Le Mexique dans l’impasse ?

Le 6 juin, 95 millions de Mexicains seront appelés à voter. Alors que le gouvernement de López Obrador (souvent désigné sous l’acronyme AMLO) avait suscité de grands espoirs, aujourd’hui sa popularité est à l’image d’un homme qui, dans sa jeunesse, avait rejoint l’ancien parti hégémonique, le PRI, dans son moment le plus autoritaire, à savoir après les massacres d’étudiants en 1968 et juin 1971. Pire encore, en faveur d’un homme qui, en 1986, était encore membre de ce parti quand s’est produit un autre des jalons de l’autoritarisme de l’époque avec la soi-disant « fraude patriotique » dans l’État de Chihuahua.

En 2018, MORENA, le parti fondé par AMLO lui-même, avait non seulement obtenu la présidence mais, avec la coalition des partis qui l’accompagnait, avait également réussi à contrôler à la fois la Chambre des députés et le Sénat. Compte tenu de ce résultat, fin 2018, seules subsistaient les ruines des trois grands partis qui avaient dominé la politique mexicaine au cours des dernières décennies. D’autant plus que le 24 décembre de cette même année, quelques jours seulement après la prise de fonction d’Obrador, le gouverneur de l’État de Puebla et son mari, le sénateur Moreno Valle, deux des principales figures de l’opposition, sont décédés des suites de la chute de l’hélicoptère qui les transportait. Pourquoi AMLO, alors qu’il a depuis le début de son gouvernement un degré de contrôle sans précédent depuis l’époque du « tout-puissant » PRI, veut-il encore plus de pouvoir ?

Mexique : violence et insécurité & allégeance à Trump/Biden

En matière de sécurité, le Mexique reste prisonnier d’un problème qui ronge le pays depuis 2006. Selon le spécialiste Alejandro Hope (El Universal, 6 janvier 2021), depuis 2018, le Mexique maintient un taux de 3 000 homicides par mois. En outre, seulement pour le premier jour de janvier 2021, le Mexique a comptabilisé 73 personnes assassinées et il est prévisible que, cette année, en raison de son caractère électoral, le crime organisé se mobilisera pour maintenir le contrôle de « ses territoires ».

En ce qui concerne la lutte contre le trafic de drogue, en plus du « culiacanazo » (une opération obscure dans laquelle un important groupe de trafic de drogue a mis les autorités en échec), le gouvernement Obrador traîne des scandales très notoires qui vont nuire à son image, conscient de cela, il a eu la semaine dernière une heure d’entretien avec son homologue du pays voisin, les États-Unis d’Amérique : Jo Biden, lors de laquelle les problèmes de migration et de pandémie ont été abordés. C’est ainsi que Biden a affirmé que le Mexique reste un allié sûr et que Lopez Obrador considère, -après avoir manifesté une grande affinité avec Trump- que la situation géopolitique d’avec les États-Unis est un avantage. (La Jornada, 2 Mars 2021).

Les États-Unis qui font toujours face au scandale raciste, alors que la communauté noire réclame justice après l’étranglement de Georges Floyd par un policier, par la voix de Jo Biden confirment les mesures de Trump contre le Venezuela.

Par ailleurs, son mépris constant face à la grande crise de violence à l’égard des femmes que traverse le pays, l’a conduit à défendre sans aucune gêne la candidature d’un politicien sur qui pèsent des accusations documentées de viol au poste de gouverneur à l’État du Guerrero.

Où en est le gouvernement AMLO ?

La Garde nationale est maintenant placée sous le commandement opérationnel du Secrétariat de la Défense nationale (SEDENA). J’invite celles et ceux qui veulent en savoir plus à lire le roman de Jorge Volpi Una novela policiaca traduit en France par Un roman mexicain sur l’affaire Florence Cassez et son traitement par la police et les médias.

De plus, Obrador a délégué de multiples tâches aux forces armées telles que la construction de l’aéroport de Santa Lucia, trois sections du « train Maya », -qui soit dit en passant est un affront d’un point de vue écologique puisque ce projet anéantit les ressources sous-marines des régions concernées- la construction des succursales bancaires de Banco del Bienestar, et leur a confié le contrôle des douanes. À cet égard, un intellectuel mexicain bien connu, Héctor Aguilar Camín, souligne : « La logique de cette expansion ne répond plus principalement à la décision de lutter contre la criminalité ou de garantir la sécurité, mais au désir de remplir les fonctions du gouvernement lui-même. » (Le Milenio, 12 janvier 2020).

Si l’on peut s’inquiéter de l’objectif à moyen ou long terme de renforcement du rôle de l’armée, l’érosion systématique des freins et contrepoids au pouvoir exécutif jouera un rôle plus clair lors des prochaines élections. À cet égard, plusieurs signes semblent indiquer que le Tribunal électoral est tombé sous le contrôle d’AMLO et pour s’en défendre, il utilise la manchette des journaux : Amlo attache les mains des fonctionnaires avant la campagne électorale (El Universal, 6 Mars 2021).

Comme l’a observé un ancien ambassadeur mexicain auprès de l’OCDE, Elizondo Mayer-Serra, pour ces élections, le Tribunal électoral « n’a pas accordé le registre aux partis opposés à l’AMLO, mais qu’aux partis alliés » (Réforme du 10 janvier 2020). À noter que ce tribunal sera celui qui résoudra les controverses lors des élections de juin, et tout laisse à penser que la balance est déjà penchée en faveur du gouvernement actuel.

Retour sur les causes de la mexicaine

La mexicaine actuelle a de nombreuses causes : une société civile faible, la permanence au pouvoir des cadres, des groupes politiques et des syndicats qui continuent d’être, directement ou indirectement, les héritiers de l’ancien parti, des secteurs sociaux entiers récemment appauvris avec un salaire minimum à 128 pesos de l’heure et 10 millions de mexicains dans la misère, et enfin, un système de partis au bord de l’effondrement : le PAN-parti de droite avait appelé à voter PRI, parti resté plus de 70 ans au pouvoir et les quelques manifestations ici et là montrent la volonté du peuple de construire son propre destin avec ou sans AMLO.

Pour terminer sur une note optimiste, je voudrais rendre hommage au poète Enrique Gonzalez Rojo Arthur qui vient de nous quitter à l’âge de 92 ans. Avec José Revueltas, il fut un infatigable militant de gauche, il avait formé la Ligue Léniniste Espartaco, fondé l’organisation de la gauche révolutionnaire, faisait partie de la Nationale Démocratique convoquée par l’Armée Zapatiste de Libération Nationale en 1994, s’était opposé à d’Andrés Lopez Obrador et à la privatisation du système électrique. Je cite le poète : « la fatalité est une fenêtre invisible qui fait bouger les homoncules*1- en épelant une à une les syllabes qui forment l’inexorable parole -en direction du plan ».

*1 : Petit être vivant à forme humaine, que les alchimistes prétendaient fabriquer.

Antoine LUCI- Pôle hispanique Commission Internationale du PRCF pour Initiative Communiste