Rancière et Lordon, intellectuels inorganiques de Nuit Debout #nuitdebout

Jacques s’est fait une réputation sur un paradoxe apparent, celui de l’homme de haute culture qui, comme Leibniz, ne « méprise presque rien », surtout pas les créations culturelles populaires les plus spontanées, les plus (faussement) naïves. à l’encontre d’un Bourdieu ou d’un Debord, dont le discours sur les puissances trompeuses de la « violence symbolique » ou du « spectacle » peut parfois se retourner en une démoralisation devant la fatalité de l’universelle manipulation, Rancière a tendance à parier sur un « spectateur émancipé » (titre d’un de ses livres), sachant s’exprimer et comprendre de façon plus personnelle que les tenants jaloux de ladite culture légitime.

C’est en soi un exercice salutaire. à l’instar d’un Rimbaud se guérissant de la forme « si vantée » mais « mesquine » d’un Baudelaire par les « peintures idiotes. dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petites livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs ».

Et cela nous rappelle que le socialisme est et sera d’abord « l’œuvre vivante des masses », pour parler comme Lénine.

Mais parfois, ce refus généreux de tout aristocratisme conduit Rancière jusqu’à des aberrations, jusqu’à trouver admirable tout ce qui arrive. Pour prendre les propres exemples de Rancière, qualifier le mécontentement suscité par “Loft Story” ou les campagnes de Benetton serait pour lui un symptôme d’une « haine de la démocratie » (?).

Dans un genre similaire, la latiniste et helléniste Florence Dupont, ne nous disait-elle pas que Dallas c’est pareil qu’Homère ? Pas sûr pourtant que la classe ouvrière plébiscite la sous-culture marchandisée pour éduquer ses enfants. Car après tout, tout le monde n’a pas la chance, comme Mme Dupont d’être la fille de Pierre Grimal et d’avoir découvert les épopées dans le texte avec autant de facilité qu’on regarde J.R.

D’autres avaient fait ce même constat de malaise avant nous. Jean-Claude Michéa avait noté, non sans malice, qu’avec Rancière « nous aurions d’un côté un mauvais infini — celui de l’accumulation capitaliste au sens étroit du terme — et de l’autre un bon infini — celui de l’évolution des mœurs et des formes contemporaines de la consommation et du divertissement ». Et de se demander si ce que Rancière appelle « haine de la démocratie » ne serait pas plutôt la « critique radicale du mode de vie capitaliste et de son individualisme narcissique1 ». On peut même se demander si Rancière n’a pactisé avec le libéralisme libertaire que pour continuer sa guerre contre l’État.

Que s’est-il donc passé ?

Il semblerait que, d’Althusser, qu’il avait pourtant rudement étrillé en son temps, Rancière ait conservé au moins la méfiance du concept d’aliénation. Tout ce que le peuple pense est bon par définition. Il n’a jamais à passer de l’en soi au pour soi, ni aucun effort à faire pour passer de la foule indistincte au peuple souverain.

Dans la controverse entre Bogdanov et Lénine sur l’art prolétarien spontané versus l’assimilation critique de l’héritage bourgeois, Rancière aurait sans doute pris parti pour le premier, tenant du « Proletkult ». C’était somme toute cohérent avec le maoïsme de sa jeunesse, dont il semble parfois avoir rejeté les élans anti-impérialistes généreux, le défi courageux aux « tigres de papier », pour ne garder que l’intransigeance excessive (notamment envers l’URSS), le purisme et le puritanisme. Venant d’un pays majoritairement paysan, en plein processus de libération, ces errements sont autant de nécessaires « processus d’apprentissage », pour reprendre un terme cher à Domenico Losurdo. Mais venant au contraire d’un éminent « lettré » comme M. Rancière, cette exaltation sourcilleuse du moindre primitivisme tourne parfois à la nouvelle trahison des clercs.

Et j’en viens donc à ce livre qui intéressait peu sa gloire, En quel temps vivons-nous ? Conversation avec Eric Hazan (La Fabrique, 2017).

