Raphaël Enthoven a des comptes à régler. Moi non plus… par Aymeric Monville.

M. , philosophe médiatique bien connu [*], vient de publier un premier roman, Le Temps gagné (éditions de l’Observatoire), sur le mode du grand déballage. Dans un compte rendu hors des sentiers battus, où il brosse un portrait de M. Enthoven en libéral contrarié, notre camarade s’est lui aussi livré à quelques anecdotes personnelles sur l’auteur, non pour s’y attarder mais pour tenter une explication plus générale, qui nous dévoile certains mécanismes conscients et inconscients de la censure anticommuniste en France.

[*]Ex président en 1996-1997 du cercle fermé d’extraction cléricale et pro UE Conférence Olivaint, R Enthoven est un agrégé de , et compagnon tour à tour de la fille de BHL (1996), Carla Bruni. Un temps proche de l’aussi médiatique que réactionnaire Onfray, il officie sur France Culture puis Europe 1. Il est dénoncé par l’association Acrimed comme ” le prototype du fast-thinker, tirant prestige d’une stature (ou d’une posture) de « philosophe » pour distribuer bons et mauvais points avec une outrance digne des plus décomplexés des éditocrates”


Raphaël Enthoven a des comptes à régler. Moi non plus…

Les lecteurs d’Initiative communiste se demanderont sans doute pour quelle raison j’évoque ici un sujet a priori aussi éloigné de leurs préoccupations politiques que le récent roman de M. Raphaël Enthoven, Le Temps gagné. Ou simplement pourquoi je n’ai pas réservé cet excursus littéraire à des médias plus idoines. J’ose prétendre au contraire que ce sujet relève d’un thème « existentiel » et touchant à la lutte des classes, même s’il s’agit d’abord et avant tout de la vie de M. Enthoven et, encore plus modestement, de la mienne, puisque nos trajectoires, tout sauf parallèles, ont fini par se croiser en un point de l’espace-temps que j’ai ici plaisir à décrire. On me rétorquera peut-être que la lutte de classes en milieu gens-de-lettriste ne présente guère d’intérêt. Je crains au contraire que la violence symbolique qui préside à ce type de contexte ne soit porteuse, quant à ses conséquences sur l’opinion, d’une violence de classe, hélas, plus décisive. Jugez plutôt.

Pourquoi mondain ?

J’ai discuté, ou plutôt débattu âprement, une fois dans ma vie, avec M. Enthoven, sur France Culture, autour de mon premier livre, Misère du nietzschéisme de gauche. C’était aussi mon premier grand débat, et somme toute, l’un des rares auxquels j’ai pu participer, car, comme on sait, nous n’avons guère actuellement, nous marxistes ou marxisants, que le droit de dire mais non celui de contredire.

M. Enthoven avait remplacé au pied levé mon contradicteur programmé, M. Jean-Pierre Faye, avec une grande faculté d’improvisation. Quelque peu décontenancé par tant d’habileté et surtout par son aptitude à dévier scolastiquement vers Nietzsche alors que mon livre traitait davantage du gauchisme français, j’ai néanmoins la vanité de croire avoir réussi à décocher in extremis la flèche du Parthe, deux secondes avant la fin de l’émission. Alors davantage animé par l’exaspération que par toute espèce de stratégie rhétorique, j’avais rétorqué à mon contradicteur : « Ce que vous exprimez, c’est la réfutation mondaine du marxisme. » Il s’était alors cru bon de se réserver le dernier mot, allant répétant : « Pourquoi mondain ? Pourquoi mondain ? Pourquoi mondain ? », phrase qui, prononcée par lui, produit toujours dans ma mémoire un effet irrésistible, tant le rejeton Enthoven incarne la quintessence de ce qu’on peut appeler – je dis cela sans polémique et sur le ton du simple constat – la mondanité.

L’autre moment où nous nous sommes croisés n’avait, lui, rien de mondain, puisqu’il s’agissait malheureusement d’un enterrement. En l’occurrence celui du philosophe Jean Salem, disparu trop tôt. J’avais en charge d’organiser certaines prises de parole pour le défunt et, ayant appris l’attachement sincère que Raphaël Enthoven éprouvait pour celui qui avait été son professeur, j’avais été chargé de le contacter. Après avoir laissé un message sur un répondeur, je n’obtins aucune réponse.

