
A l’ouverture du 54e congrès de la CGT, c’est une présence qui n’est pas passée inaperçu, celle d’un militant de la CGT educ-action Salah, venu interpeller sur sa mise en marge de son syndicat en raison de son engagement pour la solidarité avec la Palestine.
Une mise en marge qui choque fortement à tel point qu’il a déjà recueilli le soutien de 20 000 cgtistes et personnalités de tous horizons : car elle marque en réalité la forte opposition au sein de la CGT contre le ciblage d’une ligne de lutte de classe et la volonté d’interdire le débat à ce sujet au profit du verrouillage sur l’alignement sur une position réformiste prenant le pli de l’alignement sur les positions de l’impérialisme. Ces positions portées de façon dominante par les médias des milliardaires mais également diffusées et imposées par les organisations réformistes dont les positions sur les questions internationales sont dictées par la Confédération Européenne des Syndicats, une institution de l’Union Européenne qui en partage structurellement les vues impérialistes. Par exemple en soutenant la guerre en Ukraine et son financement justifiant la plongée tragique pour le monde du travail dans l’économie de guerre. Il ne faut pas se tromper, nul obligation de partager l’ensemble des positions ou des convictions personnelles de Salah Lamrani – et initiative communiste avec le PRCF ne les partage pas toutes – pour comprendre qu’il s’agit là d’une problématique concernant chaque syndicaliste et au delà chaque travailleurs. Une problématique d’e classe d’indépendance de classe et donc de liberté pour les organisations de travailleurs à se déterminer librement.
C’est bien le sens de l’appel soutenu par les 20 000 syndicalistes qui souligne : « Salah est visé à cause de sa démarche publique en faveur d’un soutien ferme au peuple palestinien victime d’un génocide à caractère fasciste avec la complicité des capitales occidentales. Tous les différends politiques, idéologiques et personnels doivent trouver une résolution interne conforme au droit et aux traditions de dialogue, de libre débat et de franche camaraderie de la CGT, qu’une confirmation confédérale de cette exclusion arbitraire déshonorerait. »
Parmi ses signataires, on compte notamment Dominique NATANSON, Sonia FAYMAN et Michèle SIBONY, représentants de l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP), Jean-Pierre PAGE, ancien membre de la Commission Exécutive confédérale de la CGT et ancien responsable de son Département international, le Professeur Norman FINKELSTEIN, fils de survivants d’Auschwitz et du ghetto de Varsovie et autorité mondiale sur la Palestine, ou encore l’historien Bruno Drewski.
Alors que Jean-Paul Delescaut, attaqué dans un ignoble procès politique visant à terroriser la CGT et avec elle l’ensemble de ceux voulant porter une action anti impérialiste pour la paix et donc pour les travailleurs, vient de remporter une victoire judiciaire décisive, il est important d’entendre son message de lanceur d’alerte qui résonne fortement dans le débat ouvert par le 54e congrès dans la suite du 53e congrès.

Initiative Communiste : Salah, tu es présent à l’entrée du 54e Congrès de la CGT à Tours. Peux-tu te présenter à nos lecteurs et nous indiquer quels sont tes engagements syndicaux à la CGT et pour le soutien au peuple palestinien ? Tu as été écarté de la CGT bien que membre du Bureau du syndicat CGT Educ’action de Clermont-Ferrand. Pour quelles raisons ?
Salah : J’ai adhéré à la CGT Educ’action du Puy-de-Dôme en mai 2023. Mon engagement a amené le Bureau à m’inviter à être candidat aux élections du Congrès en juin, ce que j’ai accepté à la condition de conserver ma liberté d’opinion. On m’a assuré qu’il n’y avait pas de « police de la pensée » à la CGT, et que la camaraderie resterait de mise.
Mais les ennuis ont commencé dès que j’ai défendu le droit à l’existence des écoles confessionnelles, ce qui a failli empêcher mon élection. Par la suite, mes opinions divergentes sur la guerre en Ukraine (je dénonce l’alignement de la CGT sur l’UE et l’OTAN), la FSM (je soutiens le retour de la CGT en son sein) ou l’inclusion de thématiques LGBT dans l’action syndicale ont achevé de me marginaliser. Privé de toutes mes prérogatives d’élu (accès au local, à la boîte mail, aux activités quotidiennes du Bureau) et de syndiqué (droit à la formation et à l’information), je me suis retrouvé à devoir défendre mes propres droits au sein du syndicat plutôt que nos droits collectifs de personnels de l’Éducation nationale.