Le récent opuscule de M. Rancière, montre qu’il en va de comme des autres produits culturels qu’il a tendance à accepter sans réserve. C’est le produit du jour et, en tant que produit, Rancière n’en disconvient pas, il a toutes les vertus, il ne cache rien, il ne recèle aucune impureté, il représente « les plus vigoureuses affirmations démocratiques » de notre temps. Tout au plus, déplore-t-il qu’il ne se soit pas plus étendu.

Bien entendu, nous ne tomberons pas dans l’excès inverse en invalidant par définition tout ce qui est spontané, ou même en rejetant a priori tout ce qui ne provient pas stricto sensu du mouvement ouvrier.

C’est sans doute le léninisme qui, devant pareil cas de figure, a développé les outils pour articuler spontanéité populaire (même s’il s’agit ici plutôt de spontanéité des couches moyennes urbaines et des jeunes précarisés), et action politique. Un parti de type léniniste est tout à fait à même de prendre en compte le caractère bourgeonnant des luttes, afin de lui donner l’organisation qui lui manque. Le dirigeant bolchevique avait su intégrer une réalité nouvelle comme les soviets, présentés dans L’État et la révolution comme la forme du futur pouvoir révolutionnaire. Réfutant l’argument comme quoi il voudrait « limiter l’effectif du parti à l’effectif des conspirateurs », Lénine rétorquait déjà :

« Il ne faut pas croire que les organisations du Parti ne doivent comprendre que des révolutionnaires professionnels. Nous avons besoin des organisations les plus diverses, de toutes sortes, de tous rangs et de toutes nuances, depuis des organisations extrêmement étroites et conspiratives jusqu’à de très larges et très libres lose Organisationen [organisations souples]2. »

Mais pour Rancière, le léninisme sert d’absolu repoussoir. Il cultive comme il se doit une sainte horreur de tout ce qui peut ressembler à la culture communiste, au sens du PCF, avec cette morgue sans réplique, un véritable « Moscou vous a nommé, je ne vous connais plus. »

C’est ainsi qu’on le voit revernir avec nostalgie sur ses doux « espoirs nés de l’effondrement de l’Union soviétique ». Il n’y avait pourtant guère lieu de se réjouir de la disparition d’un monde de deux milliards d’êtres humains posté en véritable rempart à l’impérialisme qui, depuis, se déchaîne. Et ce, pour s’extasier devant deux ou trois places occupées puis presque aussitôt évacuées…

Rancière s’illusionne aussi sur la portée du mouvement de boycott des élections sur lequel Nuit Debout aurait dû, selon lui, déboucher. Cet « otzovisme » (du nom des partisans du retrait parlementaire avec qui Lénine eut maille à partir) a déjà été tenté, il a plutôt montré qu’il avait un effet démobilisateur, mais bon…

Lui naguère si pertinent sur le « partage du sensible » comme source de domination ne se rend pas compte que ce lieu unique qu’il assigne à la contestation est une violence arbitraire faite au réel. Certes, Rancière montre la nécessité de faire converger Nuit Debout et les syndicats, mais il n’y consacre qu’une simple ligne alors que c’était le cœur du problème.

Quant aux autres expériences socialistes, même celles en cours, elles ne trouvent nulle grâce à ses yeux. Rancière prend bien soin de fustiger tout autant « l’assez plat opportunisme à l’égard de certaines formes de pouvoir étatique musclé incarné dans un chef charismatique comme le “socialisme du xxie siècle” d’Hugo Chavez. »

Face à un refus de la lutte des classes, il prône donc une sorte de recul sur l’Aventin, une sécession :

«(…) la seule manière de préparer le futur est de ne pas l’anticiper, de ne pas le planifier, mais de consolider nous-mêmes des formes de dissidence subjective et des formes d’organisation de la vie à l’écart du monde dominant [nous soulignons, — A.M.]. On retombe sur l’idée qui est depuis longtemps la mienne que ce sont les présents seuls qui créent les futurs et que ce qui est vital aujourd’hui, c’est le développement de toutes les formes de sécession par rapport aux modes de perception, de pensée, de vie et de communauté proposés par les logiques inégalitaires. »

Un peu plus et on retrouvait le crédit gratuit de Proudhon.