Un bref regard échangé aux obsèques me fit comprendre qu’Enthoven éprouvait – toujours ? –  envers moi une hostilité sans équivoque, laquelle m’avait dissuadé d’échanger ne serait-ce que des paroles convenues en pareil moment.

J’ai certes compris depuis, en lisant ce qu’il appelle son « roman », qu’il pouvait avoir souvent la rancune bien tenace. Mais comment pouvait-il me garder rancœur d’un débat, certes musclé mais dans les règles, et datant de 2007 ? Mon autre passage sur France Culture, remontant à 2012 et en dialogue avec Mme Adèle Van Reeth (dont j’ai appris récemment que notre philosophe était désormais l’heureux compagnon), était resté, lui aussi, dans les limites du convenable, voire du convenu.

Avec le recul donc, ces rencontres france-culturelles, intenses mais à chaque fois non réitérées, m’ont donné la désagréable impression d’avoir été tout de suite catalogué comme définitivement indésirable.

Vae victis ?

D’autant que ce que j’avais interprété, lors de ma brève mais intense rencontre avec M. Enthoven, comme un mouvement d’humeur de sa part – dont je dirai maintenant deux mots –, prenait, avec le temps et le sentiment d’inquiétante étrangeté qui a jusqu’à présent présidé à nos rapports, la forme d’une sentence définitive.

Cela s’était déroulé ainsi. Lors de notre débat sur le nietzschéisme de gauche, à peine avais-je prononcé le mot « marxisme » qu’Enthoven avait déjà rétorqué « goulag ». Exploit conceptuel digne d’une première année d’école de journalisme auquel il avait cru bon d’ajouter un geste très expressif. En effet, se tournant vers l’animateur du débat, Brice Couturier, ancien gauchiste repenti devenu depuis auteur d’un livre intitulé Macron, un président philosophe – ça ne s’invente pas et ça se publie chez le même éditeur qu’Enthoven –, mon contradicteur avait pris la pose d’un imperator drapé dans sa toge et avait esquissé un geste, évidemment inaudible à la radio mais qui m’était visiblement destiné : un pouce tendu vers le bas comme on évoquait, à Rome, la mise à mort d’un gladiateur.

Etait-ce un geste irréfléchi ? Un moment d’impatience ? Un réflexe de classe ? Toujours est-il que, inconscients ou pas, les circuits neuronaux de M. Enthoven m’avaient semblé fonctionner de la manière suivante : marxisme = goulag = mise à mort symbolique du contradicteur. C’est sans doute ce qu’on appelle la pensée libérale.

Vous avez dit goulag ? Ce n’était pas le sujet du débat mais il se trouve que si l’on veut savoir mon opinion là-dessus, j’ai consacré dans ses mêmes colonnes un article audit Goulag et à la présentation qu’en avait fait un long documentaire en trois parties d’Arte. J’aurais pu rassurer M. Enthoven sur le fait que j’y écris noir sur blanc que je trouve les camps de travail forcé indignes d’un système socialiste et qu’on a bien fait de fermer ceux-ci après la mort de Staline.

Dois-je pour autant – et je soumets à M. Enthoven cette interrogation morale qui se moque de sa morale – laisser Michel Onfray ou d’autres parler de « dix millions de morts du Goulag » ? Car ces proportions rappellent la propagande de guerre antibolchevique contenue dans Mein Kampf davantage que la réalité : les archives soviétiques, révélées entre autres par Viktor Zemskov, auteur reconnu par tous, montrent que la mortalité dans les camps gérés par le Goulag durant les années 30 se compte en dizaines de milliers de morts par an, non en millions. Pour les années de guerre, il est difficile d’imputer des décès à six chiffres au seul régime soviétique, lequel luttait alors pour sa survie et subissait des pertes dans sa population civile par – pour le coup – millions de personnes. Bref, ce martelage, digne d’une propagande de guerre, consiste à imputer aux Soviétiques le nombre de morts que le capitalisme et son bras armé, le fascisme, leur ont fait subir.

