
Par Georges Gastaud, auteur de Lumières communes, Cours de philosophie générale à la lumière du matérialisme dialectique, Delga, cinq tomes, seconde édition 2020 et de Marxisme et universalisme (Delga 2015).
Un monde replongé dans l’obscurantisme
Paradoxe : alors que les sciences contemporaines délivrent en continu des découvertes stupéfiantes, l’obscurantisme enténèbre de nouveau le monde sur fond de marche aux guerres d’extermination, de fascisation des sociétés, d’arasement des souverainetés et d’arrachage des conquêtes ouvrières. Empreint de millénarisme intégriste et de messianisme illuminé, ce néo-obscurantisme est souvent « agrémenté » de technofolie et de « transhumanisme » délirant à la E. Musk. Ainsi à Ryad, l’obscurantisme wahabite coupe-t-il gaiement têtes et mains à l’abri du pernicieux protectorat étasunien ; de même à Damas, l’extinction des Lumières est-elle personnifiée par l’ex-n° 2 d’Al-Qaida prenant la pose à côté de son épouse enterrée vive sous sa burqa: car tel est le nouveau « président » de la Syrie qu’ont adoubé Trump et Macron. A Tel-Aviv, les ténèbres s’avancent sous le visage odieux des ministres fascistes Ben Gvir et Smotrich attendant l’avènement du « Messie » du triomphe génocidaire du « Grand Israël ». En Ukraine, c’est avec les nazis revendiqués des Bataillons Azov et Aïdar que l’UE et l’OTAN tentent de prendre une première revanche sur le pays qui infligea jadis à Hitler les victoires de Stalingrad, Koursk et Berlin. A l’échelle mondiale, on voit aussi Trump, ce chef de file planétaire des climatosceptiques, des covido-négationnistes… et des ignares toutes catégories, prendre appui sur les milliardaires fous qui promeuvent le « dispensationnisme évangélique », cette doctrine absurde qui invite l’Imperator yankee à provoquer au plus tôt l’ « Armageddon » nucléaire pour « ramener l’Iran à l’âge de pierre », paver la voie du « Christ-Roi » et accomplir la « destinée manifeste » des Etats-Unis…
De l’impérialisme à la destruction de la raison
Il n’y a hélas rien d’étonnant à cette orgie réactionnaire. A l’époque où la première version du nazisme brunissait presque toute l’Europe, le jeune philosophe communiste Georges Politzer avait déjà démontré (dans Révolution et Contre-révolution au XXème siècle) que cette « réaction sur toute la ligne » que constitue l’impérialisme (dixit Lénine) ne pourrait que créer les conditions de ce qu’un autre marxiste, le Hongrois Georges Lukàcs, nommera plus tard la « destruction de la raison ». Car on est désormais bien loin de l’époque où la jeune bourgeoisie révolutionnaire faisait fond sur la philosophie des Lumières (en France, Fontenelle, Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, Meslier, d’Alembert, en pays germanophones Lessing, Kant ou… Mozart et plus tard… Heine, Marx et Engels!) pour frayer la voie des révolutions bourgeoises démocratiques s’alliant aux couches plébéiennes pour renverser les monarchies vermoulues. Depuis lors, le capitalisme est en effet devenu oligarchique et exterministe tant son maintien de plus en plus artificiel, donc violent, compromet la survie du genre humain, si ce n’est celle du vivant tout entier: ce capitalisme-impérialisme devenu hégémonisme est en effet devenu ce « ventre fécond » dénoncé par Brecht qui accouche périodiquement de ces « Bêtes immondes » que sont le néo-fascisme, les génocide(s) décomplexés et, plus souterrainement, la sape permanente de l’école et de la culture, le tout s’accompagnant de réaction idéologique principalement dans les domaines de la philosophie, de l’histoire et de l’économie: le capitalisme ne saurait certes se passer totalement de science, mais celles-ci se voient de plus en plus reléguées, du moins si les scientifiques n’y prennent garde, restent sur l’Aventin et continuent de bouder la « belle et bonne alliance » que leur propose la philosophie matérialiste, dans le rôle subalterne de pourvoyeuses indirectes de technologies destinées au complexe militaro-industriel. Où est donc passé entretemps le mot d’ordre démocratique des Encyclopédistes (pourtant bourgeois!) Diderot, d’Alembert et Condorcet « hâtons-nous de rendre la philosophie populaire »?
