LA MONDIALISATION GRIPPÉE ou, ÉLOGE DE LA SEGMENTATION – par G. Gastaud

Après le péril noir (le virus Ebola parti d’Afrique qu’ont magnifiquement combattu les médecins cubains !), revoici le péril jaune (surgissant de la « Chine rouge » qui plus est : ce pays n’a rien pour plaire !) prenant la forme d’une infection virulente centrée sur la province chinoise de Wuhan. Même s’il est difficile aux média-menteurs de dénigrer le PC chinois à ce sujet (les mesures de protection prises par Pékin, dans l’intérêt du peuple chinois et de la population mondiale, sont drastiques), les gloses malveillantes contre le « régime » ont vite fleuri dans les médias du capital : car au pays d’Agnès Buzyn, comme chacun sait, mille chefs de service ne viennent surtout pas de résilier leurs fonctions administratives pour dénoncer l’ « insécurité médicale » qui règne dans les hôpitaux hachés par l’euro-austérité…

 

La réalité est que ces menaces à répétition d’épidémies, d’épizooties et autres pandémies devraient interroger sur le dogme central de l’idéologie néolibérale chère aux euro-cabris : celui de l’ « économie de marché ouverte sur le monde où la concurrence est libre et non faussée » qui définit l’UE dans les traités européens successifs. On voudrait en effet faire croire aux bonnes gens, et spécialement aux jeunes intellectuels (les jeunes prolétaires ont en général plus d’esprit critique : leurs parents ouvriers devenus chômeurs ont vécu les délocalisations !), que la modernité, ce seraient la « dé-segmentation » et le « sans-frontiérisme » absolus assorti des quatre « libertés » édictées par Maastricht :

·     liberté de circulation des marchandises (suppression des droits de douane, droit pour les transnationales d’écraser les productions locales industrielles et vivrières),

·     libre circulation des capitaux (vive l’optimisation fiscale légale !),

·     libre circulation des idées (droit des GAFA à envahir le monde entier en imposant la langue unique du maître yanqui : le sacro-saint globish !) ;

·     et bien entendu, « libre » circulation des personnes, en réalité, de la force de travail : car, comme le dit ironiquement Pierre Perret dans Lily, les migrants chassés de chez eux par la misère et les guerres impérialistes « Viennent tous de leur plein gré / Vider les poubelles à Paris »… Mais c’est là une triste liberté sous les étoiles, eût dit le poète turc Nazim Hikmet qui savait d’expérience que « c’est un dur métier que l’exil » et que le premier droit de tout homme est de vivre, d’aimer et de travailler au pays*.

 

Sur le plan philosophique, voire ontologique**, on assiste de même à l’éloge immodéré de la dé-segmentation, au dénigrement de la discontinuité et de la « substance », à l’exaltation de la « nomadisation » générale, de la « fluidité » de l’être et du devenir sans rivage. A l’arrière-plan de ce bavardage pseudo-scientifique, ce n’est pas Héraclite, le fondateur grec de la dialectique matérialiste, qui émerge, mais… Laurence Parisot et son inhumain « tout est précaire, la santé, la vie, l’amour, pourquoi le travail ne serait-il pas précaire ? »… Comme si Héraclite n’avait pas été suffisamment rationnel pour comprendre que le flux est… permanent, que le fleuve dessine bien un lit relativement stable et que le feu cosmique qui symbolise la matière « s’éteint et s’allume avec mesure ». Comme l’ont montré Hegel puis Engels, les changements brusques, les seuils, voire les ruptures d’espace, les « catastrophes » et les « bords », se combinent… sans cesse, voire, « en continu », aux changements et aux espaces continus… En termes savants, on parle ainsi de « dialectique du continu et du discontinu »…

 

