Violence(s) et insécurité(s) : la France piégée par le double étau des dénis et des fantasmes.

« La » violence et « l’ »insécurité sont de retour ! Éternelle ritournelle qui ne saurait faire l’impasse sur une réalité statistique et vécue, des actes barbares inadmissibles s’étant multipliés ces derniers temps : la mise à mort sauvage du conducteur de bus Philippe Monguillot à Bayonne, la mort de la gendarme Mélanie Lemée fauchée par un chauffard multirécidiviste roulant sans permis de conduire, un pompier blessé par une arme à feu à Étampes alors qu’il était en cours d’intervention, l’aide-soignante Axelle Dorier morte traînée sur 800 mètres ( !) par un chauffard, ou encore une fillette projetée à 13 mètres par un chauffard à Aubervilliers ; tout ceci en l’espace de 15 jours… À quoi s’ajoutent les règlements de comptes et fusillades à Nice, à Nîmes à Dijon ou encore à Étampes dans l’Essonne. Des événements parfois qualifiés de « faits divers », et qui suscitent l’indignation forte des populations dont le « sentiment d’insécurité » s’accroît pour atteindre 68% (selon un sondage Odoxa).

À ces faits implacables s’ajoute ce qui n’est pas statistiquement comptabilisé comme de l’insécurité mais est vécu comme tel par de plus en plus de citoyens et de travailleurs : les « incivilités », des rodéos nocturnes aux insultes verbales, des gestes et signes hostiles aux regroupements nocturnes bruyants au bas d’un immeuble, etc. ; autant de faits quotidiens insupportables qui affectent en premier lieu les quartiers populaires

Statistiques toujours, provenant du ministère de l’Intérieur : « Après une année 2018 marquée au niveau national par une hausse sensible du nombre de violences sexuelles enregistrées (+19 %), l’année 2019 également une augmentation très nette de ces violences (+12%) même si d’ampleur un peu moindre. Les escroqueries sont en forte progression en 2019 (+11%) alors que la tendance à la hausse était moins marquée en 2018 et 2017. Le nombre d’homicides augmente nettement en 2019 (970 victimes) alors qu’il était stable les deux dernières années. Comme en 2018, les coups et blessures volontaires sur personnes de 15 ans ou plus enregistrent une forte hausse en 2019 (+8%), résultant essentiellement de celle des violences intrafamiliales enregistrées : hors violences intrafamiliales, l’augmentation des coups et blessures volontaires est limitée à +4% (contre +6% en 2018). La hausse est plus modérée pour les vols sans violence contre des personnes (+3%) et très légère pour les vols dans les véhicules (+1%). Les vols avec armes et les cambriolages de logements sont stables en 2019 alors que ces deux indicateurs étaient en nette baisse l’année précédente. Enfin, quelques indicateurs de délinquance enregistrée diminuent en 2019. La baisse est assez nette pour les vols d’accessoires sur véhicules (-5%) confirmant la tendance de ces dernières années. La baisse est plus légère pour les vols violents sans arme (-2%), les vols de véhicules (-1%) et les destructions et dégradations volontaires (-1%). » Et il ne s’agit que de faits déclarés et répertoriés, car comment imaginer que tous les actes de violence et de délinquance soient répertoriés ?

Ces violences et cette insécurité fournissent un terreau favorable, on le sait, au prétendu « Rassemblement national » qui se présente comme le parti en mesure de vaincre « la » délinquance, bien entendu toujours ramenée aux immigrés ou à des citoyens « d’apparence musulmane » – dixit Sarkozy en 2012. Un terreau favorable car la réalité de quartiers entiers dans lesquels la puissance publique est impuissante, dans lesquels les trafics abondent, etc., exaspère considérablement les habitants… qui ne sont pourtant pas les plus disposés à voter pour le RN ; comment ne pas oublier qu’en 2002, le vote FN était surtout important dans les communes rurales et les espaces où les actes violents étaient peu nombreux ? L’effet télévision joua un rôle décisif, à l’image de « TF-Haine » désormais remplacée par « BF-Haine ». Mais terreau réel puisque les populations constatent un vide croissant de services publics pour parer à de tels agissements, à l’image d’un nombre insuffisant de juges et d’une police de proximité en mesure de mieux sécuriser les territoires supprimée par… Sarkozy en 2003. Dès lors essaime le discours démagogique du RN, capable de s’emparer de villes paupérisées comme Perpignan (83% de chômage dans le quartier Saint-Jacques, où des affrontements entre populations gitanes et d’origine maghrébine ont déjà eu lieu).

Nier ou minimiser toutes ces violences et la nécessité de les sanctionner sévèrement, c’est malheureusement la tentation d’une partie de la « gauche », confondant parfois volontiers les indispensables explications sociologiques avec les excuses trop rapides des actes délictueux commis ; or expliquer, ce n’est pas excuser – n’en déplaise à Valls. C’est dès lors s’assurer un discrédit total auprès des concitoyens, et notamment des travailleurs des quartiers et communes populaires et rurales justement victimes d’atteintes physiques et matérielles, demandant à (sur)vivre dans un sécurisé.

