QUAND CHEVENEMENT STRANGULE LA LAÏCITE AU NOM DE LA LAÏCITE – par Floréal, PRCF, 29 août 2016).

Par certains aspects de sa trajectoire politique, M. Chevènement est un homme estimable. On se souvient de ses positions courageuses contre la première guerre contre l’Irak, de son engagement constant pour la République, contre le séparatisme régionaliste, de sa position patriotique sur Maastricht et sur la constitution européenne, de son affrontement avec le social-maastrichtien Jospin.

L’objectivité oblige aussi à dire hélas qu’il n’a jamais su rompre totalement avec le PS, dispensateur des voix indispensables pour être élu au second tour et sans lequel l’accès aux médias est quasi-interdit aux intellectuels authentiquement républicains.

Un triste exemple en est donné aujourd’hui : en effet, le « Che » a accepté la mission des plus faisandées dans laquelle les sociaux-libéraux typiques, super-atlantistes et euro-fédéralistes, Valls et Cazeneuve ont décidé de le compromettre : le voilà bombardé président d’une fondation d’Etat dont le but est de transformer l’Islam en France en « Islam de France ». Et cela, en violation de l’article II de la Loi de 1905 séparant l’Etat de toutes les Eglises et disposant que « la République ne reconnaît ni ne salarie aucun culte », ce qui n’est rien d’autre que la formulation juridique du principe formulé par Victor Hugo, « L’Etat chez lui, l’Eglise chez elle ». Ce jour même (29 août 2016), sur France-Inter, Chevènement a avoué que par ce canal crypto-clérical, l’Etat allait investir l’argent du contribuable pour former des imams « républicains », s’adresser aux musulmans en tant que tels, mettre en place des formations et des diplômes à finalité religieuse dans les universités, etc. Il faut être de la dernière mauvaise foi pour ne pas voir l’énormité de la dérive qui consiste à organiser l’intervention de l’Etat, qui plus… au nom de la « laïcité » – dans la restructuration complète d’une religion. On n’est plus dans la République laïque, on dérive vers le Concordat par lequel Napoléon a jadis organisé le culte juif en France. Mais si l’Etat organise la religion, qui ne voit que la religion organisera tôt ou tard l’Etat ? Qui ne voit qu’on se rapproche ainsi des exigences cléricales de feue la constitution européenne qui institutionnalise le « dialogue avec les Eglises ». Qui ne voit qu’à terme, c’est l’Eglise catholique qui revendiquera que l’Etat fasse pour elle, religion majoritaire (75% des Français sont baptisés, même si une infime proportion est pratiquante) ce que l’on fait pour un culte minoritaire ? Rappelons qu’il y a peu, la droite catholique revendiquait la mise en place de crèches de Noël dans les mairies, ce qui heurte à la fois les musulmans, les athées, les juifs et tous ceux qui, catholiques de base inclus, veulent qu’on cesse d’empoisonner le pays avec ce type de débat ultra-régressif ?

Si Chevènement voulait vraiment servir la République, et non élever une ultime statue à sa propre personne vieillissante, il dénoncerait plutôt les incroyables entorses à la loi de 1905 – donc à la Constitution, car cette loi fait partie du « bloc de constitutionnalité » – commises ces dernières années par Sarkozy, Hollande et autre Valls : quand Hollande va se faire adouber par le Pape à une encablure des présidentielles, quand Sarkozy, intrônisé « chanoine du Latran » par Benoît XVI, déclare que les prêtres sont mieux armés que les instituteurs pour enseigner le civisme, quand le même « président de la République laïque » se rend à Riyad pour célébrer « Dieu transcendant, présent dans le cœur de tout homme », quand Valls représente ès qualités la France à la canonisation de Jean Paul II, quand le même, accompagné de Hollande, porte ostentatoirement la kippa dans une synagogue, quand Cazeneuve se rend en Alsace – non pour y abolir le statut concordataire (dans ces départements, l’argent public continue de financer les cultes luthérien, catholique et juif, et leur enseignement reste théoriquement obligatoire dans les lycées publics alsaciens !) mais pour déclarer qu’il veut étendre à toute la France le dispositif clérical alsacien (hérité de Bismarck !) – cela viole grossièrement le pacte républicain, le « deux poids deux mesures » est flagrant aux yeux de millions de Français musulmans que l’on prend pour des imbéciles et la laïcité est ravalé par les premiers personnages de l’Etat au rôle d’un discours hypocrite et tendanciellement discriminatoire. Que la République ne reconnaisse AUCUN culte, qu’elle n’en subventionne directement ou indirectement AUCUN, que l’argent public soit dévolu à l’école publique qui en manque cruellement, et l’égalité respirera mieux dans ce pays !

En réalité, si l’Etat veut faire reculer le salafisme et l’intégrisme fanatique, elle dispose de très importants leviers constitutionnels laïques : l’Education nationale, qui doit enseigner le fait IRRELIGIEUX au moins à égalité avec le « fait religieux » (voir notre article en bande défilante du site d’IC) puisque l’athéisme est désormais majoritaire en France et qu’il progresse partout dans le monde (l’arbre du salafisme ne doit pas cacher la forêt de la sécularisation rapide des sociétés), la loi républicaine bien entendu, qui, sur tout le territoire, doit protéger les jeunes filles victimes de pression intolérables pour porter le voile ou pire, la réorientation de la politique étrangère française (assez d’ingérences néocoloniales à haut risque en Syrie, Irak, Afghanistan, Libye…) et l’utilisation des leviers économiques et sociaux d’Etat (nationalisations, relance planifiée du « produire en France », reconstitution des acquis sociaux du CNR et des services publics, politique fiscale de redistribution égalitaire entre les territoires et les territoires riches, etc.

Mais pour cela, il faudrait affronter l’UE, le MEDEF et le grand capital au lieu de bavasser à l’infini sur l’organisation étatique des cultes… et d’organiser en douce la re-cléricalisation du pays « à l’européenne ».

Il est triste que Chevènement, victime du même syndrome que Jacques Toubon (qui a abandonné la difficile résistance au tout-anglais pour accepter un poste officiel nettement plus valorisant) trahisse, en fin de parcours politique, les principes républicains qu’il a toujours proclamés, et que, pis encore, il les trahisse en les invoquant la main sur le cœur.