Sortir de l’anticommunisme : les manifestations de la place Tian’anmen !

Le 4 juin 1983, il y a 30 ans, marque la fin des manifestations de la place Tian’anmen en .

Inévitablement, dans nos médias, cela va donner lieu à des accusations de massacres, commis par l’armée chinoise, d’étudiants sans défense. Bien sûr le couplet sur le manque de démocratie en Chine sera de mise. Vous connaissez sans doute la suite…

La Chine pose beaucoup de questions, que ce soit son économie, sa direction politique, son concept de “socialisme à la chinoise” et bien d’autres points. Toutefois, ce débat juste et sain n’est pas l’objet ici, mais la vision que l’on a des manifestations de la place Tian’anmen en Occident.

À propos de ces manifestations, on met assez peu en avant (étrangement) le fait que l’Armée chinoise avait pour instruction de commettre le moins de violences possible et qu’elle a été disciplinée, ni que les États-Unis ont apporté de l’aide aux insurgés dans ce qui ressemble beaucoup à un coup d’État raté.

Afin de rétablir un autre regard sur ces évènements, nous vous proposons la lecture de ces deux articles de Domenico Losurdo et Deirdre Griswold.

http://jrcf.over-blog.org/2019/05/sortir-de-l-anticommunisme-les-manifestations-de-la-place-tian-anmen.html

Le rôle des États-Unis à Tien An Men en 1989

Domenico Losurdo

Ces jours ci la grande presse d’ « information » s’emploie à rappeler le vingtième anniversaire du « massacre » de la place Tienanmen. Les évocations « émues » des événements, les interviews des « dissidents » et les éditoriaux « indignés », les multiples articles qui se succèdent et se préparent visent à couvrir la République Populaire Chinoise d’infamie perpétuelle, et à rendre un hommage solennel à la civilisation supérieure de l’Occident libéral. Mais qu’est-il réellement advenu il y a vingt ans ?

En 2001 furent publiés et traduits, ensuite, dans les principales langues du monde ce qu’on a appelé les Tienanmen Papers qui, si l’on en croit les déclarations de ceux qui les ont présentés, reproduisent des rapports secrets et des procès-verbaux réservés, du processus décisionnel qui a débouché sur la répression du mouvement de contestation. Livre qui, toujours selon les intentions de ses promoteurs et éditeurs, devrait montrer l’extrême brutalité d’une direction (communiste) qui n’hésite pas à réprimer une protestation « pacifique » dans un bain de sang. Si ce n’est qu’une lecture attentive du livre en question finit par faire émerger un tableau bien différent de la tragédie qui se joua à Pékin entre mai et juin 1989.

Lisons quelques pages ça et là :

« Plus de cinq cents camions de l’armée ont été incendiés au même moment à des dizaines de carrefours
[…] Sur le boulevard Chang’an un camion de l’armée s’est arrêté à cause d’un problème de moteur et deux cents révoltés ont assailli le conducteur en le tabassant à mort […] Au carrefour Cuiwei, un camion qui transportait six soldats a ralenti pour éviter de heurter la foule. Un groupe de manifestants a alors commencé à lancer des pierres, des cocktails Molotov et des torches contre celui-ci, qui à un moment a commencé à s’incliner du côté gauche car un de ses pneus avait été crevé par des clous que les révoltés avaient répandus. Les manifestants ont alors mis le feu à des objets qu’ils ont lancé contre le véhicule, dont le (1) réservoir a explosé. Les six soldats sont tous morts dans les flammes».

Non seulement l’on a eu recours à la violence mais parfois ce sont des armes surprenantes qui sont utilisées :

« Une fumée vert-jaune s’est élevée de façon subite à une extrémité d’un pont. Elle provenait d’un blindé endommagé qui était ensuite lui-même devenu un élément du blocus routier […] Les blindés et les chars d’assaut qui étaient venus déblayer la route n’ont rien pu faire d’autre que de se retrouver en file à la tête du pont. Tout d’un coup un jeune est arrivé en courant, a jeté quelque chose sur un blindé et a pris la fuite. Quelques secondes après on a vu sortir la même fumée vert-jaune du véhicule, tandis que les soldats se traînaient dehors, se couchaient par terre sur la route, et se tenaient la gorge en agonisant. Quelqu’un a dit qu’ils avaient inhalé du gaz toxique. Mais les officiers et les soldats, malgré leur rage sont arrivés à garder le contrôle (2) d’eux-mêmes».