À ce travers en vogue au sein de forces gauchistes ou d’associations s’oppose celui de ramener « la » violence et « l’ »insécurité aux seuls actes relevés plus haut, et ce tout en ciblant toujours les mêmes boucs-émissaires. Car allez-vous entendre le RN ou les faux « Républicains » demander la déchéance de nationalité pour Michel Fourniret ? Pour des criminels de droit commun « blancs » ? Pour des trafiquants de drogue bourgeois opérant au sein des quartiers aisés (car oui, cela existe aussi ?) ? Et comment recevoir des leçons de comportements civiques de la part d’un parti se livrant à des pratiques de détournement de fonds publics ou d’emplois fictifs, le tout en s’enrichissant sur l’argent public… et ce en ayant déjà exercé des fonctions municipales comme à Vitrolles ou Orange ?

Car la question de « la violence » ne saurait être abordée sans tenir compte de toutes les violences, y compris celles pratiquées par des autorités représentant l’État (à commencer par les forces de police) lorsqu’ont lieu des tabassages en règle, l’éborgnage, le matraquage et le gazage de gilets jaunes, syndicalistes de combats, retraités, avocats, pompiers ou lycéen(ne)s luttant contre l’insécurité sociale et économique – conséquence de l’ensemble des contre-réformes réactionnaires démantelant les services publics et détruisant les conquêtes sociales et démocratiques, parmi lesquelles… la Sécurité sociale –, des actes de racisme avérés, etc. Autant de faits cette fois-ci niés par le RN et les « Républicains », mais aussi des formations qui, derrière un discours « républicain », donnent un blanc-seing aveugle aux représentants de l’ordre public en confondant là encore explication légitime et excuse ; car si un policier excédé par des insultes peut s’emporter (ceci est l’explication légitime), il doit malgré tout être sanctionné en cas de faute grave (ceci est la non-impunité et la sanction logique), au même titre qu’un « jeune » qui brûlerait une voiture ou effectuerait un vol dans un quartier populaire… et au même titre qu’un « délinquant en col blanc » opérant en tout impunité pour blanchir de l’argent, s’exiler fiscalement, exploiter les travailleurs sans tenir compte de ce qu’il reste du Code du travail, détourner des fonds publics, exercer du trafic d’influence, etc.

En mars 2018, lors d’un voyage en Inde, Emmanuel Macron déclarait devant des étudiants d’une école de commerce en Inde – donc des gens de bonne famille : « Surtout, ne respectez jamais les règles ». Rien de plus symbolique pour l’un des plus zélés représentants de l’oligarchie capitaliste euro-atlantique que d’affirmer que les lois et les règles, dont l’objectif devrait être d’assurer une sécurité multiforme notamment pour les plus fragiles et les plus faibles afin de garantir le bien commun, ne doivent pas être respectées. Et l’on bascule alors dans la « jungle » libertaro-libérale, celle de l’impunité et/ou du sentiment d’impunité et de l’excuse permanente aussi bien pour la délinquance et les violences quotidiennes que pour les représentants de « l’autorité de l’État » et pour les « délinquants en col blanc », concernant aussi bien les quartiers et classes populaires que « nos » dirigeants, à l’image d’un Balkany blanchi en direct sur C-News par les pourfendeurs de droite radicale de « l’insécurité » toujours ramenée à la seule délinquance des classes populaires, et plus encore des populations immigrées ou d’origine étrangère – surtout nord-africaines.

La lutte contre toutes les violences (y compris les « incivilités » quotidiennes) et toutes les formes d’insécurité (y compris sociale et économique) doit être implacable, sans jamais laisser s’installer une impunité et une impuissance publique ressenties et, parfois, réelles. Ce n’est qu’à ce prix qu’une République une et indivisible, sociale et laïque, souveraine et démocratique, fraternelle et pacifique, peut exister. Cela n’adviendra qu’en rompant totalement avec la jungle capitaliste, ses institutions – à commencer par l’UE, l’OTAN ou le FMI et l’OMC –, et la diffusion forcenée d’un « modèle américain » au sein duquel les violences et les brutalités occupent une place majeure.

Le déni ou le silence ne sauraient être de mise, au même titre que les stigmatisations à sens unique et les discours fantasmés sur « l’ »insécurité qui « explose », le degré de violence au sein de la société française ayant décru de manière constante depuis des décennies, et l’Europe demeurant un continent bien moins livré à « l’ »insécurité que le reste du monde, y compris les États-Unis désastreux sur ce plan. Mais cela rend encore plus insupportable, et à raison, la moindre incivilité/violence perpétrée, et surtout quand elle mine depuis des années le quotidien de nombre de citoyens et de travailleurs.

L’une des réponses majeures est de s’attaquer à cet ordre capitaliste euro-atlantique faisant de la loi de la jungle la « règle » de (sur)vie et qui perpétue la violence de classe à l’encontre des travailleurs et citoyens. Comme le disait si bien Bertolt Brecht :

« Aussi longtemps que nous pourrons vivre en recherchant la bonne affaire ; aussi longtemps que l’on dira « toi ou moi » ; aussi longtemps qu’il s’agira non de progresser mais de devancer l’autre ; aussi longtemps il y aura la guerre. Aussi longtemps que le capitalisme existera, aussi longtemps la guerre existera. »

B Brecht

par FK pour www.initiative-communiste.fr