NPA et d’EetR) du dogme forgé à “Sciences Po Paris” de l’inexistence d’un fascisme français, les trois droites de René Rémond constituant un schème structural inaltérable. Cela arrange en effet bien du monde, des notables de la rue Saint-Guillaume aux deux poujadismes, le lepéniste comme le besancenotien : il n’y a pas de fascisme, il n’y a que le stalinisme, jugé mal absolu. Et tant mieux si l’on peut faire alliance commune contre l’homme au couteau entre les dents kominternien. Et c’est ainsi qu’on voit implicitement se profiler le sophisme de l’idéologie dominante : “Staline égale Hitler, mais à part Staline, personne ne ressemble à Hitler. Les Croix de feu n’étaient pas fascistes, Pétain n’était pas fasciste, Le Pen n’est pas fasciste. Seul Staline, au fond, était fasciste et même, pourquoi pas, antisémite.”

Et peu importe que ce soit l’Armée rouge qui ait libéré Auschwitz et porté l’emblème du mouvement ouvrier sur Berlin… Fermez le ban.

Moralité : aujourd’hui comme hier, on voit que c’est l’ qui constitue le “shibboleth”, le mot de passe de toute l’idéologie dominante. Un front anticommuniste, pétainisto-gauchiste, qui va de la plus folklorique extrême gauche à la plus rance extrême droite, épouse logiquement les contours de la contradiction première et matricielle du mode de production capitaliste : celle entre le capital et le travail.

Par Aymeric Monville

Commentaire de lecteur “Après les femmes voilées sur les affiches électorales, le NPA flirte avec Egalité et Réconciliation

  1. LUCI ANTOINE
    21 mars 2016 at 20:12

    Très bon article, j’ai beaucoup apprécié l’analyse de fond.
    En effet, l’équation finale Staline = Hitler si dangereuse était attendue de ces pseudo-révolutionnaires du N.P.A. vitrines et portes paroles d’un anticommunisme teinté de confusions et de haines antisémites car niant l’Histoire et le rôle du Pétainisme comme toile de fond de ce vieil anticommunisme viscéral.

    Merci Aymeric