Pourquoi attaquer les Lumières
Or pour faire face à ce néo-obscurantisme de masse, que voit-on surgir à gauche? Trop souvent, des forces qui se croient révolutionnaires et anti-impérialistes et qui ne sont en réalité que l’ombre portée de l’obscurantisme dominant, ne trouvent rien de mieux à faire que, non pas pourfendre les destructeurs de raison, mais attaquer « les Lumières » accusées d’être elles-mêmes les principales sources idéologiques du suprémacisme blanc et/ou sexiste! Qu’importe alors que, anticipant courageusement les Lumières du XVIIIème siècle, le prêtre Bartoloméo de Las Casas ait eu jadis le courage de susciter en Espagne – en pleine période inquistoriale! – la « controverse de Valladolid » qui aboutit à la conclusion que, les Amérindiens étant doués d’une âme (à l’égal des Blancs) et participant ainsi de la commune humanité, les Conquistadors n’avaient aucun droit à les maltraiter: si ensuite l’esclavage et le colonialisme ont perduré, fut-ce la faute de Las Casas ou bien celle du capitalisme naissant, lequel a d’abord tout fait pour rejeter les Lumières et les a ensuite (faute de pouvoir les contourner dévoyées et déformées pour les mettre à sa main (par ex. en inventant la « mission civilisatrice » des Blancs) ? Manifestement, certains, qui devraient réviser leur matérialisme historique, confondent alors, de manière naïvement idéaliste, la cause profonde de l’oppression européenne et nord-américaine dominant encore le monde – l’expansion du monde capitaliste et son « auri sacra fames » – et les oripeaux idéologiques dont il s’est paré pour revêtir sa férocité exploiteuse d’un voile d’universalisme mensonger. De même, faudrait-il enfin saisir que Montesquieu parle au second degré et qu’il fait montre d’une salutaire ironie dans ses Lettres persanes quand il écrit (et c’est tristement de saison!) « comment peut-on être Persan? » ; et qu’il ajoute, pour mieux dénoncer « l’esclavage des Nègres » et susciter l’indignation du lecteur intelligent: comment Dieu eût-il pu mettre une âme toute blanche dans un corps si noir? Quant à accuser Diderot d’avoir légitimé les crimes coloniaux, cette allégation signifie seulement que l’on n’a pas lu le Supplément au voyage de Bougainville où Diderot oppose la bêtise des Blancs avides de propriété privée et de cléricalisme à la sagesse des Otahitiens pratiquant l’amour libre, l’éducation en commun des enfants et la propriété collective des biens! Ne parlons pas de Rameau, dont l’opéra Les Indes galantes (Indes signifiant ici « Amériques ») chante ces « forêts paisibles » dont les habitants n’ont que faire des faveurs de la Fortune (c’est-à-dire de l’argent!), ce magnifique Aria ayant été, dit-on, composé par ce grand musicien à la suite d’une séance de percussions donnée aux Parisiens par des Amérindiens ayant franchi l’Atlantique…
Rousseau, Robespierre et l’abolition
Enfin, comment accuser Rousseau, chez qui les Lumières bourgeoises entament leur migration, comme chez Meslier ou Mably, vers de franches Lumières populaires, d’être un lointain précurseur des horreurs racistes et coloniales, lui dont les flamboyants chap. II et III du Livre I de son Contrat social figurent parmi les plus vibrants élans oratoires écrits en langue française. Sans doute ces chapitres ont-il très directement inspiré les convergences idéologiques de Robespierre et de Toussaint Louverture procédant à la première abolition de l’esclavage qui eût été prononcée dans le monde occidental (même si Bonaparte se déshonorera par la suite en restaurant l’esclavage antillais sous l’influence des riches milieux colonialistes auxquels était liée Joséphine de Beauharnais).
Lénine et les Lumières populaires
C’est du reste de l’héritage des Lumières françaises et russes (Herzen, Dobrolioubov, Tchernytchevsky…) que se réclamera Lénine quand, sur les bases prolétariennes propres aux Soviets, il exigeait du parti bolchevik (cf. l’article La portée du matérialisme militant) qu’il sût prendre appui sur les philosophes des Lumières français (quitte à les commenter et à les critiquer à la lumière du marxisme) pour faire d’eux des voies d’accés facilitant aux ouvriers du monde entier la marche en avant vers le rationalisme, la démonstration scientifique et l’esprit critique. Quant au mot d’ordre « s’instruire, s’instruire et s’instruire encore! » que Lénine proposait au Komsomol (car c’est ainsi que Lénine concevait la « révolution culturelle », et non pas comme un assaut régressif à la Pol-Pot à mener contre les intellectuels…), comment ne voit-on pas qu’il prolonge au XXème siècle la devise citée plus haut de Diderot, d’Alembert et Condorcet, ce premier penseur conséquent du féminisme et de l’école laïque, gratuite et obligatoire? On en voit par ex. les traces artistiques admirables dans le grand film du Soviétique Kontchalovsky Le premier maître, qui est tiré d’un roman éponyme du Kirghiz Tchinguis Aïtmatov.
