J'ai cessé durant des années ne serait-ce que de feuilleterTélérama, cet Everest du boboïsme et de tout ce qui accompagne d'ordinaire cette grave affection du coeur et de l'esprit : euro-béatitude, atlantisme subtil, antiracisme postural, néo-féminisme de plateau, fascination jamais démentie pour le monde anglo-saxon (et pour sa langue!). Le tout saupoudré d'anticommunisme « de gôôôche » mâtiné de sinophobie, relevé de Castrophobie et pimenté d'un inusable antisoviétisme de confort…
Il arrive pourtant que, par temps d'interminable canicule, l'honnête retraité gagné par un ennui massacrant n'ait rien de plus excitant à faire que de rechuter dans ses turpitudes les moins avouables. Ayant donc pris soin récemment de constater, ainsi qu'il sied, que nul ne se souciait dans les parages d'épier mes errements, j'ai donc récemment feuilleté subrepticement un exemplaire du célèbre
hebdo « culturel » associé au groupe « Le Monde ». Eh bien, qui m'en croira, j'ai presque cru perdre d'un coup mes repères idéologiques habituels! Jugez-en: pour commencer, un écrivain brésilien allait jusqu'à signifier à son intervieweuse sidérée que, sans être lui-même un Rouge (que Dieu l'en garde à jamais!), il n'avait jamais pu s'empêcher de placer au centre de ses romans d'admirables figures de… militants communistes! Comme on dit à Marseille: « Ouche! »…
Et comme si cette évidente faute de goût journalistique ne suffisait pas à provoquer le tournis de l'honnête lecteur, voilà que, quelques pages plus loin, le lecteur avait la stupéfaction de parcourir un entrefilet (la rédaction-en-chef de Télérama connaît décidément de graves manques de vigilance estivale!) où il est à demi-mots expliqué que France-Musique s'est dernièrement vu privée de plusieurs de ses fréquences usuelles au profit de France-Info, dont Télérama indique mine de rien que le pouvoir compte sur elle pour assurer la com du gouvernement par temps de crise…
Rédacteurs de Télérama, attention: vous filez du mauvais coton: encore un peu et les habitués de vos chroniques pourraient enfin comprendre, eux qui sont d'ordinaire d'autant plus naïfs que nombre d'entre eux se croient des parangons d'esprit critique, que la clique macroniste travaille à liquider France-Musique, cette chaîne que les déçus du « service public de l'audiovisuel » considèrent souvent comme une valeur-refuge par temps de bourrage de crâne massif, le but de Mme Sibyl Veil – que Macron a nommé à la tête de Radio France étant manifestement de sacrifier Lully et Bach à une chaîne « généraliste » qui, à longueur d'antenne, encense saint « Volodimir Zelensky », crucifie Cuba socialiste, dénigre la Chine populaire, fustige la retraite à 60 ans (la dette, ma bonne dame, l a d e t t e , la D E T T E on vous dit !) tout en traitant d' « antisémites » les malséants Insoumis… Tant pis pour les habitués de la Tribune des critiques de disques mais que vive l'union sacrée impérialiste dont les « journalistes » de France-Info savent déjà si bien relayer les imprécations émanant de l'Etat Fédéral Européen, postnational, cornu, anti-cosaques et darmano-retailliste…
Heureusement pour sa boussole idéologique interne si violemment heurtée, l'auteur de ces lignes aura vite retrouvé le socle rassérénant de l'anticommunisme téléramiste ordinaire. Peu de pages plus loin en effet, l'hebdo de Madame Fabienne Pascault se reprend en recommandant une émission « historique » prometteuse. L'article visé crucifie Nicolae et Elena Ceausescu, ces deux ex-dirigeants de la République socialiste roumaine dont la tombe est continuellement fleurie d'oeillets rouges par des gens ordinaires qui ont la sottise de ne pas confondre une révolution avec la CONTRE-révolution de 1989 notoirement copilotée par MM. Bush et Gorbatchov. L'auteur de ce papier sordide s'y réjouit d'un simulacre de « procès » où les dirigeants du PC roumain auraient été « convaincus » (en une heure de temps, sans avocat, sans respect pour la loi roumaine ni instruction contradictoire, les « juges » des Ceausescu opérant à visage masqué y ont prononcé une sentence de mort manifestement téléguidée qui a aussitôt été exécutée… à la kalachnikov, nous dit avec gourmandise l'auteur de cette « critique »…).
Bien entendu, il ne s'agit pas ici de dédouaner les gouvernants roumains de leurs fautes politiques, la principale étant sans doute, durant des années, d'avoir cru aux flatteries de l'Occident qui misaient sur eux pour opposer la Roumanie socialiste à l'URSS et pour obtenir de Bucarest une politique d'austérité qui a fait souffrir le peuple roumain. Mais quelle étrangeté que de voir Télérama, qui n'a d'ordinaire pas de mots assez durs pour pourfendre la peine de mort et les « atteintes à l'état de droit », surtout quand elles émanent censément de régimes révolutionnaires assiégés par l'impérialisme, se réjouir d'un tel lynchage anticommuniste précédé d'une parodie de justice… Rien de cela n'importe à Télérama du moment que les condamnés se réclamaient du communisme (à tort ou à raison, c'est là un autre débat) et que l'objet de cette mascarade sanglante était – nous y voilà! – non pas de « rétablir la démocratie » en Roumanie (avant la prise du pouvoir communiste de 1945, la Roumanie n'avait JAMAIS connu la démocratie, fût-elle bourgeoise: y régnait Antonescu, un tyran anticommuniste vassal de Hitler!), mais de restaurer l'exploitation capitaliste et d'annexer le pays à l'UE et à l'OTAN de manière à pouvoir opposer à l'avenir la Roumanie postsocialiste à la nouvelle Russie postsoviétique. Avec à la clé, l'expatriation de millions de jeunes Roumains contraints de fuir le chômage de masse dans leur pays redevenu une colonie de main-d'oeuvre, privé des services publics les plus élémentaires… et transformé, comme l'Ukraine voisine, en une base militaire programmée pour la future guerre antirusse. Car la guerre continentale et le chômage de masse, voilà le type de « révolution démocratique » que l'on adore à Télérama !
Bref, merci à Télérama de m'avoir si vite rendu mes repères idéologiques un temps ébranlés : tel un Culbuto de l'idéologie dominante, fût-elle superficiellement gauchie (le propre du Bobo n'est-il pas de cultiver sa bonne conscience « de gauche », mais de hurler avec les loups dès que l'affrontement se durcit entre le Capital et le Travail, entre l'impérialisme et ceux qui tentent de lui résister?), certains donneurs de leçons ès droits de l'homme ont ainsi vite fait de revenir à leurs fondamentaux ultraréactionnaires, pour ne pas dire carrément fascisants.