La mort de Mahsa Amini en septembre 2022, jeune Kurde iranienne tuée en garde à vue par la police des mœurs pour port « incorrect » du voile, a déclenché un soulèvement populaire d’une ampleur inédite depuis la Révolution de 1979. Les discriminations subies par les femmes iraniennes sont réelles, documentées, graves. Mais depuis les premières frappes américano-israéliennes du 28 février 2026, baptisées « Opération Epic Fury », ces discriminations sont devenues, dans les médias occidentaux, une propagande centrale qui vise, par l’émotion, à légitimer et faire naitre un soutien à une guerre d’agression dont les objectifs sont tout autres.

Une guerre aux objectifs impériaux et coloniaux
Lorsque Donald Trump a justifié les frappes sur l’Iran — ciblant au moins neuf villes, des sites nucléaires, des installations militaires et le Guide suprême Ali Khamenei lui-même, tué lors de l’opération —, les mots « droits des femmes » et « libération » ont rapidement saturé le discours médiatique occidental. Pourtant, les objectifs déclarés ou lisibles de cette opération sont d’une tout autre nature.
D’abord, le pétrole. L’Iran est l’une des premières réserves mondiales d’hydrocarbures. Lorsque Trump a fait saisir Maduro au Venezuela en janvier 2026, il avait déclaré vouloir « reprendre » le pétrole vénézuélien. La logique est identique en Iran : briser un État récalcitrant à l’hégémonie américaine, c’est aussi rouvrir l’accès à ses ressources énergétiques au bénéfice des compagnies occidentales. Mais c’est aussi en priver la Chine, concurrent géopolitique des USA dont la seule existence peut conduire à briser l’hégémonie de son axe impérialiste. Venezuela, Iran, Russie ciblés et attaqués par les USA sont en effet les principaux fournisseurs de la Chine.
Les analystes de marché confirment que l’opération a immédiatement provoqué une flambée des prix du brut — Brent au-dessus de 85 dollars le baril —, révélant que les approvisionnements iraniens et le contrôle du détroit d’Ormuz représentent un enjeu géostratégique majeur. En écrasant l’Iran sous les bombes, en enlevant le président vénézuélien, Trump et les USA entendent ainsi démontrer leur total contrôle sur l’ensemble des producteurs de pétrole, directement ou par leur vassalisation volontaire ou par la violence de la guerre impérialiste. Il ne s’agit pas ici que du contrôle du pétrole, mais de ce qu’il sous-tend économiquement et géopolitiquement : de par le contrôle des échanges en dollars du commerce du pétrole, les USA imposent l’extraterritorialité de leur monnaie et avec elle l’extraterritorialité de leurs sanctions économiques. C’est cela qui permet une violente guerre économique contre tous les pays refusant l’hégémonie impériale. Du Nicaragua à Cuba en passant par la Biélorussie. Ou à l’image de la Syrie détruite par ces sanctions et livrée ainsi aux islamistes d’Al-Qaida. Ou de la Corée du Nord affamée par ce même blocus économique dans les années 1990.
Autre but de guerre, l’extension de la colonisation israélienne sur la région. l’opération « Epic Fury » s’inscrit dans un arc de destruction qui comprend le génocide à Gaza, l’occupation continue de la Cisjordanie, l’invasion du Liban, et la livraison de la Syrie à un régime islamiste issu de la mouvance Al-Qaïda. L’Iran, qui finançait et armait des forces combattantes contre Israël — Hezbollah, Hamas, Houthis ainsi que des milices appuyant le pouvoir souverain en Syrie —, était l’obstacle central à la recomposition impériale de la région autour de la primauté coloniale israélienne et de son projet de théocratie fasciste du Grand Israël. Un projet affiché sur carte jusqu’à l’ONU par B. Netanyahou.