La disproportion entre l’une et l’autre de ces situations ou encore le fait que les décès lors des travaux pénitentiaires en URSS égalaient ceux des grands chantiers employant de simples salariés sous le capitalisme (percée du canal de Panama par exemple) explique d’ailleurs certains paradoxes incompris par la russophobie actuelle. Notamment pourquoi les Russes sont – statistiquement – plus volontiers enclins à voir en Staline davantage le vainqueur du fascisme et du colonialisme, ainsi que le sauveur de leur pays, que l’un des artisans du système pénitentiaire appelé Goulag, même s’il est indéniablement l’une et l’autre de ces figures. Et ce, non pour des raisons de soumission à l’on ne sait quel esprit totalitaire, mais tout simplement parce qu’ils savent bien ce que, majoritairement, ils doivent au système soviétique.

Je pourrais continuer. Mais je sais que de cela, M. Enthoven n’a pas débattu et ne débattra jamais. Le socialisme réellement existant ne peut pas être envisagé dans son paysage intellectuel en dehors de la démonologie médiatique. Ce qui veut dire que, du mode de production capitaliste, on ne peut pas, on ne doit pas sortir.

D’autres vies que la sienne

Le temps a passé. J’ai désormais publié six livres sous mon nom, qui ont su trouver leur lectorat naturel sans guère d’intermédiaires. Un livre sur Julian Assange, pour une fois transpartisan et qui aurait pu faire l’objet d’un débat utile, m’a valu par exemple le soutien de Marianne mais pas celui de France Culture, donc peu importe.

Ce qui me choque en revanche profondément et motive ce moment d’humeur est qu’il se trouve que je suis avant tout éditeur et que j’ai publié, avec mes collègues des éditions Delga, environ deux cents auteurs dans un champ bien identifiable qui est le marxisme et l’histoire du mouvement ouvrier international. Bien peu de ces ouvrages sont ce qu’on peut appeler des travaux purement militants, la plupart relevant de la recherche et obéissant à tous les critères académiques en vigueur.

Alors que France Culture fait pourtant figurer sur son site un aimable descriptif de votre serviteur et a l’obligeance de me reconnaître comme une sorte de « personne-ressources », ne pas m’avoir contacté pour la moindre de ces publications relève, en quinze ans d’existence de notre maison d’édition vouée aux sciences humaines, d’une stupéfiante prouesse. D’autant que, dans la vie réelle, en tout cas en dehors de France Culture, notre exposition médiatique est, certes, discrète mais pas totalement nulle, puisque je peux citer de mémoire plusieurs recensions dans la presse de gauche ou assimilée (Huma, Diplo, Marianne et même Libé).

Je me suis donc toujours interrogé sur ces manquements réels à l’impartialité que j’avais pu observer en particulier, et, en général, sur ce manifeste acharnement de la vénérable station à n’incarner qu’une gauche bourgeoise et bien-pensante avec un déni systématique non pas du communisme (lorsqu’il est utopique, il reste présentable) mais de tout ce qui peut présenter, comme nous le faisons, une version non caricaturale des pays socialistes passés et actuels. Bref, nous sommes condamnés sur France Culture, en quelque sorte, à la motion minoritaire du congrès de Tours, presque tous les jours, et à perpétuité. Peut-être s’agit-il d’un système d’occultation bien huilé et sans doute ai-je tort, d’ailleurs, de m’attarder sur la personne de M. Enthoven en voyant en lui un rouage particulier?

D’autant qu’on m’opposera des injustices bien plus criantes et bien plus scandaleuses à France Culture, en tout cas bien plus « systémiques ». On me rappellera que l’historienne Annie Lacroix-Riz, qui publie pourtant près d’un fort volume de recherches par an, n’est pas passée à la station depuis… le XXe siècle ! Georges Gastaud, pour citer un autre auteur bien connu des lecteurs d’Initiative communiste, aura beau écrire un traité de philosophie, Lumières communes, en cinq tomes d’environ deux mille cinq cents pages et voir son opus magnum salué autant par L’Humanité que par Le Monde diplomatique, il n’aura pas eu l’aumône de la moindre invitation sur les antennes de la station dite culturelle.