Critiquer sans rejeter
Alors, du fait que les Lumières bourgeoises qui courent d’Erasme, Bacon, Galilée et Descartes (notamment dans le Discours de la méthode pour bien conduire sa raison dans les sciences) jusqu’à Kant, Comte et Flammarion – présentent bien des manquements et des inconséquences, voire, ici et là (comme plus tard, chez Marx lui-même d’ailleurs!), nul n’en disconviendra car, comme disait Hegel, « nul ne saurait bondir au-dessus de son temps ». Qu’il convienne en conséquence de les critiquer au nom même de l’espace critique et rationnel qu’elles ont su nous ouvrir et que Marx résumait par la formule « il faut douter de tout! », nul n’en disconvient comme nul ne niera que l’une des tâches du « moment actuel », face au néo-obscurantisme dont Trump est la personnification, soit de mettre à jour de nouvelles Lumières communes adossées aux sciences, reforgées au feu de la dialectique et portées par l’alliance de longue portée associant les peuples opprimés au prolétariat mondial. Qu’il faille en outre « désenclaver » les Lumières et les ouvrir à ces nouvelles Lumières critiques issues de la pensée anticoloniale des Aimé Césaire, Henri Alleg et autre Frantz Fanon, cela ne fait pas débat tant il est clair que, pour débarrasser lesdites Lumières de ce que leur origine bourgeoise et occidentale leur a initialement conféré d’étroitesse, il faut en quelque sorte, non pas rejeter, mais… universaliser l’universalisme et le « planétiser ».
Combattre le détournement d’héritage
Pour autant, ne confondons jamais le dévoiement et/ou le viol d’une chose excellente, ou potentiellement bonne par elle-même, par ex. ces choses bonnes en leur principe que furent le drapeau tricolore et la Marseillaise, ces symboles mondiaux de l’esprit de lutte et de fraternité, avec le viol dégoûtant que leur fera subir par la suite la bourgeoisie postrévolutionnaire reniant Rousseau et Robespierre pour se faire tour à tour thermidorienne, bonapartiste, versaillaise, pétainiste… et maastrichtienne. Nos anciens l’avaient compris qui, comme Roger et Léon Landini, Jean Hemmen, Henri Alleg, Martha Desrumeaux ou Pierre Pranchère, savaient associer le drapeau rouge de la Commune à l’étendard tricolore de Valmy, que ce soit à l’occasion du Front populaire, dans les Maquis de Corrèze, dans la guérilla urbaine des FTP-MOI ou lors des luttes anticolonialistes. Il en va de même du drapeau des Lumières et de l’universalisme critique de Diderot/d’Alembert qui, loin d’être jeté aux orties en vertu du viol sordide qu’il a subi par la suite, doit être fièrement repris, redressé et brandi par les militants ouvriers contre l’obscurantisme des Trump et autres fauteurs de racisme et d’ « Armageddon ». Il ne s’agit pas, en un mot, de rallier la bourgeoisie, mais tout au contraire d’arracher son masque progressiste pour mieux remettre le camp du Travail et des peuples au coeur des luttes pour une nouvelle hégémonie culturelle progressiste. Et cela urge !
- Après avoir lu un article sur Jean Zay qui traîtait le drapeau tricolore de « torche-cul », Léon Landini écrivit à la revue qui avait publié ce propos simpliste et vulgaire que, si un homme venait à apprendre que sa fille a été violée par un salopard, il aurait alors le devoir tout à la fois de punir (ou de faire condamner) durement le violeur mais aussi celui d’embrasser, de rassurer et de consoler sa fille… et surtout pas de la maudire et de la répudier! Or c’est exactement ce que font fort inintelligemment les gens qui, constatant que les Lumières et la Marseillaise ont été souillées par le colonialisme, les jettent aux orties et… font cadeau aux obscurantistes, voire aux fascistes et aux intégristes des emblèmes et des luttes que nous a légués l’histoire.