Enfin, la souveraineté iranienne elle-même est en jeu et avec elle celle de tous les États tiers des USA. L’Iran s’inscrit dans l’ordre multipolaire émergent : sa relation stratégique avec la Chine et la Russie, ses liens avec le projet des BRICS, son refus de l’hégémonie du dollar font de Téhéran une cible pour Washington bien au-delà de la question nucléaire qui elle, est très accessoire. D’une part le régime a été en réalité. sous l’influence des mollahs, très peu dynamique dans le développement du nucléaire militaire, et d’avantage intéressé par celui du nucléaire civil en s’appuyant pour cela, de façon légitime, sur la Russie. D’autre part, l’Agence internationale de l’énergie atomique a pu confirmer jusqu’à ces derniers jours que rien ne prouve que l’Iran aurait été proche de construire une bombe atomique. A contrario d’Israël et de l’Arabie Saoudite, deux régimes véritables porte-avions de l’impérialisme américain, tous deux dotés de cette arme et violant ainsi les règles de non-prolifération. Comme l’ont noté plusieurs analystes, les négociations nucléaires conduites par Witkoff et Kushner n’ont jamais comporté d’offre de contrepartie sérieuse — elles visaient à gagner du temps avant l’attaque. Et même à pouvoir mener l’attaque de décapitation à la faveur des réunions nécessaires à la validation de l’accord, validation annoncée comme imminente à la veille de l’attaque par Washington. Bref, toute la haute direction de l’Iran a sciemment été attirée dans un piège ignoble relevant de la perfidie. Qui voudra désormais « négocier » avec Washington, et avec Tel-Aviv qui est coutumière de ce genre d’infamie, fera désormais preuve d’une coupable naïveté.
Le féminisme ne sera pas instrumentalisé pour la propagande de guerre : la situation des femmes en Iran et dans les régimes wahhabites et talibans issus des USA, les faits.
La réalité des femmes iraniennes est complexe et ne se résume ni à la propagande des faucons de Washington, ni à un tableau idyllique. De facto, c’est bien la répression anticommuniste violente menée par le régime du Shah à la suite du renversement du progressiste Mossadegh qui a permis l’installation de la théocratie des mollahs. Ce pouvoir d’essence cléricale est avant tout l’enfant du capitalisme et de ses crimes anticommunistes. Ceux de la vraie droite à la fausse gauche accusant la vraie gauche de complicité avec les Mollahs sont en réalité les pères biologiques de l’islamisme politique. Ce sont eux qui ont installé les talibans de l’Afghanistan à la Tchétchénie en passant par la Bosnie, et les régimes réactionnaires et dictatoriaux de l’Indonésie à l’Arabie saoudite. Et donc jusqu’en Iran.
Voici les faits.
L’éducation : une révolution silencieuse
C’est là que le paradoxe iranien est le plus saisissant. Avant la Révolution de 1979, plus de 60 % des femmes iraniennes étaient analphabètes. Aujourd’hui, selon l’UNESCO, le taux d’alphabétisation des femmes de 15 à 24 ans dépasse 99 % en Iran, et le taux global des femmes adultes de plus de 15 ans est estimé à 85 % — soit une multiplication par plus de deux en quarante ans.
Dans l’enseignement supérieur, les femmes représentent depuis le début des années 2000 environ la moitié — voire la majorité — des étudiants. Dès 2001, les inscriptions féminines dans les universités publiques ont dépassé celles des hommes. En septembre 2015, les femmes constituaient plus de 70 % des étudiants dans certaines filières universitaires. En médecine et en sciences fondamentales, elles représentaient alors environ 70 % des inscrits ; en sciences humaines et arts, environ 60 %. Selon des données UNESCO citées par Snopes en juin 2025, les femmes constituent environ 25 % des diplômés dans les filières STEM (sciences, technologies, ingénierie, mathématiques) — un taux bien supérieur à celui des États-Unis (12,7 % en 2021).
Il faut cependant noter les revers : en 2012, 33 universités publiques ont imposé des quotas excluant les femmes de 77 filières, dont l’ingénierie et la comptabilité. Ces restrictions ont depuis été partiellement levées ou contournées, mais elles révèlent une tension permanente entre l’ouverture sociale et la pression conservatrice.
En comparaison avec l’Arabie saoudite : le taux d’alphabétisation féminin saoudien a atteint 93 % selon l’UNESCO en 2021, soit un niveau inférieur à celui de l’Iran. En Arabie saoudite, un tuteur masculin peut être requis pour s’inscrire dans certaines filières, et l’accès aux ressources universitaires est ségrégué.