Après le 7 octobre, la Confédération a relayé sans recul les éléments de langage de la propagande israélienne, qui visait à préparer les esprits au génocide ; elle a fait abstraction de plus de 70 ans de colonisation et de nettoyage ethnique, et de près de 20 ans de blocus de Gaza, constitutifs d’autant de crimes contre l’humanité. Ainsi, des communiqués confédéraux présentaient le massacre à Gaza comme une simple « représaille à des actes de terreur perpétrés par le Hamas », assimilaient des soldats de l’occupation à des civils, commençaient toujours par déplorer les victimes israéliennes et taisaient l’existence de milliers d’otages palestiniens. Le mensuel de la CGT Ensemble, la Vie Ouvrière est allé jusqu’à décrire la résistance palestinienne comme motivée par l’antisémitisme et le « fanatisme religieux », et à affirmer que le siège de Gaza datait du 9 octobre et n’était pas interdit par le droit international.
J’ai annoncé mon intention d’écrire une lettre interne pour dénoncer ces discours révisionnistes qui déshumanisaient les Palestiniens et renvoyaient dos à dos occupant et occupé. Ma section a immédiatement essayé de me forcer à démissionner, et face à mon refus, elle a déclenché une procédure d’exclusion, affirmant que mes positions sur la Palestine étaient le « point saillant » et le grief « le plus grave » justifiant mon éviction.
Initiative Communiste : Cette exclusion a fortement choqué : quelles sont les réactions de solidarité des militants CGT face à cela ? Il y a un appel à soutenir ta réintégration qui est lancé, où en est-il et quelle a été la réaction de la direction de la CGT face à son succès ?

Salah: La lettre ouverte appelant à un soutien authentique à la Palestine a recueilli près d’un millier de signatures, dont celle de 7 syndicats CGT. Mais la pétition appelant à ma réintégration (change.org/petition-salah-cgt) en a rassemblé près de 20 000, ce qui est remarquable : c’est deux fois plus que la pétition initiée par Sophie Binet au même moment (mi-mai 2024), sur la même thématique (la dénonciation de la criminalisation du soutien à la Palestine) et sur la même plateforme (change.org), qui en a recueilli 10 000. Cela en dit long sur l’indignation suscitée par mon exclusion, et sur le discrédit croissant d’une direction confédérale, qui, dans sa quête bourgeoise de « respectabilité », adopte de plus en plus le discours dominant, renonçant à son héritage anticapitaliste et anti-impérialiste au profit du réformisme. Les ajustements opportunistes peinent à convaincre.
Ce qui choque aussi, c’est la trahison de la vocation première d’un syndicat : défendre les travailleurs. Au lieu d’être protégé, je me suis retrouvé broyé et mis en danger personnellement et professionnellement par mes propres « camarades ». Avant même la procédure d’expulsion, j’ai subi invectives, menaces d’agression physique et calomnies, dont l’accusation fabriquée d’avoir traité un collègue de travail de « mécréant », particulièrement explosive dans notre métier où une accusation de radicalisme religieux contre un arabo-musulman peut constituer un arrêt de mort social. Pour me défendre, j’ai divulgué des enregistrements qui démontraient ma version des faits et me disculpaient : c’est ce que la CGT recomande aux travailleurs victimes de harcèlement au travail, en s’appuyant sur une jurisprudence de la Cour de cassation qui établit la recevabilité des enregistrements clandestins. Mais cette précaution salutaire s’est retournée contre moi : au lieu de confondre les harceleurs, elle n’a servi qu’à justifier rétroactivement mon exclusion.
La direction confédérale n’est pas directement impliquée dans cette décision, qui a été validée par notre direction fédérale (UNSEN-CGT) avec la même procédure kafkaïenne. Suite à mon interpellation, le secrétaire confédéral Boris Plazzi m’a promis de revenir vers moi après enquête, mais il ne l’a pas fait. Ce n’est plus ma carte d’adhérent que je défends désormais, mais ma situation professionnelle et personnelle : mon exclusion et les calomnies islamophobes qui l’accompagnent pourraient être invoquées comme circonstances aggravantes dans toute procédure future à mon encontre, qu’elle soit hiérarchique ou judiciaire. Je continuerai à militer, notamment via mon blog Alain Marshal (anagramme de mon nom), et à tout faire pour être lavé de ces accusations. Il est regrettable de devoir dépenser tant d’énergie pour me défendre contre la CGT, au lieu de lutter pour la préservation de nos conquis sociaux et contre la répression d’Etat : mais quand un syndicat se comporte comme la justice bourgeoise et l’IGPN, il doit être dénoncé comme tel.
