La question du logement, aujourd’hui !

Il est bon de relire nos classiques pour voir si de nos jours leurs théories sont confirmées ou non. La question du , brochure écrite en 1887, mais regroupant des articles parus de 1859 à 1876, facile d’accès, est trop oubliée aujourd’hui. ENGELS y montre l’utopie que représentent les solutions de PROUDHON et de ses émules à ce problème qui, de nos jours, s’est aggravé.

Et, aux propositions pour le logement de nos gouvernants conviendrait sa remarque :

«  […] sur cette façon de s’évader de la réalité économique pour se réfugier dans la phraséologie juridique ».

« Le Capital, ceci est définitivement établi, ne veut pas abolir la pénurie de logements, même s’il le pouvait ».

Engels a donc mené des enquêtes sur les conséquences de la Révolution industrielle, l’urbanisme des « villes tentaculaires », et les conditions du logement ouvrier. Il répond à ses détracteurs que les exemples ont valeur démonstrative, à condition de les comprendre à partir des principes économiques établis dès les premières pages du Capital de Marx.

Le loyer payé est une partie du salaire, paiement de l’achat de la force de travail. Il vient donc grossir l’accumulation de plus-value répartie entre les composantes de la bourgeoisie, comme la rente foncière, l’intérêt du capital investi dans la construction, y compris le profit de l’entrepreneur, les sommes pour couvrir réparations et assurances, les annuités d’amortissement du capital investi…

« Une maison, quand elle est louée, rapporte … une rente foncière, les frais de réparation et l’intérêt du capital investi y compris le profit réalisé sous forme de loyers : ceux-ci, suivant les circonstances, peuvent représenter 2, 3, 5, 10 fois le prix de revient initial ». (F.E.)

Cent trente ans plus tard, en 2010, selon Thomas PIKETTY :

  • un grand appartement parisien, d’une valeur de 1 million d’euros se loue … 2500€ par mois soit 30 000€ l’an. Soit un rendement de 3%
  • un appartement valant 100 000€ peut rapporter 400€ par mois, près de 5000€ par an. Rendement 5%

Ajoutons que :

  • Pour « une chambre de bonne » ou une place dans les caves des « marchands de sommeil » les rendements seraient encore supérieurs.

Il est curieux de remarquer que ces pourcentages sont comparables à celui des rentes foncières du XIXe siècle (cf. Balzac) mais inférieurs à celui des valeurs mobilières actuelles (7 à 8 %), cependant plus risquées.

 

Voici deux exemples de jeunes disposant d’emplois assez bien rémunérés (pour quels horaires ?).  À remarquer qu’ils vivent en colocation, en CDD de trois ans en préparation d’un doctorat avec, dans les deux cas, des heures d’enseignement en complément du revenu.

Grenoble (Saint-Martin-d’Hères, banlieue)

110 m2 rapport 1560 € par mois

Bien voir que la colocation (à 4) rapporte au moins le double d’un bail à une famille, sans aucune modification des locaux, le séjour-cuisine et salle d’eau en commun, et seules les chambres séparées. Que le propriétaire en a bâti une dizaine sur des terrains en friches.

 

D.F., 25 ans 110 m2 année 2015
Revenu 18139 € / an Impôt 723 € / an
Taxe d’habitation 266 € / an
Loyer total  + charges 1560 € / mois Loyer par personne 390 € / mois

 

Ce qui représente, outre la plus-value produite par son travail, environ 6000 € pour les « composantes du capital » ; État compris.

Paris (14e arrondissement)

38,5 m2 rapport 950 € par mois

 

I.F., 25 ans 38,5m2 année 2016
Revenu 21496 € / an Impôt 1651 € / an
Taxe d’habitation 267 € / an
Loyer total  + charges 950 € / mois Loyer par personne 475 € / mois

 

IF, 25 ans. En 2016 en colocation (à 2). Soit environ 8000 € pour le capital.

Pour des revenus inférieurs, l’impôt baisse mais la part du loyer augmente.

Ce que Engels ne pouvait constater et qui est réalité de nos jours, le loyer est soumis doublement à l’impôt :

  • il s’ajoute au revenu du bailleur, donc augmente ses contributions ;
  • il n’est pas déduit du revenu de son locataire lui-même imposé pour la même somme.

Donc au détriment des plus pauvres qui ont toutes les peines à se loger. Sans compter que chômeurs et CDD ne trouvent bailleur, et que même pour des salariés mieux payés, un garant, lui aussi sûr,  est requis.

Pour échapper à la misère des quartiers insalubres où naissent les épidémies qui touchent aussi les bourgeois, Proudhon proposait l’accès à la propriété, pour tous, comme dans la production pour l’atelier, les outils, les machines …

Les industriels de son temps y avaient pensé, qui édifiaient des logements proches des fabriques pour les ouvriers, moyennant un loyer-crédit qui les soumettait à des remboursements à vie, les rendait propriétaires de locaux délabrés au bout de dizaines d’années et … soumis aux volontés de leur employeur.

