MONDE A L’ENVERS – Par Georges Gastaud

Dans un poème intitulé El Mundo alrebes (le monde à l’envers), Juan Goytisolo évoquait allégoriquement une étrange société dans laquelle un « loup gentil » est maltraité par de méchants bergers. Même intuition renversante chez Heine, le poète allemand ami de Marx. Dans Die umkehrte Welt, Heine éreinte la société contre-révolutionnaire de son époque marquée par la défaite de la Révolution française et par la Restauration de l’Europe monarcho-féodale : dans cet univers étrange, c’était la « chouette » catholique, assise sur la Sainte-Alliance du tsar et de Metternich, qui osait se parer des lumières de l’avenir…

Notre société fait encore plus fort en matière de renversement généralisé du sens et du contresens : voilà qu’elle inverse, non seulement les mots, mais les réalités. L’affaire Griveaux vient par ex. de révéler à quel point, mésusage des réseaux sociaux et voyeurisme décadent aidant, la vie privée, voire l’intimité peuvent choir du jour au lendemain dans le domaine public en déstabilisant familles et individus. Etrange société néolibérale où ce qui relève ordinairement de l’intime ou de l’entre-soi légitime est brutalement jeté en pâture à Monsieur Tout-le-Monde transformé en voyeur. En réalité, en chimie comme sur le plan sociétal, « rien ne perd, rien ne se crée, tout se transforme » : cette collectivisation pernicieuse de l’intime va de pair avec la privatisation destructive de l’espace public, des services publics et de tout ce qui devrait être commun à tous : non seulement l’accès à la nature (par ex. à la lune, ou à l’espace interplanétaire, n’est-ce pas M. Ellon Musk ?), non seulement l’accès au savoir scientifique (et c’est la prétention de certains à breveter jusqu’au génome humain), mais aussi ces grands services publics (de l’eau, de la santé, de l’éducation, de l’énergie, du transport…) et ces grands moyens de production et d’échange (ports, rail, aéroports, autoroutes, mais aussi grandes usines, banques et grands magasins…) dont l’usage détermine la vie de pays entiers et de millions d’individus.

Impudent accès commun à l’espace privé – voire bientôt (quand l’imagerie neuronale aura assez progressé…) au for intérieur – et « en même temps », comme dirait l’autre, privatisation forcenée de l’espace public et des biens « communs » : tel est le mouvement croisé, aussi sournoisement totalitaire qu’anthropologiquement destructif, qui pourrit la vie humaine à l’époque « dés-humaniste » du néolibéralisme triomphant.

L’inverse en somme de ce que promettait le Manifeste du Parti  où communisme est défini comme la société où le « le développement de chacun est la clé du développement de tous », le bonheur commun s’accroissant du déploiement harmonisé des individualités, et vice- versa. A rebours en somme du « tout-à-l’ego » que secrètent en permanence les sociétés capitalistes en proie au macro-pourrissement.