Au moins, M. Rancière est la preuve vivante qu’il y a bien deux gauches dans « la gauche de la gauche ». Il en donne d’ailleurs une définition qu’on pourrait reprendre à notre compte, en inversant simplement le jugement de valeur :

«Toute l’histoire moderne a été traversée par la tension entre une lutte des classes conçue comme formation d’une armée pour vaincre l’ennemi et une lutte des classes pensée comme sécession d’un peuple inventant ses institutions et ses formes de vie autonome. »

Donc toujours le vieux rêve autogestionnaire et personne ne nous dit comment vaincre l’armée du camp d’en face, ceux qui « mènent la lutte des classes et sont en train de la gagner », comme le dit cyniquement Warren Buffett.

Mais au moins tout cela a le mérite de la clarté. Si le mouvement de 1995 pouvait crier « C’est la faute à Bourdieu », Nuit Debout entonnera : « C’est la faute à Rancière ». On a les Rousseau qu’on peut.

***

Au moins, avec , on s’amuse.

Nous avons lu son Imperium (tremens ?) est une sorte de roman érotico-spinoziste à clef, sans doute inspiré du Jeo Pou Touan ou autre écrit chinois.

Le « pitch », comme on dit vulgairement ? Le héros, un jeune économiste du CNRS un peu falot décide en son âge mûr de jeter enfin sa gourme et de s’initier au communisme, en commençant par la communauté des femmes. Après diverses tribulations, il parvient sur une place où nul n’arrive à se coucher. émoustillé par ces révoltes en fleurs, il s’exclame : « Des gens se mettent ensemble pour faire quelque chose, et ça colle : voilà la promesse de l’horizontalité » (Imperium, p. 25). Sachant pianoter sur la gamme de la substance étendue, il apprend de son maître Spinoviagra à « s’efforcer d’imaginer ce qui accroît un corps » (L’Ethique, III, 9, scolie 4, lemme 23). Grâce à la voie royale du deleuzo-sadisme, il déclare, impitoyable : « Considérer un corps fait aussitôt venir la question de ce qu’il peut et, partant, la question des conditions pour qu’il puisse davantage » (op. cit., p. 33).

à la fin, terrassé par tant d’efforts et victime d’un coïtus interruptus more geometrico avec la « multitude », il décidera de rentrer au logis pour « s’auto-affecter » remettant à plus tard les délices de « l’horizontalité radicale ».

Je caricature à peine et seulement pour mieux montrer que certaines expressions ne se prêtent pas seulement à une lecture à double sens, mais présentent le communisme comme une sorte d’érotique, filant la métaphore du commun, du partage, dans une sorte de nostalgie hippie ou phalanstérienne qu’on sait enrober de jargon universitaire. Quand le bobo se fait bonobo, il appelle ça « communisme ». Pourquoi pas ? L’esthétisation, comme l’érotisation de la politique, pour paraphraser Walter Benjamin, ne conduit pas nécessairement au fascisme, pas toujours. Mais peut-on envisager le communisme uniquement sous l’angle du seul principe de plaisir au détriment du principe de réalité ?

On chercherait en effet en vain chez Lordon une analyse concrète de la situation concrète… L’œuvre de caractère économique est sans doute plus consistante, notamment quant aux effets néfastes du carcan européen, mais l’on y retrouve aussi parfois cette propension à tout expliquer par le désir, contrecarré ou non, des sujets. Ainsi de la « malfaçon » qui serait selon Lordon à l’origine de l’euro, conçu donc comme une erreur de nos dirigeants dont ils souffrent eux-mêmes3. On pourrait pourtant multiplier les exemples de cynisme, comme ces déclarations d’Alain Madelin, montrant que les institutions européennes sont une garantie certaine contre le socialisme. Dans le même ordre d’idées, il est évident que nos dirigeants n’ont rien contre le chômage, contrairement à ce qu’ils racontent à longueur de journée.

Bref, « le réel, c’est quand on se cogne », disait Lacan. Et M. Lordon ne s’y est sans doute pas encore assez frotté.

Il est vrai que les nuits-deboutistes l’ont envoyé comme porte-parole en première ligne. Il s’en est tiré par une surenchère incantatoire. Quelques jours plus tard, quelqu’un lui avait soufflé le mot d’ordre un peu plus précis de « grève générale interprofessionnelle reconductible ». Il s’est depuis juré de le ressortir un jour dans un dîner en ville.