Initiative Communiste : La répression avec des procès politiques a ciblé jusqu’à certains des dirigeants les plus importants de la CGT comme Jean-Paul Delescaut pour empêcher la solidarité humaine élémentaire avec le peuple palestinien face à la colonisation et au génocide impérialiste. La répression contre les syndicalistes est d’ailleurs un des sujets de discussions du 54e congrès de la CGT : comment peut-on comprendre que des militants CGT soient eux-mêmes ciblés à l’intérieur de la CGT pour leur engagement de solidarité avec les peuples victimes des crimes de l’impérialisme, de ses guerres et de son colonialisme ?
Salah : Mon exclusion n’est effectivement qu’un exemple parmi des centaines d’autres. Elle s’inscrit dans une chasse aux sorcières nationale et internationale qui a frappé tous ceux qui ont soutenu authentiquement le peuple palestinien : interdictions de manifestations et de conférences, traque des symboles et slogans pro-palestiniens, campagnes de lynchage public, procédures disciplinaires, intimidation judiciaire, perquisitions et procès pour « apologie du terrorisme », etc. Aucun levier n’a été négligé pour étouffer ce mouvement de solidarité sans précédent.
Les syndicats, associations et partis politiques se sont retrouvés pris en étau entre le risque d’anathème (accusation d’antisémitisme, d’islamisme, de terrorisme…) et la pression de leurs bases, optant souvent pour un soutien de façade à la Palestine dont l’alpha et l’oméga reste la condamnation du Hamas et du 7 octobre. Cette posture d’équilibriste n’est pas sans précédent : elle prolonge une tradition de compromis avec l’ordre colonial que le mouvement ouvrier organisé a pu pratiquer lorsque ses intérêts électoraux l’exigeaient : en 1956, le PCF votait les pleins pouvoirs à l’armée française en Algérie [ NDLR : on lira l’analyse d’Alain Ruscio sur cette question ici, rappelant dans le même temps l’engagement du PCF, du PCA et de leur militant pour la décolonisation, y compris avec constitution d’un maquis ]. Mais la diabolisation du Hamas fait l’impasse sur la légitimité démocratique issue des élections de 2006 (quid du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?), sur la reconnaissance du droit à la résistance armée face à une occupation, pourtant consacré par le droit international, et sur la participation de l’ensemble des factions armées palestiniennes, y compris marxistes-léninistes, au 7 octobre. La représentation d’un Israël comme avant-poste de la civilisation occidentale au cœur d’un Orient jugé rétrograde, grille de lecture qui reproduit les préjugés racistes et islamophobes structurant l’idéologie coloniale européenne depuis le XIXe siècle, reste ancrée, y compris à gauche.
Plutôt que de se payer de mots en affirmant « placer au cœur des débats la lutte contre l’extrême droite » pour son 54e Congrès, la CGT ferait mieux de commencer par faire le ménage dans ses propres rangs, et cesser de couvrir des comportements qui relèvent clairement du racisme et de l’islamophobie. J’ai donné plusieurs autres exemples de discriminations intra-syndicales dans mon Appel à une action antiraciste, citant notamment un sondage qui indique que 24% des cégétistes auraient voté Rassemblement National aux élections européennes de 2024. Certains « syndicalistes professionnels » sont plus soucieux de « lutte des places » que de « lutte des classes » : pour eux, la « lutte contre l’extrême droite » relève davantage de la concurrence électorale que de la fraternité universelle, et les causes de l’antiracisme, de l’antifascisme ou de la Palestine sont simplement mises au service de la crédibilité du syndicat et de la défense de privilèges. Les « camarades » qui m’ont exclu m’ont clairement dit que mes critiques des positions confédérales sur Gaza étaient inacceptables car elles discréditaient le syndicat et lui faisaient perdre des adhérents.
Heureusement, les militants de base restent largement attachés à un syndicalisme de classe et de masse et à un internationalisme authentique. Je l’ai encore constaté à Tours, où, durant 10 heures d’affilée le premier jour et 5 heures le deuxième jour, j’ai pu distribuer plus de 1 000 tracts. Malgré le risque d’insolation (les organisateurs m’ont permis d’accéder au parking, mais pas de m’abriter sous la tente), j’en garderai des souvenirs durables : des manifestations de solidarité spontanées, une franche camaraderie, la poignée de main chaleureuse de Jean-Paul Delescaut, et le drapeau rouge gravé sur la peau.