Ces actes de guerre, avec recours répété à des armes interdites par les conventions internationales, croisent des initiatives qui laissent encore plus penseurs : comme la « contrefaçon de la couverture du « Quotidien du peuple »(3) .

Du côté opposé, voyons les directives imparties par les dirigeants du parti communiste et du gouvernement chinois aux forces militaires chargées de la répression :

« S’il devait arriver que les troupes subissent des coups et blessures jusqu’à la mort, de la part des masses obscurantistes, ou si elles devaient subir l’attaque d’éléments hors-la-loi avec des barres de fer, des pierres ou des cocktails Molotov, elles doivent garder leur contrôle et se défendre sans utiliser les armes.Les matraques seront leurs armes d’autodéfense et les troupes ne doivent pas ouvrir le feu contre les masses. Les transgressions seront immédiatement punies ».

S’il faut en croire le tableau tracé dans un livre publié et promu par l’Occident, ceux qui donnent des preuves de prudence et de modération ne sont pas les manifestants mais plutôt l’Armée Populaire de Libération !

Le caractère armé de la révolte devient plus évident les jours suivants. Un dirigeant de premier plan du parti communiste va attirer l’attention sur un fait extrêmement alarmant : « Les insurgés ont capturé des blindés et y ont monté des mitrailleuses, dans le seul but de les exhiber ». Se limiteront-ils à une exhibition menaçante ? Et pourtant, les directives imparties par l’armée ne subissent pas de changement substantiel : « Le Commandement de la loi martiale tient à ce qu’il soit clair pour toutes les unités qu’il est nécessaire de n’ouvrir le feu qu’en dernière instance » (4).

Même l’épisode du jeune manifestant qui bloque un char d’assaut avec son corps, célébré en Occident comme un symbole de l’héroïsme non-violent en lutte contre une violence aveugle et sans discrimination, est perçu par les dirigeants chinois, toujours à en croire le livre maintes fois cité, dans une grille de lecture bien diverse et opposée :

« Nous avons tous vu les images du jeune homme qui bloque le char d’assaut. Notre char a cédé le pas de nombreuses fois, mais le jeune restait toujours là au milieu de la route, et même quand il a tenté de grimper dessus, les soldats se sont retenus et n’ont pas tiré sur lui. Ce qui en dit long ! Si les militaires avaient fait feu, les répercussions auraient été très différentes. Nos soldats ont suivi à la perfection les ordres du Parti central. Il est stupéfiant qu’ils soient arrivés à maintenir le calme dans une situation de ce genre ! » (5) .

Le recours de la part des manifestants à des gaz asphyxiants ou toxiques, et, surtout, l’édition pirate du « Quotidien du peuple » démontrent clairement que les incidents de la Place Tienanmen ne sont pas une affaire exclusivement interne à la Chine. D’autres détails ressortent du livre célébré en Occident : « ‘Voice of America’ a eu un rôle proprement peu glorieux dans sa façon de jeter de l’huile sur le feu » ; de façon incessante, elle « diffuse des nouvelles sans fondements et pousse aux désordres ». De plus : « D’Amérique, de Grande-Bretagne et de Hong Kong sont arrivés plus d’un million de dollars de Hong Kong. Une partie des fonds a été utilisée pour l’achat de tentes, nourritures, ordinateurs, imprimantes rapides et matériel sophistiqué pour les communications »(6).

Ce que visaient l’Occident et les États-Unis, nous pouvons le déduire d’un autre livre, écrit par deux auteurs étasuniens fièrement anti-communistes. Ceux-ci rappellent comment à cette période Winston Lord, ex-ambassadeur à Pékin et conseiller de premier plan du futur président Clinton, n’avait de cesse de répéter que la chute du régime communiste en Chine était « une question de semaines ou de mois ». Cette prévision apparaissait d’autant plus fondée que se détachait, au sommet du gouvernement et du Parti, la figure de Zhao Ziyang, qui -soulignent les deux auteurs étasuniens- est à considérer « probablement comme le leader chinois le plus pro-américain de l’histoire récente »(7).

Ces jours ci, dans un entretien avec le « Financial Times », l’ex-secrétaire de Zhao Ziyang, Bao Tong, aux arrêts domiciliaires à Pékin, semble regretter le coup d’État manqué auquel aspiraient des personnalités et des cercles importants en Chine et aux USA, en 1989, tandis que le « socialisme réel » tombait en morceaux : malheureusement, « pas un seul soldat n’aurait prêté attention à Zhao » ; les soldats « écoutaient leurs officiers, les officiers leurs généraux et les généraux écoutaient Den Xiaoping » (8) .