On retrouve aujourd’hui des « solutions » semblables dans l’acquisition de logements HLM, l’extension des crédits bancaires. Semblables aussi les parts du revenu salarial qui retournent au Capital (aux « composantes de la bourgeoisie »). Élever « les non-possédants à la classe des possédants » c’est :

  • rembourser à vie capital emprunté et intérêts ;
  • assumer le coût des réparations, des assurances ;
  • payer les impôts « locaux », des frais de transport ou de voiture (crédit à nouveau) car les terrains en centre-ville sont désormais réservés aux logements coûteux, « ensembles résidentiels » où il fait bon vivre.

Ce qui entraîne un urbanisme de type nouveau : les quartiers ouvriers (ou des classes dites moyennes) sont conçus surtout en banlieue urbaine, dans les communes rurales par des promoteurs immobiliers plus préoccupés de lotir à profit que d’aménager l’espace rationnellement, avec une grande surface comme centre de loisirs, peu d’espaces verts, de stades.

Et une corruption des moeurs généralisée. Les maires ont un pouvoir sans commune mesure avec ceux du passé. Ils profitent des combines avec les syndics, agents immobiliers, entreprises de B et T, truquent les adjudications, mettent en place un clientélisme pour assurer leur réélection …

Ces terrains à bâtir sont pris sur les superficies agricoles (54000 ha par an) dont elles haussent le prix et gênent la nécessaire extension des exploitations …

Les logements à vocation sociale sont édifiés dans des zones où se concentrent la pauvreté, des trafics en tout genre, véritables ghettos.

La loi de Solidarité et renouvellement urbain du 13 décembre 2000 imposant un quota de logements sociaux, la mixité, est repoussée en 2025. Bien des maires y font obstacle car ils éloignent « les pauvres » et bien des logeurs de leur commune redoutent une concurrence faisant baisser les loyers.

 

En bon disciple de Marx, E. Philippe considère que le logement, source de profit, obéit comme toute marchandise à la loi de l’offre et de la demande : donc c’est sa pénurie qui en augmente le prix. Aussi va-t-il créer « un choc de l’offre » de logements neufs afin d’alléger les prix à l’achat comme à la location.

  • Philippe votre calcul serait peut-être fondé si les acheteurs étaient nombreux, nous vivons dans un pays où nombreux sont les chômeurs, les « sous le seuil de pauvreté » toujours plus nombreux.

Comment imaginer que baisser les APL allait faire baisser les loyers ?

Construire du neuf ? En 2006, 2012 … plus de 400 000 logements ont été construits, sans aucun recul des prix, et la part du revenu des ménages consacrée au logement a augmenté de 50% en France, du triple à Paris.

Et cela avec des aides : APL, défiscalisations, réduction de TVA (5,5%), prêts à taux zéro, subventions … Dont chacun prend sa part : propriétaires fonciers, promoteurs, constructeurs, agents financiers … (ceux que F.E. appelle les composantes du capital), aux dépens de la dette publique.

En vérité, la relance du neuf tire les loyers vers le haut : paupérisation, précarité, mobilité … accroissent la demande en logements anciens, d’où la hausse relative de leurs loyers (voir plus haut : « une chambre de bonne […] »). Les ghettos chassent les couches moyennes aisées, d’où une demande accrue dans d’autres quartiers. Les promoteurs, dans le haut de gamme, conçoivent des ensembles urbains où les logements, les commerces, les bureaux …, la garantie d’être entre gens convenables poussent à la hausse. Et trouvent preneurs, qui rendent au marché (vente ou location) leur ancien logement.

Il faudrait donc revoir toute la politique des aides, en contrôler l’emploi, prendre des mesures contre les spéculations, réhabiliter le parc ancien … tout en poursuivant du neuf, par exemple pour les étudiants, les seniors, les foyers, en priorité.

« Le choc de l’offre » et des mesures comme la hausse de la CSG, la suppression partielle de la taxe d’habitation, la baisse des loyers HLM en sont-ils le début ?

Aujourd’hui, dans cette phase de mondialisation, joli mot pour masquer les crises (finales ?) du capitalisme, où la baisse du taux de profit pousse la férocité du Capital à en élargir les prédations par le travail féminin, la baisse des salaires, les délocalisations, il est vain de croire encore pouvoir se réfugier dans un phraséologie quelconque qui réponde à la question du logement[1].

La réponse qu’y apportaient en leur temps Marx et Engels tient en peu de mots.

Appropriation et gestion collective … (à vous de terminer la phrase) car :

« La question du logement est précisément celle des réformes sociales qui paraît le plus apte à révéler l’absolue et profonde identité du prolétariat d’une part et des classes moyennes proprement dites d’autre part ». (F.E.)

Jacques Fabre pour Etincelles

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[1] Mélenchon dans son programme n’y consacre qu’une petite page sur les 127.