Les femmes conduisent en Iran depuis des décennies, sans restriction juridique. Le permis de conduire leur est pleinement accessible. Jusqu’en juin 2018, l’Arabie saoudite était le seul pays au monde où les femmes étaient légalement interdites de conduire. En 1990, 47 femmes qui avaient osé prendre le volant à Riyad avaient été arrêtées, leurs passeports confisqués et certaines avaient perdu leur emploi. Des dignitaires religieux avaient appelé à leur décapitation. Trump et Macron s’en soucient-ils?
Aux Jeux olympiques de Paris 2024, l’Iran a terminé 21e au classement général avec 12 médailles — dont deux historiquement remportées par des femmes. Nahid Kiani a décroché l’argent en taekwondo (-57 kg), devenant la première femme de l’histoire de l’Iran à atteindre une finale olympique. Mobina Nematzadeh, 19 ans, a remporté le bronze en taekwondo (-49 kg), battant en chemin son adversaire saoudienne. Cette performance faisait d’elle la deuxième femme de l’histoire du sport iranien à monter sur un podium olympique, après Kimia Alizadeh en 2016. Des Championnats du monde aux Jeux asiatiques, les sportives iraniennes accumulent depuis plusieurs années des titres dans des disciplines comme le taekwondo, les arts martiaux, l’escalade ou la natation. Il existe en Iran de nombreuses ligues sportives féminines, même si elles opèrent dans un cadre restrictif (tenues imposées, accès aux stades limité pour assister aux matchs masculins, etc.). Jusqu’en 2018, les femmes et les filles étaient totalement exclues des sports scolaires et interdites de stade. Ce n’est qu’en 2024 que la Première Ligue féminine de football a été lancée, et c’est en 2024 également que Reema Juffali est devenue la première femme saoudienne à participer à une course automobile internationale dans son propre pays.
C’est dans le monde du travail que le patriarcat est le plus dur en Iran. Selon le Forum économique mondial, l’Iran se classait 143e sur 146 pays dans son rapport sur l’écart de genre en 2024. Moins de 14 % des femmes participent au marché du travail, contre plus de 67 % des hommes. Un mari peut légalement empêcher sa femme d’exercer une profession qu’il juge contraire aux intérêts familiaux ou à sa propre dignité. Des postes dans le secteur public spécifient régulièrement une préférence pour les candidats masculins.
Des restrictions réelles et une répression documentée des femmes en Iran, très inférieures à ceux des régimes wahhabite et taliban installés par Washington
Rien de ce qui précède ne doit conduire à minimiser les discriminations subies par les femmes en Iran. Elles sont réelles, graves, et les femmes iraniennes qui y résistent le font avec courage. Sans pour autant faire de cette aspiration. partagée d’ailleurs largement avec malheureusement bien des pays, y compris pour bien des aspects dans le monde occidental, un instrument d’asservissement dans le cadre d’une colonisation impériale de leur pays.
Le port du voile est obligatoire dans l’espace public depuis 1979. Sa violation expose les femmes à des arrestations, des amendes, des peines de prison, et depuis la loi « Hijab et Chasteté » adoptée par le Parlement iranien en 2023 et validée par le Conseil des gardiens en 2024, à des peines pouvant atteindre dix à quinze ans d’emprisonnement. La loi étend la surveillance numérique, prévoit des restrictions professionnelles et éducatives pour les contrevenantes, et donne aux services de renseignement de nouveaux pouvoirs pour traquer les militantes en ligne.
La mort de Mahsa Amini en garde à vue le 16 septembre 2022 — arrêtée pour port « incorrect » du hijab — a déclenché des mois de protestations massives, les plus importantes depuis 1979. La répression a été féroce : selon la Mission d’enquête indépendante de l’ONU, au moins 551 manifestants ont été tués par les forces de sécurité, dont 69 enfants. Plus de 20 000 personnes ont été arrêtées. Sept manifestants ont été exécutés après des procès expéditifs.
Pour autant, la société iranienne, et dans la pratique également le régime dansune certaine mesure, n’est pas dans une répression systématique des femmes sur cette question du port du voile. Selon des estimations diplomatiques, environ 20 % des femmes à Téhéran circulent sans voile dans les espaces publics, signe à la fois de l’ouverture d’une large partie de la société iranienne sur cette question et d’un contrôle qui a été notablement amoindri par les autorités. Le journal Le Monde confirme ainsi qu’en novembre 2025 « on voit, en plein Téhéran, de jeunes femmes sans foulard et sans manteau – deux vêtements autrefois obligatoires – parfois même en jupe, jambes découvertes, et, plus étonnant encore, en débardeur, ventre apparent ». instruction ayant été donné à la police religieuse de cesser ses arrestations. De fait, l’Iran a en écoutant sa population supprimé sa police des mœurs.