Vus rétrospectivement, les événements qui se sont passés il y a vingt ans Place Tienanmen se présentent comme un coup d’État manqué, et une tentative échouée d’instauration d’un Empire mondial prêt à défier les siècles…

D’ici peu va arriver un autre anniversaire. En décembre 1989, sans même avoir été précédés d’une déclaration de guerre, les bombardiers étasuniens se déchaînaient sur Panama et sa capitale. Comme il en résulte de la reconstruction d’un auteur -encore une fois – étasunien, des quartiers densément peuplés furent surpris en pleine nuit par les bombes et les flammes ; en très grande partie, ce furent des « civils, pauvres et à la peau foncée » qui perdirent la vie ; plus de 15.000 personnes se retrouvèrent sans toit ; il s’agit en tout cas de l’ « épisode le plus sanglant » de l’histoire du petit pays (10). On peut prévoir facilement que les journaux engagés à répandre leurs larmes sur la Place Tienanmen voleront très au dessus de l’anniversaire de Panama, comme d’ailleurs cela s’est produit toutes ces dernières années. Les grands organes d’ « information » sont les grands organes de sélection des informations, et d’orientation et de contrôle de la mémoire.

1 Nathan, Link 2001, p. 444-45.
2 Nathan, Link 2001, p. 435.
3 Nathan, Link 2001, p. 324.

4 Nathan, Link 2001, p. 293.
5 Nathan, Link 2001, p. 428-9.
6 Nathan, Link 2001, p. 486.
7 Nathan, Link 2001, p. 391.
8 Bernstein, Munro 1997, p. 95 et 39.

Références bibliographiques:

Jamil Anderlini 2009

« Thanks were roaring and bullets flying », in « Financial Times », p. 3 (“Life and Arts”)

Richard Bernstein, Ross H. Munro 1997

The coming Conflict with China, Knopf, New York

Kevin Buckley 1991

Panama. The Whole Story, Simon & Schuster, New York

Andrew J. Nathan, Perry Link (éditeurs) 2001

The Tienanmen Papers (2001), traduction italienne de Michela Benuzzi et alt. Tienanmen, Rizzoli,
Milan

Reçu de l’auteur et traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Article paru lundi 1er juin 2009 sur le blog de l’auteur :

http://www.domenicolosurdoblogtienanmen.blogspot.com/

9 Anderlini 2009.
10 Buckley 1991, p. 240 et 264.

Le «  massacre » de Place Tienanmen a été un mythe (Workers World)

Combien de fois a-t-il été dit que les États-Unis sont une société «  ouverte » et que les media y sont «  libres » ?

D’habitude ces affirmations sont faites quand on critique d’autres pays de n’être pas «  ouverts », en particulier pour des pays qui ne suivent pas l’agenda de Washington.

Il ne fait aucun doute que celui qui vit aux États-Unis et dépend des moyens de l’information commerciale, retenus comme «  libres » et «  ouverts », croit que le gouvernement chinois a massacré «  des centaines, peut-être des milliers » d’étudiants sur la Place Tienanmen le 4 juin 1989. Cette phrase a été répétée des dizaines de milliers de fois par les media du pays (USA, NdT).

Mais il s’agit d’un mythe. Et le gouvernement sait que c’est un mythe. Et tous les principaux media le savent. Mais refusent de corriger leurs comptes-rendus du fait de l’hostilité fondamentale de la classe dominante impérialiste des Usa.

Sur quoi fondons-nous cette affirmation ? Sur diverses sources.

La plus récente est une livraison, par Wikileaks, de câbles expédiés par l’ambassade étasunienne à Pékin au Département d’État en juin 1989, quelques jours après les événements en Chine.

En second lieu, sur une affirmation de novembre 1989 par le chef du bureau du New York Times à Pékin, affirmation qui n’a jamais été rapportée ensuite par quelque journal que ce soit.

Et en troisième lieu, sur le compte-rendu des événements par le gouvernement chinois même, corroboré par les deux premiers.

Un seul des plus grands media occidentaux a publié les câbles de Wikileaks. C’est le Telegraph de Londres, du 4 juin de cette année (2011, NdT), exactement 22 ans après que le gouvernement chinois a eu mobilisé les troupes à Pékin.