***

Il n’est pas étonnant que ces tabous mentaux et ces postures mondaines sur le « pouvoir destituant » (©Giorgio Agamben) aient amené Lordon à endosser un rôle politique trop vaste pour lui. Pas étonnant qu’il devînt le rêveur éveillé d’une nuit à dormir debout, mouvement qui n’était pas à négliger (et qui s’opposait très concrètement à une loi de casse sociale) mais qu’il fallait orienter délibérément vers le syndicalisme et l’organisation partisane. Au même moment la CGT, après avoir établi un beau rapport de forces (blocages des raffineries), et alors que le gouvernement, excédé, disait n’importe quoi (CGT = Daesh), se laissa enfermer dans ses manifs à tourner en rond avec un CRS par mètre, alors qu’il n’y avait personne pour protéger un rassemblement populaire, un 14-Juillet à Nice. Il fallait évidemment subvertir rationnellement la légalité bourgeoise, en bravant par exemple l’interdiction de manifester brandie par le gouvernement.

Face à ce qu’on peut appeler un « menchevisme » acritique, gangrené par le populisme, méprisant l’analyse concrète, et incapable d’établir une stratégie cohérente, qui plus est rendu pusillanime par la propagande anticommuniste et donnant trop souvent raison à la droite devant ses provocations, j’avais donc et j’ai toujours plusieurs objections.

La première : La disparition du marxisme-léninisme a fait partie, au premier chef, du processus de liquidation du PCF. Outre son abandon formel au XXIIIe Congrès, force est de constater que, dès 1978, on constate une liquidation de fait du centralisme démocratique, vu qu’on a laissé alors les divers courants s’affronter en place publique tandis que la direction tranchait dans l’ombre (par exemple sur la force de frappe).

La seconde : La disparition du marxisme-léninisme explique, au premier chef également, le processus de liquidation de l’URSS. Je ne parle pas des moments extrêmement périlleux où, du fait de l’encerclement impérialiste, le marxisme-léninisme fut théorisé sous une forme parfois trop mécaniste et trop souvent écorné dans ses principes. Je parle avant tout de la victoire de thèses sociales-démocrates émergentes avec Boukharine, envisagées avec Khrouchtchev et triomphantes sous Gorbatchev sur la cohabitation possible d’un secteur capitaliste, dit de second marché, à côté de l’économie socialiste, qui a fait s’écrouler le système (sans oublier les manœuvres de l’impérialisme).

Concevoir ainsi que lutter contre la liquidation du communisme passe impérativement par l’assouplissement/disparition de toute forme d’organisation, c’est un peu comme proposer l’abandon du marxisme-léninisme comme remède à… l’abandon du marxisme-léninisme ! Autant dire un véritable surplace.

En polémiquant avec certains gauchistes susnommés, il est donc bien évident que nous entendons surtout susciter un débat avec l’ensemble de la mouvance communiste en France, en l’interrogeant sur ce qu’on peut appeler chez certains une dérive plus ou moins consciente vers :

le refus du centralisme démocratique

la mise entre parenthèses de la centralité de la classe ouvrière et de son rôle tendanciellement organisateur, laquelle ne saurait se satisfaire de clubs de discussion ou d’associations

le passage délibéré du marxisme-léninisme au simple marxisme, jugé plus petit dénominateur commun des communistes actuels

le recours, possible, à des traditions devenues marginales du mouvement ouvrier comme le menchevisme (dans son refus de définir trop strictement qui est formellement militant) voire à l’anarcho-syndicalisme (en finir avec la forme parti). Comment espérer fédérer les communistes avec pareils réquisits ?

Par AM pour www.initiative-communiste.fr

1.Jean-Claude Michéa. L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Flammarion, 2007, éd. 2010, p. 117

2. Passage de Que faire? repris dans Un pas en avant un pas en arrière. in Lénine. Œuvres choisies, Éditions en langues étrangères, Moscou, tome I, p. 370-371.

3.On se reportera sur ce sujet à l’article que Jean-Pierre Garnier y a consacré sur le site de la librairie Tropiques.