Relire « La sainte famille existentialiste » d’Henri Mougin

« La sainte famille existentialiste » d’Henri – (Editions sociales, préface de Jean Kanapa).

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Fin connaisseur du marxisme et de la phénoménologie, lecteur exigeant des œuvres de Sartre (qui était alors l’étoile montante de la philosophie française), le philosophe et militant communiste qu’était Henri Mougin produisit en 1947 une petite brochure dont la pertinence critique ne peut que sauter aux yeux avec le recul du temps.

Il y pointait notamment le nihilisme implicite de l’idéalisme français (en épinglant en particulier Brunschvicg, le tout-puissant inspecteur général et superviseur de la philosophie universitaire française de l’entre-deux-guerres) : « l’idéalisme chez Brunschvicg marque une étape importante dans cette démarche au néant qui est le destin de toute séquence idéaliste (…). L’idéalisme commence sa marche au néant, ou plus exactement cette marche glissante a déjà commencé »  (p. 164). De manière très suggestive, Mougin évoquait même la « raréfaction d’être » qui est l’aboutissement nécessaire de toute tentative de spiritualiser à l’extrême le monde matériel, donc de nier le réel lui-même pour lui préférer son fantôme. Dans Lumières communes (Delga 106/2017) nous avons développé cette thématique d’une manière indépendante en rapprochant de diverses manières l’idéalisme, sa version « dure » qui est l’immatérialisme (où la matière se réduit à n’être plus que ce qu’on en peut percevoir) et le nihilisme sous toutes ses formes : primat du néant sur l’être, idéaux ascétiques (pour parler comme Nietzsche, qui a admirablement saisi le lien entre idéaux ascétiques religieux et fascination pour le « rien » tout en commettant l’énorme contresens sociohistorique consistant à attribuer le nihilisme aux classes dominées), réduction de l’être à l’idée, c’est-à-dire à son fantôme paré des prestiges scientifiques du concept.

Très logiquement, Mougin a montré que l’existentialisme n’était pas, comme le croyait sincèrement Sartre, une alternative à l’idéalisme et au spiritualisme universitaires, mais une de leurs variantes mâtinée de philosophie de l’absurde : en effet, « l’existentialisme vient, du dehors, remettre de l’être avec l’existence singulière, mais le néant perce aussi cette existence néantisante » (rappelons que pour Sartre, la « conscience est cet être dans lequel il est question de son être »).

Dans ces conditions, l’être devenu « existence » ne contre-attaque que pour donner le pouvoir à l’absurde : « la réalité humaine* peut se choisir comme elle l’entend, mais ne peut pas ne pas se choisir, elle ne peut même pas refuser d’être (…). Par cet être qui lui est donné, elle participe à la contingence universelle de l’être, et par là-même, à ce que nous nommons absurdité » (p. 142). Autre forme de nihilisme, donc, et non pas alternative au nihilisme.

On mesure à quel point la contre-révolution idéologique mondiale des années 70/90 nous a fait reculer par rapport à la période qui suivit Stalingrad, la Libération et la poussée nationale et mondiale des partis communistes auréolés de leur rôle dans la Résistance. A l’époque, Sartre se disait marxiste, flirtait avec le PCF, soutenait courageusement les luttes anticoloniales (il préfaça par ex. La question, l’ouvrage interdit de feu notre camarade Henri Alleg), c’est-à-dire participait à ce « gauchissement » de la philosophie française qu’a justement pointé L. Sève dans sa magistrale Histoire de la philosophie française de la Révolution à nos jours. Sartre et le PCF se critiquaient alors durement l’un l’autre, mais ils s’épaulaient, du moins en règle générale, pour faire face – parallèlement plus qu’ensemble, hélas ! – au fascisme, au colonialisme et aux autres menées impérialistes.

Aujourd’hui, c’est sa droite que Sartre est inlassablement cartonné, non pas en raison de ses faiblesses théorico-scientifiques évidentes (incapacité à rallier franchement le matérialisme dialectique, le communisme prolétarien et la dialectique de la nature, révision générale du marxisme dans un sens subjectiviste et volontariste, faible lien avec le mouvement scientifique du 20ème siècle), mais en raison de ses points forts : engagements anti-impérialiste, féministe, antiraciste, antifasciste, conception « engagée » de la littérature, préférence générale accordée à l’antifascisme sur l’anticommunisme (« un anticommuniste est un chien ») aux antipodes de notre époque contre-révolutionnaire où la référence obligée à « l’antitotalitarisme » permet de criminaliser le communisme pour mieux banaliser le fascisme résurgent.

C’est pourquoi, loin de pratiquer un « anti-sartrisme primaire », les communistes et les progressistes qui lisent ou relisent Sartre ne doivent jamais oublier que, contrairement à l’existentialisme de 1945, qui se voulait un « humanisme », l’anti-sartrisme bourgeois actuel (et l’engouement parallèle pour Camus, ses complaisances coloniales et sa « philosophie de l’absurde » ouvertement assumée) est avant tout un antihumanisme : un anticommunisme. En un mot, et au plus fort de notre critique – si acérée et intransigeante qu’elle se doive d’être, n’oublions jamais la parole antidogmatique et anti-sectaire du subtil Vladimir I. Lénine : « Le matérialisme intelligent est plus proche de l’idéalisme intelligent que du matérialisme bête ».