Sur le plan ontologique, il est donc faux que tout soit « fluide » et gazeux, que tout circule sans cesse : il y a des seuils, des bonds qualitatifs, des révolutions et pas seulement des évolutions ; donc, spatialement ou temporellement, il existe des frontières – pour peu qu’on ne les conçoive pas sommairement comme des murailles infranchissables mais comme des lieux de passage permettant aux différences de circuler. Par exemple, faut-il de la circulation entre les pays, du commerce, des voyages ? Certes oui, et le monde n’a pas attendu la mondialisation néolibérale et l’OMC pour qu’Homère écrive l’Odyssée et que le Vénitien Marco Polo parcoure dans les deux sens les routes médiévales de la soie. Mais il y a circulation et circulation. La circulation capitaliste et néolibérale, c’est la guerre commerciale de tous contre tous, c’est l’immigration contrainte par la faim, et elle est conçue comme un moyen d’abaisser les salaires et d’opposer les travailleurs entre eux ; c’est aussi le chantage permanent au départ de l’usine à l’étranger si les ouvriers n’acceptent pas de travailler pour pas cher et jusqu’à pas d’heure. La circulation  communiste, c’est au contraire celle que pratiqueraient des Etats socialistes souverains, égaux entre eux, planifiant leur développement interne et leurs échanges externes. Des Etats se divisant le travail à l’international, cultivant les savoir-faire locaux, prenant appui sur les particularités géographiques de chaque pays, refusant de faire faire trois fois le tour du monde à un yaourt avant qu’il n’atterrisse sur une étagère. Chaque pays apporterait alors au pot commun de l’humanité ce qu’il sait faire de mieux : et par ex., avant d’être étranglé par la spéculation US sur le pétrole, le Venezuela bolivarien exportait à bas prix ses hydrocarbures à Cuba qui lui envoyait des instituteurs et des médecins. Quant à la RDA, quand elle accueillait des travailleurs vietnamiens, elle commençait par leur apprendre l’allemand, par leur fournir un logement, par leur permettre de capter la télé de Hanoi ; en échange du travail des immigrés indochinois, le Vietnam appauvri par trente ans de guerre recevait des produits industriels est-allemands. Et c’est d’ailleurs si vrai que dans l’univers lisse, en apparence de la mondialisation contre-révolutionnaire détruisant le Mur de Berlin et la différence Est-Ouest, les murs se reconstituent du Mexique à la Palestine ; et plus que tout autre Mur, cette invisible frontière interne à chaque pays, cette rupture de classe continue qui sépare une étroite minorité ayant tout de l’immense majorité qui, aux dires de Macron, n’a et « n’est », pour ainsi dire, presque rien !

On peut penser aussi à l’image de l’écluse qui bloque provisoirement le flux ravageur d’un cours d’eau pour permettre aux péniches de circuler en mettant l’aval et l’amont à niveau de manière régulée. Dans notre exemple économique, le rôle de l’éclusier est tenu par le douanier dont le rôle est, non de fermer le pays (telle fut l’autarcie brutale des nazis), ni d’en permettre l’évaporation rapide (tel est le libre-échangisme du FMI), mais de mettre à niveau les économies nationales existantes pour que, sans jamais tarir, le flux ne se mue jamais en chute du Niagara dévastatrice. Il est d’ailleurs plaisant de constater que les adeptes de la « mondialisation heureuse » sont les premiers à exiger la fermeture des frontières, voire la mise en quarantaine, quand des pandémies, que contenait jadis peu ou prou la segmentation des espaces continentaux qui précéda le capitalisme, menacent de frapper les populations friquées du Nord et de l’Ouest en rompant les digues des pays de l’Est et du Sud…

 

Il faut donc refuser l’opposition métaphysique entre espace continu et seuils de rupture, évolution graduelle et révolution brusque, monde ouvert et territoires repliés sur eux-mêmes. Le contenu de classe décide des bonnes segmentations : celles qui protègent les nations libres, les pays socialistes en construction et le prolétariat international. Et les mauvaises : celles qui conduisent à l’autarcie de fascistes préparant en secret leurs agressions. De même qu’il y a une bonne internationalisation : c’est celle des pays souverains coopérant pour « mettre au niveau » l’ensemble de l’humanité sans nier la diversité indispensable des langues, des productions matérielles et des élaborations mentales.