On m’accordera qu’il y a en fait le système d’un côté et son incarnation pittoresque de l’autre. Si je prête à M. Enthoven un pouvoir qu’il n’a certainement pas, c’est que, malgré que j’en aie, il a fini par incarner pour moi le visage affable du mépris de classe, le libéral qui vous occulte en douce, occupe à lui tout seul l’espace à gauche. D’aucuns l’appellent Anastasie, je l’appelle Enthoven. Il n’a d’égal, sur ce point, que Michel Onfray, lequel a payé son droit d’incarner l’archétype du penseur de gauche dans l’opinion au prix d’un anticommunisme et d’un antijacobinisme indécents à force d’être caricaturaux, en donnant servilement toujours plus de gages aux médias du grand patronat.

En tout cas, on comprendra pourquoi je n’ai pas dédaigné de suivre, non sans ironie, le cursus honorum de M. Enthoven et me suis parfois amusé à le voir, lui, condamné non pas à la marginalité mais à la centralité, prenant davantage la lumière qu’éclairant les consciences, et s’empêtrant dans le personnage qu’il est obligé quotidiennement d’incarner, jusqu’à, aujourd’hui, se sentir tenu d’écrire un premier roman sans savoir ce qu’est un roman et en confondant confession et déballage, autofiction et épanchement compulsif sur le mode de la dénonciation intime. Avant cela, notons que M. Enthoven jouissait tranquillement du privilège de tenir régulièrement des chroniques philosophiques sur à peu près tous les sujets, sans s’obliger le moins du monde à étayer ses affirmations de la moindre réflexion écrite au préalable.

Sans doute parce que ses simples réactions à l’actualité sont jugées si géniales qu’elles feront ensuite l’objet d’un livre ? En l’occurrence Morales provisoires, suivi de Nouvelles Morales provisoires. Beaux titres ! Ce n’est certes pas la première fois que la Deuxième gauche, de Rocard à Macron, joue face aux communistes le bon tour de ladite « gauche morale ». Cette morale provisoire là, notons que c’est aussi du provisoire qui dure.

De Tempête du désert à Tempête dans un verre d’eau

Oh, certes, M. Enthoven débat. On l’a vu récemment ferrailler non sans témérité avec la droite extrême, devant Marion Maréchal-Le Pen, Eric Zemmour et une foule incommode de leurs partisans. Pour l’occasion, il s’était drapé dans une autre toge, celle de son idole jupitéro-macronienne, seul contre le fascisme, en espérant que toute la gauche le regarde, l’applaudisse, vote et revote pour lui.

En effet, la comparaison n’est pas hasardeuse ; Enthoven, sans doute influencé par les gages donnés par son confrère Brice Couturier, se décrit dans ce premier roman, avec un grain de sel, de la manière suivante : « Moi qui, en 1990, étais déjà macronien, atlantiste et futur partisan de la guerre du Golfe. » Une photo récente du couple présidentiel montre que Brigitte Macron ne s’est pas trompée quant à ces affinités électives puisqu’elle n’a pas oublié de poser avec un apparent négligé sur la tablette de l’avion présidentiel ce premier roman si prometteur.

Quel jugement sur l’œuvre porte l’ancienne professeure de français? Glousse-t-elle de satisfaction en lisant le passage, voulu provocateur et avant-gardiste, où Enthoven explique par le menu comment son ex-compagne Faustine (nom à clef désignant la fille d’un autre « philosophe » qui lui ressemble étrangement) s’arrangeait pour ne pas faire de bruit lorsqu’elle allait aux toilettes ? Il faudrait y voir une allusion subtile à Belle du seigneur et à la difficulté à faire vivre l’amour à deux dans quelques mètres carrés où tout s’entend, problèmes certainement très parisiens et que « ma môme » de Jean Ferrat n’avait sans doute pas encore eu le loisir de se poser à Créteil.

Brigitte Macron goûte-t-elle aussi ce règlement de comptes après quarante ans autour d’une rivalité amoureuse avec le père, laquelle n’a pas le prétexte de la transposition romanesque de Premier Amour de Tourgueniev ?  Des critiques, quant à eux, parlent d’« un livre qui vous rend voyeur et juge d’instruction (…) un livre écrit au Je. (…) écrit platement », d’autres de livre « du maréchal potin et du maréchal popotin ». « Il fait tomber les masques, sauf le sien. » Je rapporte ici en vrac les propos des critiques du « Masque et la Plume », en me devant d’ajouter que Frédéric Beigbeder y prenait la défense de l’auteur pour son côté « teigne ». Sur ce point je veux bien le suivre.