En comparaison avec l’Arabie saoudite : Loujain al-Hathloul, l’une des figures les plus connues du combat pour le droit de conduire, a passé 1 001 jours en prison. Plusieurs militantes des droits des femmes qui avaient activement combattu pour les réformes aujourd’hui officiellement adoptées sont toujours derrière les barreaux. En Arabie saoudite, le régime utilise les mêmes rhétoriques qu’en Iran pour justifier l’emprisonnement des activistes : accusation de « complot étranger », de « trahison ». L’Arabie saoudite est, pour rappel, l’alliée indéfectible de Washington et de Tel Aviv dans la région — et personne, à la Maison Blanche, ne songe à la bombarder au nom des droits des femmes.
Le wahhabisme saoudien, financé par les pétrodollars depuis les années 1970, est directement à l’origine du fondamentalisme islamiste le plus réactionnaire qui soit. Ben Laden et les réseaux d’Al-Qaïda ont été formés, financés, idéologisés par cette matrice. Les talibans afghans, qui ont réduit les femmes à un état de servitude médiévale — interdites d’école, d’université, de travail, de sortir sans chaperon masculin —, sont les héritiers directs de cet islam wahhabo-déobandie. En Afghanistan, toutes les conquêtes des femmes en matière d’éducation et d’emploi, acquises en vingt ans, et largement gagnées durant les années où les communistes afghans dirigeaient le pays et où une bonne partie de la « gauche » occidentale type BHL soutenait la contre-révolution antisoviétique,ont été effacées en quelques mois. L’UNESCO a qualifié le régime taliban d’« apartheid de genre ».
L’Arabie saoudite finance toujours des madrasas wahhabites dans le monde entier. C’est elle qui a exporté l’idéologie qui a engendré le terrorisme islamiste — et non l’Iran chiite, régulièrement désigné comme la source de tous les maux. Et pourtant, c’est avec Riyad que Washington signe des contrats d’armement record, c’est avec le prince héritier Mohammed Ben Salmane que Trump pose pour les photographes, c’est l’Arabie saoudite qui sera présente au réalignement régional que les États-Unis cherchent à imposer sous le nom d’ « Accords d’Abraham ».
La dénonciation sélective des discriminations contre les femmes dans les pays qui résistent à Washington, combinée au silence complice sur les mêmes discriminations dans les pays qui y sont soumis, n’est pas de la politique étrangère féministe. C’est de l’hypocrisie au service de la guerre e la guerre impérialiste israélo-étatsunienne..
Les femmes iraniennes qui se sont soulevées au cri de « Femme, Vie, Liberté » ne demandaient pas des frappes américaines. Elles demandaient la fin de la police des mœurs, la liberté de se vêtir comme elles l’entendent, le droit à l’égalité juridique, la libération des prisonnières politiques. Plusieurs figures du mouvement ont explicitement rejeté toute ingérence étrangère, refusant d’être instrumentalisées par des puissances dont les intérêts n’ont rien à voir avec leur émancipation.
Ce que la guerre apporte aux femmes iraniennes, c’est la mort, les ruines, le chaos. C’est l’expérience irakienne, libyenne, syrienne, afghane : dans chaque pays où l’Occident a « libéré » les populations au nom des droits humains, les femmes se sont retrouvées, après les bombes, dans des situations encore plus précaires, exposées aux violences des milices, à l’effondrement des services publics, à la montée des forces les plus réactionnaires.
La première des mobilisations féministes, c’est celle réellement pour la paix qu’est l’anti impérialisme : car c’est en faisant reculer les rapports de domination sur tout les plans que l’on peut faire avancer l’égalité de l’Humanité et donc l’égalité de tous les humains, donc l’égalité des sexes.
Diane Gilliard, Commission à la condition féminine du PRCF, JBC pour www.initiative-communiste.fr