Deux câbles datés du 7 juillet 1989 – plus d’un mois après les combats – référaient ce qui suit : «  Un diplomate chilien fournit un témoignage oculaire des soldats qui entrent Place Tienanmen : il a vu les militaires entrer sur la place et n’a noté aucun feu massif sur la foule, même si l’on entendait des tirs sporadiques. Il a dit qu’une grande partie des troupes entrées sur la place n’était en effet armée que d’instruments anti-émeute : des matraques et des barres en bois ; ils étaient appuyés par des soldats armés »

Un câble suivant affirmait : «  Un diplomate chilien fournit un témoignage oculaire des soldats qui entrent sur la place Tienanmen : même si l’on entendait des tirs sporadiques, il a dit qu’excepté quelques coups contre des étudiants, il n’y a eu aucun feu massif sur la foule d’étudiants à côté du monument ».

On se souviendra que le Chili de l’époque était gouverné par le général Augusto Pinochet, arrivé au pouvoir par un coup d’État de droite, violent, anti-socialiste, soutenu par les Usa, et que des centaines de représentants de la gauche, y compris le président Salvador Allende, avaient été tués. Le «  diplomate chilien » cité ne pouvait pas être considéré comme un ami de la Chine.

Pas un journal, pas une télévision ou une station de radio étasunienne n’a rapporté ni commenté ces câbles délivrés par Wikileaks, ni sur l’histoire que le Telegraph a écrite. Comme s’ils étaient tombés dans un abîme sans fond.

Est-ce parce que les media pensent que le rapport n’est pas crédible ? Non, certainement pas.

Ils savaient la vérité dès 1989. Le New York Times sait que c’est crédible. Leur chef du bureau de l’époque, Nicholas Kristof, l’a confirmé dans un ample article intitulé «  China Update : How the Hardliners Won » [1], publié dans le Magazine du Sunday Times le 12 novembre 1989, cinq mois après les présumés massacres de la place.

À la fin justement de ce long article, qui se voulait fournir une vision de l’intérieur du débat interne du groupe dirigeant du Parti Communiste Chinois, Kristof affirmait catégoriquement : «  Sur la base de mes observations dans les rues, ni la version officielle ni de nombreuses versions étrangères ne sont en rien correctes. Il n’y a eu aucun massacre sur la Place Tienanmen, par exemple, même s’il y a eu une quantité de personnes tuées ailleurs ».

Même si l’article de Kristof était âprement critique à l’égard de la Chine, son affirmation qu’il n’y avait eu «  aucun massacre sur la Place Tienanmen » suscita immédiatement des cris de protestation de la part des détracteurs de la Chine aux Usa, comme le reflète la rubrique ” courrier” du Times.

Y a-t-il eu des combats à Pékin ? Absolument. Mais il n’y a pas eu de massacre d’étudiants désarmés sur la place. Ceci a été une invention de l’Occident, destinée à diaboliser le gouvernement chinois et à gagner la sympathie du public pour la contre-révolution.

Le tournant vers une économie de marché sous Deng Xiaoping a éloigné de nombreux travailleurs. Il y a aussi eu un élément contre-révolutionnaire qui a essayé de tirer profit du mécontentement populaire pour restaurer complètement le capitalisme.

Les impérialistes espéraient que les batailles à Pékin auraient fait tomber le Parti Communiste Chinois, et détruit l’économie planifiée – de la même façon que ce qui allait arriver deux ans plus tard en Union Soviétique. Ils voulaient que la Chine s’ «  ouvrît », non pas à la vérité mais au saccage de la propriété populaire par des banques et des corporations impérialistes.

Après de nombreuses hésitations au sommet, l’armée a été mobilisée et la révolte écrasée. La Chine n’a pas été démantelée comme l’Union Soviétique ; son économie n’a pas implosé ni les niveaux de vie subi un déclin. Au contraire, salaires et conditions sociales se sont améliorés à un moment où en tout autre endroit les travailleurs ont subi de graves pertes sous l’effet d’une grave crise économique capitaliste.

Malgré de profondes concessions au capitalisme, à l’extérieur et à l’intérieur, la Chine continue à avoir une économie planifiée fondée sur de fortes infrastructures de propriété de l’État.

Workers World, 29 juin 2011.

http://www.workers.org/2011/world/tiananmen_0707/

Traduit par M-A. Patrizio de la version italienne réalisée par Domenico Losurdo :

http://domenicolosurdo.blogspot.com/2011/07/in-italiano-larticolo-sui-fatti-di.html

Deirdre Griswold (http://en.wikipedia.org/wiki/Deirdre_Griswold ) a été candidate à la présidence des États-Unis pour le WWP (Workers World Party) en 1980, et s’est occupé pendant plusieurs décennies du journal étasunien Workers World.

Crédit photos

SourceGate of the Forbidden City, Tienanmen Square, Beijing, China_1.JPG
AuthorCory Doctorow from London, UK