Souvent les romanciers sont crédités de n’avoir pas peur de choquer et de décevoir leur entourage, pourvu qu’ils dévoilent une vérité humaine. À ce propos, et pour rester dans la rentrée littéraire, dans son dernier roman, Yoga, Emmanuel Carrère dit qu’il n’a pas voulu renouveler l’expérience du grand règlement de compte qu’il fit dans Un roman russe, et je peux comprendre que certains critiques puissent lui reprocher cet aspect pusillanime. Mais Emmanuel Carrère a bien d’autres qualités d’écriture et notamment la capacité à décrire d’autres univers, d’autres vies que la sienne (pour gloser sur l’un de ses titres), jusqu’à cet étrange portrait d’Edvard Limonov, personnage qui lui ressemblait si peu. Et tant pis pour l’absence de teigne. Quel infantilisme que ce critère au fond !

Certes Enthoven, lui, cogne, nul n’en disconvient et jusqu’à juger bon de répondre à un livre de son ex-femme quatorze ans après. Il ressort aussi de son livre qu’il a aussi pris des coups dans son enfance, de ceux qui ne s’oublient jamais. Pour avoir vécu personnellement une situation similaire, je lui adresse sur ce point toute ma sympathie. Me too ! En revanche, le fameux « réel, c’est quand on se cogne », cher à Lacan, il semble que M. Enthoven ait su jusqu’à présent l’éviter en pratiquant un soigneux et soyeux entre soi. On me rétorquera qu’il discutait volontiers avec notre ami commun (ou plutôt hors du commun), à savoir Jean Salem, dont nous avons parlé plus haut. Certes, mais ce dernier avait une culture si vaste qu’on pouvait parler de tout avec lui et qu’en l’occurrence Enthoven ne prenait personnellement aucun risque politique à débattre avec lui d’épicurisme ou d’atomisme antique.

À ce stade, je me risquerai à une hypothèse : le fait que Raphaël Enthoven éprouve le besoin de revenir sur ses blessures d’enfance et de jeunesse, qui contrastent (en apparence seulement) avec l’univers très cotonneux dans lequel il a toujours évolué, participe d’un souci légitime d’affirmation de soi, de montrer qu’il ne saurait être réduit à son statut social. Fort  bien ! Mais ce droit inaliénable à être reconnu comme être humain doué de sentiments et de raison, et qu’il faut accorder à tous, exige au moins un commencement de réciproque. Je ne sais pas si « noblesse oblige », comme le dit l’adage, mais certains privilèges de naissance n’autorisent pas à caricaturer votre adversaire sur ce ton de petit marquis, odieux et sans répliques qu’Enthoven prend dans ses chroniques dites morales lorsqu’il évoque – et bien sûr sans contradicteurs – le marxisme et/ou le communisme.

Bref, c’est le nombril du monde, mais sans monde autour, et qui ne dépasse jamais le périph. Lui qui se vante d’avoir approuvé la guerre du Golfe est passé visiblement de la « Tempête du désert » du général Schwarzkopf à un film intimiste qui aurait pu s’appeler Tempête dans un verre d’eau mais s’appelle en réalité Le Temps gagné. La référence à La Recherche était un peu osée. Chez Proust, il y a la madeleine dans le nombril, mais il y a, indéniablement, un monde. Le mondain possède encore un monde. Et chacun sait qu’il est même arrivé à Proust, dans La Recherche, de parler avec intelligence de la CGT.

Donc, rater aussi bien son « premier roman » en sachant sciemment qu’on le fait et qu’on n’aurait pas dû s’improviser romancier quand on n’en a pas la vocation (Enthoven a certainement l’intelligence de s’en rendre compte) mais pour la simple raison qu’on ne résiste pas à la volonté de régler ses comptes avec son entourage en pensant qu’on passera à la postérité pour le Saint-Simon du germanopratisme contemporain voire le Commynes du macronisme, c’est là certainement un symptôme, celui de la décadence d’une classe.

Maréchal Potin contre Maréchal Pétain. Et si on en sortait ?

Et si, pour avoir voulu rejoindre le centre de tout, M. Enthoven ne s’était pas tout simplement retrouvé englouti dans les méandres de son ombilic ? Est-il permis d’émettre l’hypothèse que sa prose aurait gagné en subtilités et en contenu s’il avait bien voulu se confronter parfois à la contradiction, voire à quelques marxistes à l’ancienne ? On sait bien que même la bourgeoisie la plus obtuse, la plus pétrie de préjugés, avait jadis au moins compris les vertus du « stage ouvrier » pour ses rejetons.

Cet effort conceptuel aurait demandé, au fond, plus d’ambition que de se confronter à l’inévitable Eric Zemmour, lui aussi autre condamné à la centralité pour incarner l’opposition officielle de sa majesté Macron, à savoir le barycentre du fameux « pétainisme transcendantal » bien de chez nous. Mais précisément, Maréchal Potin contre Maréchal Pétain (que Zemmour entendait récemment réhabiliter), c’est-à-dire le seul débat vraiment autorisé dans ce pays, à savoir celui entre la gauche bobo (ou caviar) et la droite poujado, est-ce qu’on ne pourrait pas en sortir ?

La question finale que je poserai, et qui me semble toucher par métaphore à l’isolement, à la surdité, en bref l’autisme, de la classe à laquelle M. Enthoven appartient, est la suivante : à quoi dois-je m’attendre la prochaine fois – la troisième donc – lorsque par inadvertance la trajectoire centripète de M. Enthoven, atlantiste de toujours et macronien ante litteram, croisera ma trajectoire centrifuge d’éditeur plébéien et marginal ? Aura-t-il cette fois l’obligeance de me considérer à son tour comme un être de raison, voire un interlocuteur, ou dois-je m’attendre au déploiement de l’arsenal des forces susnommées, à savoir quelque symbolique tir de flashball ou de drone de sa part ?

J’ose simplement espérer, pour lui, pour moi et pour nous tous, que nous ne sommes pas encore arrivés à ce stade qui en dirait long sur ce qu’il faut bien appeler par son nom : le symptôme déprimant d’une absence de débat démocratique et qui ne peut déboucher, à terme, que sur une fascisation croissante de notre cher pays.

Aymeric Monville, 6 octobre 2020

4 Commentaires de lecteur “Raphaël Enthoven a des comptes à régler. Moi non plus… par Aymeric Monville.

  1. Reitnomud
    9 octobre 2020 at 21:51

    Cette réponse érudite est un bien trop grand honneur accordé à un écrivaillon de cour
    qui se pense au centre de Paris
    alors qu’il n’est qu’au bord du caniveau…
    En valait-elle la peine ?

  2. 10 octobre 2020 at 07:33

    Le narcissisme et l’égocentrisme d’Enthoven méritaient-ils une telle attention ?… je n’en suis pas sûr…
    Par contre, ce qui est sûr, c’est que les plateaux télé, les studio radio et les salons parisiens continueront à briller de pensées dispensées au bon peuple par ces héros (héraults) de la macronie !
    Comme dans un théâtre de Guignol où l’on connaît à l’avance la fin de la séance, ces Tartarin sont en charge de porter la “contradiction” à de ‘grands penseurs’ d’extrême-droite comme Zeymour ! C’est certes une guignolade… mais bien dangereuse !

  3. Glenisson
    11 octobre 2020 at 15:05

    Cela en valait la peine pour le plaisir des lecteurs…

  4. 13 octobre 2020 at 18:00

    Cher Ayméric, merci pour ce bel article…. Je suis en effet étonné de cette bien grossière attitude de la part de M. ENTHOVEN qui avait beaucoup d’affection pour son professeur. Mais je prèfere te remercier de la manière dont tu cites Jean Salem , mon mari, homme hors du commun, à la culture si vaste qu’il était aisé de ne discuter avec lui que des atomistes pour faire du politiquement correct. Mais j’ai encore des doutes : Jean était il un innocent qui s’ignorait – je ne divulguerai ici pas les qualificatifs qu’il employait pour qualifier son élève – soit un maître de l’esquive ? Je t’embrasse et te remercie pour cet article si précis qui remet les choses à plat ! Marie pierre salem